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Russie-Ukraine. «Des Ukrainiens constatent que des membres de leur famille en Russie ne croient pas que c’est une guerre»

Do A L´Encontre, 8 março 2022 



Durant la journée du dimanche 6 mars, des milliers de manifestant·e·s ont exprimé leur opposition à la guerre dans de nombreuses villes de Russie. Les mots d’ordre de «Non à la guerre» et «Honte à vous» résonnaient. La réalité de ces manifestations peut se mesurer au nombre d’arrestations reconnues par le ministère de l’Intérieur: 1700 arrestations à Moscou, 750 à Saint-Pétersbourg, 1061 dans d’autres villes. L’OVD-Info, une ONG de défense des droits de l’homme créée en décembre 2011, donne les chiffres suivants: au moins 4366 arrestations dans 56 différentes villes, y compris dans des villes de Sibérie. Selon OVD-Info, depuis le 24 février, le nombre d’arrestations dépasse les 10 000. Le contrôle strict de tous les médias effectué par la censure militaire ne cesse de se renforcer, comme l’indique à l’agences Reuters la porte-parole de l’OVD, Maria Kuznetsova… depuis Tbilissi (Géorgie).

La répression systématique de ces courageuses protestations va de pair avec la détermination du Kremlin de maintenir une bulle d’information qui participe d’une opération orwellienne de désinformation et de «lavage de cerveau» pour asseoir la version poutinienne de sa guerre d’agression. Cela est d’autant plus structuré étant donné la phase présente, c’est-à-dire le siège en cours d’importantes villes, accompagné par les bombardements accrus des secteurs résidentiels, et donc de la population, ainsi que par la destruction des infrastructures, des écoles, des hôpitaux et des bâtiments administratifs afin de détruire un élément organisationnel de la résistance. C’est une stratégie de terreur qui vise à briser et paralyser une population.

Cette guerre de siège se combine avec des prétendues ouvertures de «corridors humanitaires», qui ne sont pas mis en œuvre et dont l’impossibilité de le faire est imputée à la résistance de l’armée ukrainienne. A cela s’ajoute la gestion «géographique» des corridors: certains d’entre eux, pour exister, sont prévus en direction de la Biélorussie ou de la Russie! Cette tactique de bombardements et de prétendues négociations humanitaires participe de la volonté de mener à son terme la phase d’assiégement des villes, donc une guerre qui frappe massivement la population.

Or, la bulle médiatique dans laquelle le Kremlin veut enfermer la population russe a pour fonction d’établir une étanchéité face à ce qui est à l’œuvre en Ukraine. Combien de temps peut se maintenir le contrôle relatif des canaux d’information et de leur impact sur la population de Russie?

Jeremy Morris, chercheur à l’Université Aarhus au Danemark, qui couvre depuis longtemps la société dite post-soviétique, écrit le 7 mars: «Je caractérise la réponse des Russes [face à l’invasion de l’Ukraine] jusqu’à présent comme un mélange d’incrédulité face à l’ampleur et au caractère destructeur des actions russes et de refus de reconnaître que la Russie est l’agresseur. L’Etat russe a fermé la plupart des sources d’information alternatives facilement accessibles. Les personnes disposant d’un VPN [réseau privé virtuel] peuvent encore découvrir des choses, mais elles ne sont qu’une infime minorité. De nombreuses personnes ont peur, à juste titre, de parler de la guerre, et ce black-out accroît la sensibilité du public aux quelques informations officielles qui lui parviennent. Pour beaucoup, la guerre, qui en est à son douzième jour, reste une “opération spéciale antiterroriste” contre des “néonazis”. Mais il est clair pour beaucoup que les choses ne se déroulent pas comme prévu, ce qui alimente les mécanismes d’adaptation des Russes. Ceux-ci peuvent être considérés comme des formes de “consolidation défensive”: un repli sur des vérités réconfortantes qui aident les individus à gérer la dissonance cognitive. Par exemple, plutôt que d’accepter que “nos” troupes russes utilisent sans discernement des roquettes contre des cibles civiles en Ukraine, une personne m’écrit sur Facebook (alors qu’il était encore accessible): “Il vaut mieux que ça se termine rapidement; les Ukrainiens l’ont provoqué eux-mêmes; il vaut mieux que cela se passe là-bas qu’ici; il était inévitable que l’Occident provoque un grand conflit.”» (Open Democracy, 7 mars 2022)

De ce point de vue, nous sommes peut-être à un moment charnière de cette «dissonance cognitive». L’article du New York Times du 6 mars (mis à jour le 7) que nous publions ci-dessous, éclaire, sous une forme descriptive, l’incrédulité d’habitants d’Ukraine qui cherchent à communiquer avec leurs parents en Russie. Sa lecture doit s’inscrire dans le contexte que nous explicitons ici en introduction. (Rédaction A l’Encontre)

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Par Valerie Hopkins (LVIV, Ukraine)

Quatre jours après que la Russie a commencé à larguer des obus d’artillerie sur Kiev, Misha Katsurin, un restaurateur ukrainien, se demandait pourquoi son père, un gardien d’église vivant dans la ville russe de Nijni Novgorod, n’avait pas appelé pour prendre de ses nouvelles. «Il y a une guerre, je suis son fils, et il n’appelle pas», a déclaré Misha Katsurin, qui a 33 ans, lors d’une interview. Alors, Misha Katsurin a pris le téléphone et a fait savoir à son père que l’Ukraine était attaquée par la Russie. «J’essaie d’évacuer mes enfants et ma femme – tout est extrêmement effrayant», lui a dit Misha Katsurin.

