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Ukraine. Des civils du Donbass, sans aucune formation militaire, enrôlés de force par des supplétifs pro-russes

Do A L´Encontre, 21 março 2022 Alencontre
Par Thaisa Semenova



[Pour des raisons de sécurité, The Kyiv Independent ne révèle pas les noms de famille des personnes originaires des régions d’Ukraine occupées par les Russes qui ont été contactées pour cet article. Réd. TKI]

Presque tous les hommes qu’Oleksii, un résident de 24 ans de la ville de Khrestivka, dans l’oblast [littéralement «région»: unité administrative] de Donetsk, occupée par les Russes, connaît – amis, camarades de classe et anciens collègues d’une mine de charbon – ont été enrôlés illégalement par des supplétifs aux ordre les Russes.

Aucun d’entre eux n’a servi dans l’armée auparavant, nous dit Oleksii. Pourtant, nombre d’entre eux ont été jetés dans les zones les plus chaudes de la guerre de la Russie contre l’Ukraine.

«Ces personnes n’ont même jamais tenu un fusil-mitrailleur dans leurs mains», a déclaré Oleksii à The Kyiv Independent.

Dans les semaines qui ont suivi la guerre totale de la Russie – qui a débuté le 24 février – les activistes contrôlés par la Russie ont intensifié les hostilités dans le Donbass, la région partiellement occupée de l’est de l’Ukraine, dans les oblasts de Donetsk et de Lougansk, qui a été envahie par la Russie en 2014.

Les supplétifs de la Russie ont accusé à tort les forces armées ukrainiennes d’escalade et ont annoncé une évacuation ostensible des femmes et des enfants du Donbass vers la Russie. Ils ont lancé une campagne de mobilisation enrôlant tous les hommes de moins de 55 ans.

Par chance, Oleksii lui-même a réussi à éviter la mobilisation. Lorsque la campagne a commencé, il se trouvait à Vinnytsia, une capitale régionale du centre de l’Ukraine. Il y était arrivé pour passer des examens dans son école, l’université nationale de Donetsk – université qui y avait déménagé après l’occupation de Donetsk par la Russie en 2014 – où il poursuit un master en informatique.

Ses anciens compagnons de la mine de charbon de Komsomolets Donbasu ont toutefois connu un sort différent. Oleksii raconte qu’ils ont été enlevés, directement sur leur lieu de travail, par des militants appuyés par la Russie et déployés sur le front sud à Marioupol, une ville (portuaire) de l’oblast de Donetsk qui a connu certains des combats les plus intenses depuis le 24 février.

Le seul ami d’Oleksii qui n’a pas encore été enrôlé de force dans l’armée russe est Serhii, 27 ans. La mine de charbon Komsomolets Donbasu l’a répertorié comme «travailleur essentiel» et lui a accordé une exemption de mobilisation.

Cette exemption expire en avril, et Serhii n’est pas certain que la mine de charbon la prolongera.

Lorsqu’il a été invité par Oleksii à s’exprimer officiellement, Serhii a refusé. «Je ne parlerai pas à un journaliste. Ne le prenez pas mal. Aujourd’hui, je suis à la maison, demain ils peuvent m’emmener, et ma mère et ma petite amie resteront à Khrestivka [ville minière de l’oblast de Donestsk] et feront face aux problèmes», a-t-il écrit dans un SMS adressé à Oleksii. The Kyiv Independent a pu le consulter.

De nombreux habitants ont peur de parler avec les médias ukrainiens ou occidentaux. Beaucoup pensent que le Service fédéral de sécurité russe aura accès à leur correspondance sur les plateformes de médias sociaux ou écoutera leurs appels téléphoniques.

Lors d’une conversation avec Oleksii, Serhii a confirmé que nombre de ses collègues de la mine de charbon, des civils sans expérience militaire préalable, ont été mobilisés de force dans l’armée russe. La majorité d’entre eux sont engagés dans des combats en Ukraine aux côtés des troupes russes.

Le doute commence à gagner

Oleksii a fourni à The Kyiv Independent l’accès à son compte sur le réseau social russe VK [littéralement «En contact»], où les travailleurs de la mine de charbon de Komsomolets Donbasu et les membres de leur famille discutent dans un groupe fermé.

Nous avons vu des dizaines de messages où les épouses de résidents du Donbass mobilisés illégalement discutaient de leurs plans pour retrouver leurs maris. Certaines ont suggéré de se rendre à Donetsk, occupée par les Russes, pour manifester près du quartier général des supplétifs russes, d’autres ont indiqué qu’elles avaient écrit des lettres au président russe Vladimir Poutine pour lui demander de l’aide, mais qu’elles n’avaient reçu aucune réponse.

