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Argentine. Chronique d’une défaite non annoncée

Do Alencontre, 18 setembro 2021 
Por Lara Goyburu



Le gouvernement d’Alberto Fernández et de Cristina Kirchner a subi une lourde défaite électorale lors des élections «Primaires, ouvertes, simultanées et obligatoires (PASO)», qui ont fonctionné dans la pratique comme une simulation des élections de mi-mandat devant avoir lieu le 14 novembre 2021, qui ont tourné à l’avantage du centre-droit regroupé dans Juntos por el Cambio (Ensemble pour le changement).

Les élections argentines du 12 septembre étaient des élections Primaires ouvertes, simultanées et obligatoires (PASO), dans lesquelles l’ensemble des citoyens/citoyennes est appelé à choisir la composition des listes des forces politiques qui aspirent à présenter des candidats pour participer aux élections générales, en l’occurrence les élections législatives de mi-mandat du 14 novembre 2021. Ces dernières, comme la science politique locale l’a déjà suffisamment démontré, contribuent à ordonner et à concentrer l’offre électorale, à permettre la concurrence interne dans les espaces qui s’y prêtent, ainsi qu’à obliger toutes les forces aspirant à présenter des candidats aux élections générales à devoir dépasser le seuil de 1,5% pour pouvoir le faire. Mais pour ceux qui votent, et pour ceux qui se présentent, il s’agit d’une sorte de premier tour, de telle manière que les résultats se lisent comme ceux d’une élection ordinaire. Et, dans ce cas, ce que l’on peut en tirer c’est une défaite imprévue et retentissante du péronisme (d’Alberto Fernández et de Cristina Kirchner) au pouvoir face au centre-droit qui a pour leader l’ancien président Mauricio Macri (décembre 2015-décembre 2019) et pour candidat à la présidence pour 2023 l’actuel chef du gouvernement de la ville de Buenos Aires, Horacio Rodríguez Larreta.

S’il s’agissait des élections générales, le bloc d’opposition Juntos por el Cambio (Ensemble pour le changement) atteindrait la minorité la plus importante à la Chambre des députés, et le Frente de Todos (péronisme) au pouvoir perdrait sa majorité au Sénat. Compte tenu de la présentation prochaine du budget 2022, que l’exécutif national doit présenter au Congrès dans les prochains jours, et des négociations en cours avec le Fonds monétaire international (FMI), ces résultats seraient une catastrophe. [Les résultats sont les suivants en pourcentage: Juntos por el Cambio: 41,5%; Frente de Todos: 31,8%; Frente Izquierda: 7,58%; Avanza Libertad: 7,41%; autres: 11,71%].

Mais il s’agit des élections du PASO, et d’ici à novembre 2021 – date à laquelle sera effectivement formé le Congrès national qui accompagnera l’administration présidentielle pour les deux prochaines années – le gouvernement national a la possibilité, si ce n’est d’inverser le résultat, ce qui semble très difficile, au moins d’améliorer ses résultats afin d’atténuer le coup dur qu’il a reçu. Pour l’instant, les résultats de dimanche 12 septembre ont été une douche d’eau froide à laquelle le parti au pouvoir ne s’attendait pas. L’opposition de centre-droit a remporté la province stratégique de Buenos Aires, le territoire de la vice-présidente Cristina Fernández de Kirchner, bien que tous les courants péronistes fussent unis. Le centre-droit a aussi gagné dans la plupart des provinces, même celles où le péronisme est hégémonique.
Le vote économique

La situation économique de l’Argentine ne s’améliore pas. Néanmoins, le gouvernement s’est efforcé de présenter des données montrant une reprise de l’économie, qui, en plus de ses graves problèmes, a été frappée par les effets de la pandémie.

Avec un gouvernement national qui a déployé ses plus grands efforts pour faire avancer la campagne de vaccination ces derniers mois, en vaccinant 40% de la population avec deux doses, le gouvernement a assoupli les mesures restrictives qui ont caractérisé les 15 premiers mois de la pandémie. L’activité économique en juin a montré une reprise sur de 2,5% sur le mois. Cependant, depuis un certain temps, divers milieux, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, ont averti le gouvernement national de la nécessité de prendre note (et d’agir en conséquence) de la non-récupération ou même de la détérioration des variables économiques qui affectent la vie quotidienne des gens, de l’incapacité à traduire cette récupération au plan macroéconomique dans la vie quotidienne, en particulier dans les secteurs les plus «modestes» de la population. Tout cela est visible dans la baisse des salaires réels.

