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Russie-Ukraine-débat. «Diaboliser la Russie laisse Poutine s’en tirer à bon compte, avec le risque de rendre tout compromis impossible et de prolonger la guerre»

Do A L´Encontre, 14 março 2022 
Por Patrick Cockburn


En août 1914, l’armée allemande a lancé une invasion injustifiée de la Belgique au cours de laquelle elle a tué quelque 6000 civils belges, retenus en otage car soupçonnés à tort d’être des tireurs d’élite ou simplement pour susciter la peur. Dans la bourgade de Dinant, près de Liège, le 23 août, quelque 644 habitants sont alignés sur la place et abattus par des pelotons d’exécution allemands, la plus jeune victime étant un bébé de trois semaines.

Pendant cinq jours, à partir du 25 août, les soldats allemands pillent et brûlent la ville de Louvain, tuant des centaines de ses habitants et détruisant sa bibliothèque datant du Moyen Age, l’une des plus grandes d’Europe. Elle était remplie de livres et de manuscrits irremplaçables.

Les massacres perpétrés en Belgique – la politique allemande de Schrecklichkeit ou de l’épouvante vise à empêcher la résistance populaire – scandalisent le monde entier et ont un impact particulièrement fort en Grande-Bretagne, où les atrocités renforcent le soutien à la guerre et incitent un grand nombre de volontaires à se battre. Le 2 septembre 1914, alors que le saccage de Louvain touchait à sa fin, Rudyard Kipling publia un poème reflétant la colère générale, dont quatre vers se lisaient ainsi: «Pour tout ce que nous avons et sommes/ Pour le destin de nos enfants/ Levez-vous et faites la guerre/ Les Huns («les Boches») sont à la porte!»

Lorsque j’ai grandi dans les années 1960 et 1970, un tel esprit belliciste était démodé et les récits des massacres de civils allemands pendant la Première Guerre mondiale avaient été dépassés par le génocide nazi. Et, dans la mesure où on s’en souvenait, ils étaient rejetés comme de la propagande de guerre exagérée dans un conflit pour lequel toutes les parties étaient considérées comme plus ou moins également responsables. Tel était le message du film Oh! What a Lovely War (Ah Dieu! que la guerre est jolie), datant 1969, qui montrait de jeunes recrues naïves attirées vers le massacre par des slogans chauvins et une vision glamour du front occidental.

Les émotions fortes de 1914 furent rejetées comme de l’hystérie de guerre – en ignorant largement le fait que les atrocités allemandes n’étaient que trop réelles – et il n’y avait rien de mal ou d’hystérique à être en colère contre les massacres de civils.

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La réaction furieuse à l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février est très similaire à celle provoquée par l’invasion allemande de la Belgique neutre le 4 août 1914. Y compris le président Vladimir Poutine – avec son machisme futile et ses affirmations incohérentes selon lesquelles l’Ukraine est dirigée par des nazis locaux qui se livrent à un génocide contre la minorité russophone – a plus qu’une ressemblance précaire avec le Kaiser Guillaume II, qui, lui aussi, s’était engagé dans une guerre qu’il avait peu de chances de gagner.

La tentative de Poutine de diaboliser le gouvernement ukrainien en le faisant passer comme nazi convaincu (born again) et enclin à la violence rappelle l’auto-justification inepte du Kaiser après la destruction de Louvain: bien que son cœur saigne pour la Belgique, il attribue ce qui s’est passé aux «actions criminelles et barbares des Belges».

Un siècle plus tard, les Allemands et les Russes ont montré qu’ils avaient été pris au dépourvu par la rage et la condamnation internationales de leur comportement. Les Russes ont été incapables de décider si une maternité, à Marioupol, avait été dynamitée par les Ukrainiens eux-mêmes ou s’il s’agissait d’un poste militaire ukrainien que les forces russes auraient détruit à juste titre.

Cela a été dénoncé comme une façon de faire la guerre particulièrement russe, mais tous les bombardements de villes dont j’ai été témoin, de Gaza à Douma, de Damas à Alep en passant par Raqqa et Mossoul, se terminent par le massacre de civils. La différence dans les cas de la Belgique et de l’Ukraine est que l’indignation du reste du monde était et est plus intense et soutenue.