Il n’a pas obtenu la réponse qu’il attendait. Son père, Andrei, ne l’a pas cru. «Non, non, non, stop!», a déclaré Misha Katsurin à propos de la première réaction de son père. «Il a commencé à me dire comment les choses se passent dans mon pays», a continué Misha Katsurin, qui a converti ses restaurants en centres pour les activités de soutien à la résistance et réside temporairement près de la ville de Ternopil, dans l’ouest de l’Ukraine. «Il a commencé à me crier dessus et m’a dit: «Regardez, tout se passe comme ça. Ce sont des nazis.»

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Alors que les Ukrainiens font face à la dévastation des attaques russes dans leur patrie, beaucoup rencontrent également un retour de bâton déroutant et presque surréaliste de la part des membres de leur famille en Russie, qui refusent de croire que des soldats russes puissent bombarder des innocents, ou même qu’une guerre ait lieu.

Ces proches ont essentiellement adhéré à la position officielle du Kremlin, selon laquelle l’armée du président Vladimir V. Poutine mène une «opération militaire spéciale» limitée dont la mission honorable est de «dé-nazifier» l’Ukraine. Dans ses tentatives de justification de l’invasion, Poutine a qualifié le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, de langue maternelle russe et d’origine juive, de «nazi toxicomane».

Ces récits émergent au milieu d’une vague de désinformation émanant de l’Etat russe, le Kremlin s’efforçant de réprimer les reportages indépendants tout en façonnant les messages que la plupart des Russes reçoivent.

On estime que 11 millions de personnes en Russie ont des parents ukrainiens. De nombreux citoyens ukrainiens sont des Russes d’origine, et ceux qui vivent dans le sud et l’est du pays ont le russe pour langue maternelle.

Les chaînes de télévision russes ne montrent pas le bombardement de Kiev, la capitale de l’Ukraine, et de ses banlieues, ni les attaques dévastatrices sur Kharkiv, Marioupol, Chernihiv et d’autres villes ukrainiennes. Ils ne montrent pas non plus la résistance pacifique évidente dans des endroits comme Kherson, une grande ville du sud que les troupes russes ont capturée il y a plusieurs jours, et certainement pas les manifestations contre la guerre qui ont éclaté dans toute la Russie.

Au lieu de cela, elles se concentrent sur les succès de l’armée russe, sans parler des pertes parmi les soldats russes. De nombreux correspondants de la télévision d’Etat sont embarqués [au sens d’être joints aux forces armées] dans l’est de l’Ukraine, et non dans les villes pilonnées par les missiles et les mortiers. Les reportages récents n’ont pas mentionné le convoi russe de 60 km de long sur une route au nord de Kiev. Vendredi, la Russie a également interdit Facebook et Twitter pour tenter d’endiguer les informations incontrôlées.

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Tout cela, dit Misha Katsurin, explique pourquoi son père lui a dit: «Il y a des soldats russes là-bas qui aident les gens. Ils leur donnent des vêtements chauds et de la nourriture.»

Misha Katsurin n’est pas le seul à être frustré. Lorsque Valentyna V. Kremyr a écrit à son frère et à sa sœur en Russie pour leur dire que son fils avait passé plusieurs jours dans un abri anti-bombes à Bucha, dans la banlieue de Kiev, en raison des combats intenses qui s’y déroulaient, elle a également été accueillie avec incrédulité. «Ils croient que tout est calme à Kiev, que personne ne bombarde Kiev», a déclaré Valentyna V. Kremyr lors d’un entretien téléphonique. Elle a indiqué que ses frères et sœurs pensent que les Russes frappent les infrastructures militaires «avec précision, et c’est tout».

Elle a déclaré que sa sœur Lyubov, qui vit à Perm (Oural), lui a souhaité un joyeux anniversaire le 25 février, le deuxième jour de l’invasion. Lorsque Valentyna V. Kremyr lui a répondu au sujet de la situation sur le terrain, la réponse de sa sœur par message direct a été simple: «Personne ne bombarde Kiev, et tu devrais en fait avoir peur des nazis, que ton père a combattus. Tes enfants seront en vie et en bonne santé. Nous aimons le peuple ukrainien, mais tu dois bien réfléchir à qui tu as élu comme président.»

Valentyna V. Kremyr a dit qu’elle avait envoyé à son frère, à Krasnoïarsk, des photos de sites de médias de confiance montrant des chars endommagés et un bâtiment détruit à Buca, mais qu’elle avait reçu une réponse choquante. «Il a répondu que ce site diffusait des fake news», et que c’était essentiellement l’armée ukrainienne qui causait les dégâts imputés aux Russes. «Il est impossible de les convaincre de ce qu’elles ont fait», dit Valentyna V. Kremyr, en faisant référence aux forces russes.

