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Comment 13 hommes allaient déterminer le sort du monde. 100 ans de parti communiste en Chine

Do Investig´Action, 04 Agosto 2021
Por MARC VANDEPITTE


Il y a 100 ans, 13 hommes se rencontraient pour la réunion secrète créant le parti communiste chinois. Après bien des errances et de multiples aventures, le parti est devenu le plus grand groupement politique du monde. Il allait indubitablement et dans une large mesure déterminer le cours du 21e siècle. Texte et explications de Marc Vandepitte, expert de la Chine.

Contexte historique

Pendant des siècles, la Chine a été un empire influent et puissant. Cette situation a changé radicalement après les guerres de l’opium à partir de 1840 (1). Le pays devint une semi-colonie.

De vastes régions furent occupées par des puissances étrangères ou passèrent sous leur sphère d’influence. Les pays impérialistes détruisirent l’industrialisation naissante. La population fut totalement appauvrie, les famines étaient fréquentes (2). Des dizaines de millions de Chinois sont morts au cours de cette période, victimes de privations et de violences politiques. C’est également à cette époque que la traite des esclaves noirs a été relayée par la traite jaune des ouvriers chinois.

À maintes reprises la population chinoise s’est rebellée contre les mauvaises conditions de vie et en faveur de l’indépendance nationale. En 1911, il y a eu une révolution au cours de laquelle l’empereur fut renversé. Le nouveau président Sun Yat-sen était le fondateur de la république de Chine. Cependant, il n’a pas réussi à mettre fin à la domination étrangère et aux structures féodales du pays.

C’est dans ce contexte que, dix ans plus tard, treize délégués se sont réunis dans le plus grand secret pour créer un nouveau parti communiste (PCC). L’un d’entre eux était Mao Zedong. Leur grand modèle était la révolution russe de 1917. À cette époque, le parti comptait à peine 53 membres.

Un parti axé sur le développement

Les partis politiques jouent un rôle important dans la vie politique des sociétés modernes. Historiquement, ils sont apparus de deux façons. Au sein du capitalisme, des partis électoraux ou « électoralistes » sont apparus. Après disparition de la position monopolistique de la noblesse, la bourgeoisie montante et, plus tard, le mouvement ouvrier ont fondé leurs propres partis pour défendre leurs propres intérêts et faciliter la participation aux élections et à l’administration de l’État.

Dans ces pays, une structure étatique forte et moderne avait déjà été établie.

Le second type pourrait être décrit comme des partis « orientés vers le développement ». Ils sont nés dans un tout autre contexte, plus précisément à la périphérie du capitalisme. Ils sont généralement apparus dans le sillage des mouvements de libération nationale après la Seconde Guerre mondiale. Ils aspirent à l’indépendance nationale et au développement rapide de leur pays. Ils voulaient mettre fin aux conditions de vie misérables et à l’oppression impérialiste.

Dans la plupart de ces pays, il n’existait pas encore de structure étatique moderne. La création d’un parti politique fort et bien organisé était précisément ce qu’il fallait pour y parvenir (3). Ce type de parti politique n’a pas été créé pour réaliser des idéaux politiques à travers la compétition parlementaire. Au contraire, ils aspirent à un ordre politique et/ou économique nouveau. Cela s’opère souvent via une révolution. Afin de renverser les anciens systèmes et de construire un nouvel ordre, les partis axés sur le développement pensaient qu’ils avaient besoin d’une organisation solide et d’une discipline stricte.

Le système de parti unique

Après la révolution de 1911, Sun Yat-sen a opté pour un système multipartite sur le modèle de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Mais comme dans la plupart des pays du tiers monde, ce fut un échec. Il lui est vite apparu que le modèle de la révolution russe était plus approprié pour faire progresser la Chine. Il a créé son parti révolutionnaire, le Guomindang (KMT), sur une base léniniste (4).