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Le danger est que la réaction compréhensible à la tuerie de civils se transforme en une russophobie généralisée qui laisse Poutine s’en tirer à bon compte et rend très difficile de mettre fin à la guerre. Ainsi, les propriétaires de Facebook et d’Instagram vont autoriser les utilisateurs de certains pays à dire «Mort à Poutine» et à exprimer des slogans similaires sur la mort des soldats russes, mais pas des civils.

C’est l’équivalent moderne des cris populaires «Pendez le Kaiser» qui sont devenus un slogan vers la fin de la Première Guerre mondiale. Mais cette diabolisation totale d’un ennemi a un prix, car elle rend tout compromis impossible et garantit que les guerres seront menées jusqu’à leur terme. Les cartes patriotiques les plus grossières deviennent des atouts. La flexibilité diplomatique est clouée au pilori comme une trahison. Les méfaits grossiers et impulsifs du Kaiser et de Poutine sont masqués par le sentiment que la nation entière est en danger.

C’était le modèle mortel en 1914. «Plus les Alliés déclaraient que leur objectif était la défaite du militarisme allemand» et la fin de sa dynastie régnante, écrivait Barbara Tuchman dans [le classique] The Guns of August. The Outbraek of World War, à propos du premier mois de la Première Guerre mondiale, «plus l’Allemagne affichait son serment éternel de ne pas déposer les armes avant la victoire totale».

Peu de gens au Kremlin aujourd’hui peuvent avoir un quelconque espoir de victoire – à l’exception peut-être de Poutine lui-même. Mais, quoi qu’ils pensent en privé, ils doivent assumer les conséquences du pari fou de Poutine, qui sera probablement une défaite historique pour la Russie, dont elle ne se remettra peut-être jamais. Comme l’a dit l’ancien conseiller américain à la Sécurité nationale, Zbigniew Brzezinski: «sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire Eurasien».

Ce n’est pas une mauvaise chose, répondront beaucoup. Mais il est peu probable que la Russie quitte tranquillement la ligne de front des grandes puissances. Son armée a peut-être livré de piètres combats en Ukraine, mais elle n’a pas encore subi de défaite. Les vidéos ukrainiennes montrant des escarmouches et des embuscades réussies donnent probablement une idée exagérée des prouesses militaires ukrainiennes et de l’incompétence russe. Il est effrayant – et très Première Guerre mondiale – de voir l’aveuglement avec lequel les commentateurs dénoncent, aujourd’hui, un compromis (négocié) avec Poutine sans comprendre que cela signifie une campagne prolongée qui risque fort de dégénérer en conflit nucléaire.

Les mêmes personnes qui dépeignent Poutine comme un potentat fou de pouvoir semblent supposer qu’il fera preuve d’une modération prudente lorsqu’il s’agira de contrebalancer les avantages de l’OTAN en utilisant une arme nucléaire dite à faible puissance – puis ils affirment qu’ils sont sûrs qu’il n’utilisera jamais une arme nucléaire dite tactique pour anéantir un convoi ou une base aérienne – et montrer de la sorte qu’il est toujours un ennemi à craindre.

Le problème est que les haines provoquées par la guerre prennent de l’ampleur pendant le conflit et ne disposent pas d’une marche arrière émotionnelle. Les punitions collectives contre les Russes sont susceptibles de susciter une réponse collective. Quelques mois après l’armistice de 1918, le premier ministre britannique Lloyd George a eu une idée prémonitoire sur les conséquences probables du maintien des sanctions économiques comme forme de pression contre l’Allemagne. Il a déclaré au Conseil suprême de guerre et aux Alliés que «le souvenir de la famine pourrait un jour se retourner contre eux […] Les Alliés semaient la haine en vue de l’avenir […] non pas pour les Allemands, mais envers eux-mêmes». (Article publié dans The Independent (iNews), le 12 mars 2022; traduction rédaction A l’Encontre)

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