Les taux de pauvreté et d’indigence [personnes ne pouvant obtenir les aliments de base, tels que définis officiellement, ainsi que qu’incapables de faire face aux dépenses pour les transports et les services de base] même avec les politiques de transfert monétaire de 2020, se situent actuellement autour de 42% et 10,5% respectivement. Ces taux sont particulièrement dramatiques si l’on tient compte de la population âgée de 0 à 17 ans. Selon l’Observatorio de la Deuda Social de l’Universidad Católica Argentina (UCA), pour cette partie de la population, la pauvreté atteint 62,5% et l’indigence 15,8%.

Dans ce contexte, le travail enregistré ne parvient pas à suivre le rythme de la reprise des niveaux d’activité, et la pression exercée par l’inflation sur les salaires est de plus en plus forte. Dans le même temps, l’accès au logement a cessé d’être une possibilité effective non seulement pour les secteurs inférieurs de la population, mais aussi pour la «classe moyenne» active. C’est précisément ce vote qui fait pencher la balance du pouvoir d’un côté ou de l’autre du «fossé» qui divise la société argentine. Avec un marché immobilier fixé en dollars en Argentine, le manque d’accès au crédit et l’insuffisance des politiques publiques officielles pour satisfaire la demande de logements, la crise se manifeste aujourd’hui dans toute sa crudité.

Bien sûr, ces problèmes ne sont pas nouveaux. La pandémie a mis en lumière des problèmes structurels qu’aucun des gouvernements récents, qu’ils soient «progressistes» ou conservateurs, n’a été en mesure de résoudre. La revendication d’un travail enregistré [déclaré et non pas informel], de salaires suffisants, d’un accès au logement et de propositions claires sur le comment et l’ampleur ainsi que pour qui, les montants et les destinataires, sur d’où les ressources seront prélevées, furent des questions qui ont plané sur la campagne électorale (PASO). L’opposition les pointait du doigt et le parti au pouvoir ne donnait aucune réponse concrète au-delà de propositions pour l’avenir qui n’ont pas satisfait, comme les urnes l’ont révélé, les revendications à l’ordre du jour. Les avancées dans les agendas du XXIe siècle – liées à l’accès aux droits et à la mise en place de politiques pour la promotion d’industries qui attirent les devises étrangères mais ne génèrent pas d’emplois à court terme ou pour de larges portions de la population – se sont heurtées à une Argentine hétérogène qui fait encore face à des problèmes du XXe siècle.

Alors que la politique de vaccination progresse, l’opposition a été plus rapide que le gouvernement à utiliser la pandémie comme un artifice rhétorique. Elle a également profité des erreurs que le gouvernement national s’est infligées, comme le soi-disant «vip vaccinator», l’anniversaire de la première dame en plein confinement et d’autres faux pas commis au cours de l’année dernière par le gouvernement d’Alberto Fernández.
Participation, coalitions et troisièmes forces

Selon les données de la Chambre nationale électorale, le taux de participation serait d’environ 68%. S’il est vrai qu’il s’agit du taux de participation le plus bas depuis la mise en œuvre des élections PASO, ce n’est pas un pourcentage négligeable dans un contexte de pandémie et de mécontentement social. Il n’y a pas ici de crise de représentation.

Outre ce fait, qui peut être lu comme positif, environ 70% du vote national s’est concentré dans les deux grandes coalitions qui dominent aujourd’hui la scène politique nationale: Juntos por el Cambio (qui comprend, entre autres forces, le macrisme et l’historique Unión Cívica Radical) et le Frente de Todos (une coalition pan-péroniste). La bipolarisation des coalitions est déjà une réalité en Argentine pour l’électeur moyen. Les PASO encouragent sa survie et cela implique des incitations plus fortes pour les acteurs politiques à ne pas rompre avec leurs alliés.

Toutefois, cette lecture serait frappée de myopie si elle ne tenait pas compte de deux phénomènes qui, bien que territorialisés, sont frappants sur la scène locale. L’initiative de l’alt-right créole, personnifiée par la candidature de Javier Milei [économiste, chroniqueur TV, de tendance libertarienne] pour la force La Libertad Avanza, a recueilli 14% des voix dans la ville autonome de Buenos Aires. Avec un discours libertarien de droite, cet économiste excentrique a attiré le vote des jeunes et a capté le mécontentement d’une partie de la population métropolitaine face à la pression de l’Etat sur l’activité privée. Il a même canalisé les frustrations de certains secteurs «modestes» de la population qui estiment que les aides de l’Etat ne permettent pas de faire face à la réalité dans laquelle ils vivent. Il a réussi à construire un ethos local qui s’est traduit par des votes. Il s’agissait toutefois d’un phénomène limité à la ville de Buenos Aires.