En 1925 Sun Yat-sen meurt et Chiang Kai-shek devient le nouveau leader du KMT. Il était beaucoup plus conservateur et a déclenché une véritable chasse aux sorcières contre les communistes, faisant de nombreux morts. Pendant la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945), le KMT a formé une alliance avec le parti communiste pour lutter contre l’occupation japonaise. À l’époque, le Japon était un empire fasciste et l’une des puissances de l’Axe, alliées de l’Allemagne hitlérienne. Cette guerre est devenue un chapitre important de la Seconde Guerre mondiale. Après la victoire sur le Japon, la guerre civile entre le KMT et le PCC a repris.

Le PCC disposait de beaucoup moins d’hommes et de ressources que le KMT, mais il était mieux organisé et discipliné. Les communistes étaient également beaucoup plus en contact avec la paysannerie. Ce sont les communistes, et non le KMT, qui ont été considérés par le peuple comme les patriotes et les porte-drapeaux de la lutte contre les Japonais et pour l’indépendance de la Chine (5). Finalement, cette guerre civile a été remportée par le PCC en 1949 et Mao Zedong a proclamé la République populaire de Chine. Les dirigeants et de nombreux partisans du KMT se sont réfugiés sur l’île de Taïwan.

Le PCC a dû gérer un énorme défi. Il a dû faire face à un État brisé, une économie détruite et une population totalement paupérisée. À cette époque, la Chine était l’un des pays les plus pauvres du monde. Avec plus d’un cinquième de la population mondiale, le PIB représentait à peine 4,5 % du total mondial. Le niveau de vie, exprimé en PIB par habitant, était la moitié de celui de l’Afrique et un sixième de celui de l’Amérique latine. L’espérance de vie moyenne était de 35 ans (6).

Pour relever ces défis, il fallait un parti fort, centralisé et discipliné. Mais ce n’est pas la seule raison. Les proportions du pays sont énormes. La Chine a la taille d’un continent : elle est 17 fois plus grande que la France et compte autant d’habitants que l’Europe occidentale, l’Europe orientale, les pays arabes, la Russie et l’Asie centrale réunis. Si vous transposez cela à la situation européenne, cela signifierait que l’Égypte ou le Kirghizistan devraient être gouvernés depuis Bruxelles. Compte tenu de ces proportions, des différences très grandes entre les régions et des défis gigantesques auxquels le pays est confronté, une puissante force de cohésion est nécessaire pour maintenir le pays gouvernable et pour le diriger avec force. Selon The Economist, « les dirigeants chinois estiment que le pays ne peut rester uni sans un système de parti unique aussi solide que celui d’un empereur – et il se pourrait bien qu’ils aient raison ».

Bref, le système actuel en Chine est adapté à l’échelle du pays et il s’enracine dans la lutte contre l’occupation japonaise du pays, contre le Guomindang réactionnaire et contre l’effroyable misère et l’arriération dans lesquelles le pays était alors plongé. De cette lutte, le PCC a émergé comme leader du pays, un leader qui s’est donné pour tâche de restaurer la dignité, de sauvegarder la souveraineté de la nation chinoise, de sortir le pays du sous-développement et de lutter pour une société socialiste humaine.

Le fardeau de l’Histoire

Pour paraphraser Marx : « Les partis font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux … ». Pour le PCC, ces conditions ont été particulièrement difficiles. Le pays était sous-développé et son économie totalement détruite. La guerre froide faisait rage et le pays était soumis à un embargo technologique de la part de l’Occident. Cela a duré jusqu’en 1971, lorsque les relations avec les États-Unis se sont améliorées.

Au début de la révolution, l’Union soviétique a apporté son aide, mais en 1958, les deux pays sont entrés en conflit. Toute l’assistance a été arrêtée et les techniciens soviétiques se sont retirés. Mao avait escompté que des révolutions éclateraient dans divers pays du tiers-monde. Ces pays seraient alors en mesure de former ensemble un front et de se renforcer mutuellement. Toutefois ces révolutions ne se sont pas concrétisées et la Chine s’est retrouvée seule.