Anastasia Belomytseva et son mari, Vladimir, ont rencontré le même problème. Ils résident à Kharkiv, dans le nord de l’Ukraine, près de la frontière russe, qui a été durement touchée par les bombes russes. Mais ils ont déclaré dans une interview qu’il était plus facile d’expliquer l’invasion à leur fille de 7 ans qu’à certains de leurs proches.

«Ils ne comprennent absolument pas ce qui se passe ici, ils ne comprennent pas qu’ils nous ont attaqués sans raison», a déclaré Anastasia Belomytseva. Sa grand-mère et le père d’Anastasia sont en Russie. A la question de savoir s’ils croient à une attaque, Anastasia Belomytseva a répondu «Non!».

Certaines parties de Kharkiv ont été réduites à des décombres, et son hôtel de ville est une coquille calcinée. Anastasia Belomytseva a dit qu’elle envoyait des vidéos des bombardements à ses proches sur Instagram, mais ils se sont contentés de répondre par les affirmations maintes fois répétées du Kremlin selon lesquelles l’invasion n’est qu’une «opération militaire spéciale» et qu’aucun civil ne serait visé.

En réalité, plus de 350 civils étaient morts à la date de samedi soir, selon les Nations unies. Le véritable bilan est probablement beaucoup plus lourd.

Pour Svetlana, une sexagénaire vivant à Tcherkassy, la chose la plus difficile à accepter est le conseil qu’elle a reçu de sa sœur, qui vit en Biélorussie, et de ses cousins à Tomsk, en Russie: elle et les autres Ukrainiens ne doivent pas se préoccuper de ce qui se passe. «Ce n’est pas qu’ils ne croient pas que cela se passe, mais ils pensent que les politiciens de haut niveau devraient s’en occuper», a déclaré Svetlana, qui n’était pas à l’aise pour donner son nom de famille. «Je leur dis que nous sommes aussi des personnes, et que cela nous a affectés», a-t-elle ajouté. «Je leur ai demandé de ne pas s’enfouir la tête dans le sable, j’ai demandé aux mères de penser à ne pas envoyer leurs fils à l’armée. La réponse m’a étonnée. C’est-à-dire que les politiciens sont à blâmer pour tout.»

Elle a montré un échange WhatsApp avec sa cousine montrant que cette dernière avait également été influencée par un récit développé par la télévision d’Etat russe: que l’Occident a fomenté cette guerre, qu’il était ravi de voir deux «nations fraternelles» se battre l’une contre l’autre et qu’il comptait en tirer un profit important. Sa cousine a envoyé une série de messages affirmant que les entreprises de défense occidentales augmentaient leurs bénéfices et que l’Occident se procurait des sources d’énergie alternatives.

Ce n’était pas la réponse qu’elle avait espérée – aucune reconnaissance de la gravité de la situation pour les Ukrainiens ni aucune sympathie pour les pertes en vies humaines. Chaque jour, je leur envoie les informations nécessaires, mais la réponse est la suivante: «Il s’agit d’une sorte de fausse information, ce n’est pas du tout le cas, personne ne peut ou ne veut tirer sur des civils», a affirmé la cousine.

Anastasia Belomytseva, de Kharkiv, a déclaré que si son mari essayait toujours de communiquer avec sa famille en Russie, elle avait coupé les ponts avec la plupart de ses proches il y a huit ans, après l’annexion de la Crimée et l’invasion de l’est de l’Ukraine.

Pour sa part, Misha Katsurin a déclaré qu’il ne pouvait pas écarter de sa vie les membres les plus proches de sa famille. «Ce sont nos parents, ce sont les personnes les plus proches que nous avons, et il ne s’agit pas de les blâmer», a-t-il déclaré. «Je ne suis pas en colère contre mon père – je suis en colère contre le Kremlin. Je suis en colère contre la propagande russe. Je ne suis pas en colère contre ces personnes. Je comprends que je ne peux pas les blâmer dans cette situation.»

Il dit avoir pensé à couper les ponts avec son père, mais a décidé que ce n’était pas la bonne réponse. «La chose la plus facile à faire serait de dire: “OK, maintenant je n’ai pas de père”», a-t-il dit. «Mais je crois que je ne dois pas couper les ponts, c’est mon père.»

Il a ajouté que si tout le monde travaillait pour expliquer la vérité à sa famille, le récit pourrait changer. Après qu’un post sur Instagram se plaignant de l’incrédulité de son père soit devenu viral, il a lancé un site web, papapover.com, qui signifie «Papa, crois», avec des instructions pour les Ukrainiens sur la façon de parler de la guerre aux membres de leur famille. «Il y a 11 millions de Russes qui ont des parents en Ukraine, a-t-il déclaré. «Avec 11 millions de personnes, tout peut arriver – de la révolution à au moins une certaine résistance.» (Article publié par le New York Times, le 6 mars 2022, mis à jour le 7; traduction rédaction A l’Encontre)

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