«Nous devons faire quelque chose! Mon mari m’a appelé hier et m’a dit qu’ils sont en première ligne du combat, et c’est terrible», a écrit Iryna dans un groupe fermé.

Dans les commentaires, les hommes demandaient s’il y avait un moyen d’éviter la mobilisation ou alors de quitter les parties occupées du Donbass. Les membres du groupe ont convenu que les chances sont faibles.

Le Kyiv Independent a joint l’un des hommes qui n’avait pas quitté sa maison depuis deux semaines, se cachant des forces contrôlées par la Russie. Ivan, un mineur de 25 ans, a déclaré dans un message vocal que les supplétifs arrêtent les hommes partout, simplement sur le chemin de l’épicerie, et leur demandent une pièce d’identité. Si un homme n’a pas de carte d’identité, ils l’emmènent dans un «poste de police» pour l’identifier et, ensuite, l’envoient directement à un centre de mobilisation.

«Ils (les supplétifs) se promènent, frappent aux portes de tous les appartements, à la recherche d’hommes», explique Ivan. Ils envoient les conscrits à ce qu’ils assurent être un exercice militaire de 3 à 7 jours, mais à leur arrivée, ils sont déployés pour combattre l’Ukraine, selon Ivan. Il n’a pas eu de nouvelles de ses amis mobilisés depuis une semaine. A un moment donné, Ivan a cessé de répondre aux questions du Kyiv Independent et a ensuite supprimé le chat.

Plusieurs femmes du groupe VK fermé de la mine de charbon Komsomolets Donbasu ont déclaré que quelqu’un qu’elles connaissent a déjà été informé que leurs fils, âgés d’environ 18 ans, ont été tués au combat. Après cela, écrivent-elles, elles ont commencé à douter des nouvelles de la télévision d’Etat russe et à regarder les chaînes de télévision ukrainiennes sur YouTube.

«Pourquoi est-ce que le cliquetis des armes est-il si terrible? Pourquoi tout est si différent à Volnovakha [ville de l’oblast de Donestk] et Marioupol de ce qu’ils disent à la télévision? Que va-t-il arriver à nos hommes? Pourquoi ne parlent-ils pas de la mort de nos hommes?» s’est interrogée Natalia dans un post.

Selon l’unité de renseignement du ministère ukrainien de la Défense, la grande majorité des habitants du Donbass mobilisés sont envoyés aux endroits les plus chauds sans formation spéciale «pour dégager les obstacles et creuser des tranchées». Les pertes parmi les nouvelles recrues atteignent 70 à 80%, selon le ministère de la Défense.

Il a également indiqué que la Russie utilise l’usine métallurgique de Donetsk pour brûler les cadavres des habitants du Donbass tués au combat afin de dissimuler le nombre réel de victimes.

Pas d’échappatoire

A la mi-février, Yevhen, un autre employé de la mine de charbon Komsomolets Donbasu, discutait avec son patron de la mobilisation à venir. Celui-ci lui a dit que la mobilisation serait obligatoire, mais il lui a assuré qu’elle ne se produirait pas de sitôt.

Mais à minuit le 21 février, Yevhen, 27 ans, a reçu l’ordre de faire ses affaires et de se rendre au point de mobilisation. Sa femme Anastasia a essayé de le persuader de ne pas y aller, car il n’avait pas reçu de convocation officielle. La famille a deux filles, âgées de cinq et trois ans. Mais Yevhen lui a dit que «personne ne pouvait s’en sortir par la ruse».

Après son enrôlement, il a été transféré dans au moins cinq camps militaires, avant qu’Anastasia ne perde le contact avec son mari. La dernière fois qu’ils ont parlé, il était quelque part près de Marioupol. «Nous n’avons pas eu de contact depuis cinq jours», a-t-elle déclaré au Kyiv Independent lors d’un appel téléphonique.

Anastasia raconte que les conscrits du Donbass ont été transportés dans un camion militaire sans toit pendant 14 heures, dans un climat hivernal glacial. Elle a également déclaré que les recrues n’ont pas eu de nourriture et d’eau pendant trois jours. «Ils ont été témoins de choses que l’on ne voit même pas dans les films», a-t-elle ajouté.

Selon Anastasia, les civils du Donbass sont obligés de se trouver sur la ligne de front. Sinon, les forces russes menacent de leur tirer dessus. De nombreux conscrits de Donbass sont gravement blessés, ou ont été tués, a déclaré Anastasia. «Et je ne sais toujours pas ce qui est arrivé à mon mari», a-t-elle ajouté. (Article publié par The Kyiv Independent, le 19 mars 2022; traduction rédaction A l’Encontre)

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