Au cours des premières années, il existait également une réelle menace militaire de la part des États-Unis. Par deux fois, en 1954 et en 1958, le président américain a menacé d’utiliser des armes atomiques contre la Chine. Il a également vu comment l’Union soviétique, sous la direction de Khrouchtchev, a commencé à prendre un cours de plus en plus capitaliste.

La fuite en avant

Dans ces circonstances, Mao ressentait de plus en plus la nécessité de développer le pays de manière accélérée et de surmonter les retards en peu de temps. Il lança notamment le slogan de rattraper le niveau de l’Angleterre en quinze ans. Il pensait pouvoir compenser les conditions défavorables par une mobilisation massive et incessante de la population.

Le court sprint vers l’Utopie a conduit à des expériences téméraires et folles. Le Grand Bond en avant (1958-1961) a été une tentative volontariste d’industrialisation accélérée des campagnes, sans aucune étude ni préparation sérieuse. Le parti était inexpérimenté et n’avait pas une connaissance suffisante des lois économiques. Cette tentative excessivement optimiste a complètement échoué et a provoqué une famine qui a tué des millions de personnes (7).

Mao craignait que la Chine ne suive le même chemin que l’URSS. Il voulait donc tout faire pour éradiquer les idées pro-capitalistes au sein de son propre parti. C’est dans ce sens qu’il a lancé la Révolution culturelle (1966-1976) (8). Cette mobilisation de masse est devenue totalement incontrôlable et a finalement conduit à l’anarchie, l’armée ayant même dû être déployée. La révolution culturelle a été une période tragique et a fait beaucoup de tort au PCC.

Cependant, la fuite en avant de Mao n’a pas été un échec total. Malgré les échecs du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle, la Chine a réussi à nourrir sa population assez rapidement, contrairement à l’Inde par exemple (9). Pendant les trente premières années de la révolution, le pays a connu une croissance économique annuelle plus que respectable de 4,4 %. Les bases ont été posées pour le développement industriel rapide qui a démarré en 1978. Au cours de cette période, le revenu par habitant a triplé et l’indice de développement humain (10) a été multiplié par 4,5 (11).

Réformes économiques

À la fin de cette période, cependant, il devenait de plus en plus évident que la politique économique devait changer de cap. L’Occident disposait toujours d’un monopole scientifique et technologique écrasant, ce qui rendait la Chine particulièrement vulnérable. Et sur le plan économique, le pays perdait du terrain face aux quatre tigres asiatiques : Singapour, la Corée du Sud, Taïwan et Hong Kong.

Sur la voie du communisme, le socialisme est une longue phase de transition au cours de laquelle il est préférable de ne sauter aucune étape. C’est ce que les débâcles des années précédentes avaient démontré. Dans ses écrits, Marx parlait de la « mission historique du capitalisme » consistant à développer les forces productives (principalement la technologie) (12). C’est précisément ce que les Chinois voulaient maintenant mettre en œuvre.

Au cours des trente premières années, l’accent a été mis principalement sur les rapports de production (propriété) et la lutte des classes. Tout fut collectivisé au maximum afin de parvenir à une égalité aussi grande que possible. C’est à partir de 1978 que l’accent fut mis sur le développement des forces productives (13).

Deux pistes ont été suivies pour y parvenir. Premièrement, ils ont intégré les effets dynamisants des forces du marché dans le développement économique du pays. Les capitaux privés furent autorisés. Il existait encore une planification solide au niveau macroéconomique, élaborée sous la direction du gouvernement central et axée sur les objectifs de développement mondiaux. Mais la planification rigide et hypercentralisée de la phase initiale fut assouplie et décentralisée. La métaphore de « l’oiseau en cage » fut utilisée à cet effet. L’oiseau (forces du marché) a une certaine liberté de voler, mais il ne peut pas abandonner la cage (planification centrale). L’avenir nous dira si cette dynamique de marché contrôlée peut être maîtrisée.