Pour sa part, le Frente de Izquierda y los Trabajadores (FIT, trotskiste), pratiquement le seul parti de gauche en dehors du Frente de Todos, a amélioré ses résultats électoraux. Dans les deux grands districts, la ville et la province de Buenos Aires, il a obtenu respectivement 6,23% et 5,1% des voix. Il est devenu la troisième force dans la province de Jujuy (au nord de l’Argentine, à la frontière avec la Bolivie) avec 23% des voix. [Voir graphique en fin d’article]

Pour éviter la baisse des votes de la droite en 2019, Juntos por el Cambio a intégré une grande partie de la droite métropolitaine dans la candidature de López Murphy [qui a créé en 2020 le parti de droite Republicanos unidos], et d’autres candidats aux discours plus radicaux, qui jouent aujourd’hui au sein de la coalition.

Enfin, le grand gagnant dont peu de gens parlent est le parti plus que centenaire qui a été donné pour mort à plusieurs reprises, mais qui est toujours là, comme un ressuscité. Les résultats locaux de l’Unión Cívica Radical [fondé le 26 juin 1891] – qui fait partie de la coalition Juntos por el Cambio – montrent que le parti qui a mené la transition démocratique avec Raúl Alfonsín [président de décembre 1983-juillet 1989 ; 1927-2009] et qui s’est déplacé vers le centre-droit ces dernières années était, est et continuera d’être un partenaire nécessaire pour toute coalition cherchant à défier pour le pouvoir le péronisme national. La candidature du neurologue Facundo Manes dans la province de Buenos Aires a obtenu des résultats, surtout à l’intérieur de la province, qui montrent clairement que – bien que le parti n’ait pas été capable de promouvoir une direction nationale unificatrice depuis des décennies – l’UCR dispose de structures locales vivantes qui sont utiles en période électorale.
Ce qui nous attend

Il reste exactement deux mois avant les élections parlementaires de novembre. Le gouvernement national n’a pas beaucoup de temps ni de marge pour se remettre de cette défaite. Dans un contexte de négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) – dans lesquelles la stabilisation des variables macro devient impérative – la possibilité d’améliorer les variables micro via les transferts monétaires a des limites très étroites.

Les défis sont nombreux pour le gouvernement. Avec la défaite, les luttes internes entre les «albertistas» et les «cristinistas» ont resurgi, ce qui s’est traduit par des déclarations publiques de la vice-présidente sur «les fonctionnaires qui ne travaillent pas», par des différends au sein du parti au pouvoir sur les politiques de sécurité et des secteurs du kirchnerisme découragés par un gouvernement qu’ils jugent trop «centriste».

Aujourd’hui, le changement des autorités économiques – qui font partie de l’«albertismo» – est compliqué par le fait que des négociations sont en cours avec les organismes de prêt internationaux (FMI…) qui sont essentiels à la reprise économique.

Ce qui pourrait se passer dans les prochains jours est une tâche pour les «diseurs de bonne aventure», pas pour les politologues, qui, en fin de compte, ne prévoyaient pas non plus une telle défaite pour le parti au pouvoir.

Pour Juntos por el Cambio, en revanche, le défi consiste à conserver les votes obtenus, à éviter la croissance d’une droite extérieure à la coalition qui ne prévoit aucune intention de dialogue futur, et à réussir à capter le plus grand pourcentage de ces 30% de l’électorat qui ne se sont pas rendus aux urnes lors de ces élections PASO.

Enfin, pour l’Argentine – et au-delà des résultats de dimanche dernier et de ceux du 14 novembre – il reste à mettre sur la table une discussion esquivée mais nécessaire: la stabilisation des variables macro et micro de l’économie sans coûts sociaux plus élevés que ceux qui existent actuellement. Cette stabilisation prend beaucoup plus de temps que les deux ans qu’imposent les règles actuelles entre les élections qui soumettent le système politique national à un stress qui est présenté comme un obstacle aux accords sectoriels à long terme nécessaires pour répondre aux problèmes structurels que la pandémie a mis à nu dans toute leur crudité. (Article publié par le site de Nueva Sociedad en septembre 2021; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

Lara Goyburu est titulaire d’un diplôme en sciences politiques de l’Université de Buenos Aires et d’une maîtrise en sciences politiques de l’Université Torcuato Di Tella. Elle enseigne dans les deux universités. Elle est membre de la Red de Politólogas.

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