La deuxième piste consista à attirer les capitaux étrangers. Les investisseurs étrangers étaient les bienvenus à condition qu’ils mettent à disposition une partie de leur technologie et de leur savoir-faire. Dans de nombreux pays du tiers monde, l’ouverture de l’économie au monde extérieur – commerce, investissements et flux de capitaux financiers – a eu des conséquences désastreuses. En Chine, cette ouverture a été couronnée de succès parce qu’elle a été déterminée par les besoins et les objectifs nationaux, et parce qu’elle a été pleinement intégrée dans une solide stratégie de développement (14).

L’histoire d’une réussite

Cette double stratégie a porté ses fruits. De 1978 à 2020, le taux de croissance annuel moyen a été de près de 10 %. Il s’agit de la croissance économique la plus rapide jamais enregistrée par un grand pays. En 75 ans, la Chine sera passée du statut de pays quasi le plus pauvre du monde à celui d’une économie à haut revenu. Le pays a également réussi à maintenir son économie à flot dans les tempêtes des 25 dernières années : la crise financière asiatique en 1997, le krach de la bulle Internet en 2001, la crise du SRAS, la grande crise financière de 2008 et, plus récemment, la crise du COVID. En ce qui concerne la crise de 2008, Richard McGregor, ancien journaliste du Financial Times, a écrit que « la Chine était mieux équipée que n’importe où ailleurs dans le monde pour faire face à la soudaine récession » (15) .

La technologie et la science ont également beaucoup progressé. Aujourd’hui, les entreprises chinoises sont largement reconnues comme leaders ou chefs de file mondiaux dans les équipements de télécommunication 5G, les trains à grande vitesse, les lignes de transmission à haute tension, les sources d’énergie renouvelables, les véhicules à énergie nouvelle, les paiements numériques, l’intelligence artificielle et de nombreux autres domaines. En 2018, la Chine a dépassé les États-Unis en termes de nombre de publications scientifiques; en 2019, pareil pour le nombre de brevets.

Depuis 1981, 853 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté, selon l’ONU. Cela représente 76 % de toutes les personnes sorties de la précarité dans le monde au cours de cette période. Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies, parle de « la plus imposante réalisation de l’Histoire en matière de réduction de la pauvreté ». Le principal indicateur de développement social d’un pays est la mortalité infantile. Avec 9 pour mille, le score de la Chine est remarquable. Par exemple, si l’Inde offrait à ses citoyens les mêmes soins médicaux et le même soutien social que la Chine, il mourrait 680 000 enfants indiens de moins chaque année (16).

Alors que dans de nombreux pays, les salaires stagnent ou diminuent, en Chine, ils ont triplé au cours de la dernière décennie. Entre 1978 et 2015, le revenu des 50 % de Chinois les plus pauvres a augmenté de 400 %, tandis qu’aux États-Unis, il baissait de 1 % sur la même période.

La résilience de la société chinoise a été évidente lors de la dernière crise du COVID. L’OMS décrit l’approche chinoise comme étant « peut-être la lutte contre la maladie la plus ambitieuse, la plus souple et la plus agressive de l’Histoire ». Le rôle important du parti communiste dans ce domaine n’a pas échappé à The Economist : « Les efforts de la Chine n’ont pas consisté uniquement à mobiliser les éléments évidents, tels que le personnel médical, les travailleurs de la santé, les scientifiques et la police. Elle a également fait un usage intensif du réseau de sections du parti pour fournir la main-d’œuvre et l’expertise de gestion nécessaires à une opération dirigée par le parti, à une échelle rarement vue dans l’ère post-Mao. »

Les ombres au tableau

Cette réussite présente par ailleurs d’importants défauts. L’introduction d’éléments de marché à partir de 1978 a réintroduit l’exploitation capitaliste, quoique de manière contrôlée. Un gouffre béant s’est ouvert entre la ville et la campagne. Une masse de 230 millions de « migrants internes » a moins de droits sociaux et est souvent victime de discrimination. Les grands-parents doivent souvent suppléer pour élever les enfants des migrants. La politique de l’enfant unique (de 1979 à 2015) a entraîné de nombreux avortements sélectifs et un excédent masculin de plus de 30 millions, avec toutes les conséquences sociales que cela implique.

Le rapide développement économique a entraîné des abus de pouvoir et une corruption généralisée. L’introduction du capital privé a provoqué la création d’une classe supérieure de capitalistes. Les deux phénomènes s’accordent difficilement avec les idéaux socialistes. Individualisme et arrivisme, consumérisme et goût du luxe et de l’ostentatoire ont fortement ébranlé les valeurs du PCC.

Une grande légitimité

Toutefois, les inconvénients ne l’emportent pas sur les avantages. Le parti peut compter sur un grand soutien populaire. Près de trois quarts des Chinois disent soutenir le système de parti unique. Ces dernières années, le soutien au gouvernement central s’est même situé entre quatre-vingt et quatre-vingt-dix pour cent. Ce score dépasse de loin celui des pays occidentaux. Selon The Economist, qui n’est pas vraiment un ami de la Chine, ce n’est pas surprenant : « Le parti communiste chinois a une histoire puissante à raconter. Malgré ses nombreux défauts, il a créé une prospérité et un espoir qu’une génération plus âgée aurait jugés impensables. » Cela explique également la grande stabilité politique de ces 30 dernières années.

D’un point de vue occidental, c’est difficile à comprendre car à nos yeux la société chinoise n’est pas démocratique . Mais pour la plupart des Chinois, la démocratie signifie avant tout gouverner dans l’intérêt général avec une bonne gouvernance (17). Nous accordons beaucoup plus d’importance à la façon dont les décisions sont prises et par qui elles le sont. Les Chinois attachent plus d’importance à la qualité de leurs politiciens qu’aux procédures de sélection de leurs dirigeants.

Selon Daniel Bell, expert de la Chine, le système politique chinois est une combinaison de méritocratie au sommet, de démocratie à la base et d’espace pour l’expérimentation aux niveaux intermédiaires. Les dirigeants politiques sont sélectionnés sur la base de leurs mérites et, avant d’atteindre le sommet, ils passent par un processus très dur de formation, de pratique et d’évaluation. Il existe des élections directes au niveau municipal et pour les congrès provinciaux du parti. Les innovations politiques, sociales ou économiques sont d’abord testées à petite échelle – quelques villes ou provinces – puis, après évaluation et ajustement approfondis, elles sont introduites à plus grande échelle (18).

En outre, le gouvernement central réalise très régulièrement des sondages d’opinion pour évaluer les performances du gouvernement dans les domaines de la sécurité sociale, de la santé publique, de l’emploi et de l’environnement; la popularité des dirigeants locaux est également sondée. Les politiques sont ajustées ou corrigées en fonction de ces sondages.

Certes, le système politique peut être amélioré. Les dirigeants chinois eux-mêmes le reconnaissent explicitement. Ils n’ont pas peur d’admettre ouvertement leurs erreurs (19). La recherche d’un meilleur système de prise de décision est loin d’être achevée. Mais le système actuel a fait ses preuves. Selon Francis Fukuyama, « la principale force du système politique chinois est sa capacité à prendre rapidement des décisions importantes et complexes, et à les prendre relativement bien, du moins en matière d’économie. La Chine s’adapte rapidement, prend des décisions difficiles et les met en œuvre efficacement. »

Les défis

La liste des défis auxquels sont confrontés le PCC et le pays est longue. Nous nous limiterons aux principaux d’entre eux. Sur le plan social, il y a la redistribution des richesses et la question des « migrants internes ». Sur le plan économique, il y a la question du vieillissement de la population, la transition vers un marché intérieur et la réduction de la dette. Sur le plan politique, la coexistence harmonieuse des différentes ethnies, la maîtrise des ressentiments nationalistes, la lutte contre la corruption, le développement de l’État de droit, la poursuite de la démocratisation du processus décisionnel, le contrôle de la classe supérieure capitaliste, la restauration de la morale socialiste et le comblement du vide idéologique. Sur le plan écologique, on a bien sûr la question du dérèglement climatique, et surtout la réduction du charbon, mais aussi l’élimination de la pollution environnementale.

Le clash du siècle

Le plus grand défi de tous, cependant, c’est la menace croissante que représentent les États-Unis. Après la chute du mur de Berlin et le démantèlement de l’Union soviétique, les États-Unis se sont imposés comme le leader incontesté de la politique mondiale. Le Pentagone en 1992 : « Notre premier objectif est de prévenir l’apparition d’un nouveau rival sur la scène mondiale. Nous devons conserver les mécanismes de dissuasion des compétiteurs potentiels, qu’ils soient tentés de jouer un rôle régional plus important ou un rôle global. » (Wolfovitz). Trente ans plus tard, la Chine est devenue le principal « rival » à maîtriser. Comme le dit Domenico Losurdo, « la Chine reste le dernier grand territoire qui échappe à l’influence politique américaine; c’est la dernière frontière à conquérir » (20).

C’est pourquoi les États-Unis ont désigné la République populaire de Chine comme leur principal ennemi. Dans le cadre des discussions sur le budget 2019, le Congrès a déclaré que « la concurrence stratégique à long terme avec la Chine est une priorité essentielle pour les États-Unis ». Il s’agit d’une stratégie globale à mettre en œuvre sur plusieurs fronts. Les États-Unis tentent de contrecarrer l’essor économique et technologique de la Chine, ou, comme ils le disent, de « l’émousser » (21).

Si nécessaire, cela se fera par des moyens extra-économiques. La stratégie militaire à l’égard de la Chine suit deux pistes : une course aux armements et une pression sur le pays (22). Quatre points stratégiques sont utilisés par les États-Unis pour attiser la braise : Taïwan, les Ouïghours, Hong Kong et le Tibet (23). Ils servent d’une part à affaiblir la Chine sur le plan interne et d’autre part à retourner l’opinion publique mondiale contre la Chine (24) pour justifier de futures agressions.

Les États-Unis ont la pulsion guerrière, le bellicisme au coeur de leur ADN. Les Yankees se sont battus pendant 227 des 244 années de leur histoire. Au cours des 20 dernières années, ils ont largué une moyenne de 46 bombes par jour. Obama, le président qui a obtenu le prix Nobel de la paix en 2009, a bombardé sept pays simultanément en 2016. Pour ce qui est de la Chine, sa dernière guerre a eu lieu en 1979, contre le Vietnam. Hormis l’incident frontalier de 2020 avec l’Inde, l’essor de la Chine a été remarquablement exempt de conflits en Asie de l’Est (25).

Entre-temps, Joe Biden a converti les fanfaronnades bouffonnes de Trump sur la Chine en une doctrine savamment concoctée. C’est très inquiétant. « Les déclarations et les actions de plus en plus agressives du gouvernement américain à l’égard de la Chine (…) menacent la paix mondiale et empêchent l’humanité de s’attaquer avec succès aux problèmes communs très graves auxquels elle est confrontée, tels que le dérèglement climatique, la lutte contre les pandémies, la discrimination raciale et le développement économique », indique la déclaration « No Cold War ».

Au-delà de la perspective occidentale

Dans son livre influent « Le Choc des civilisations », Huntington a écrit : « Si la Chine devient une grande puissance, elle éclipsera tous les phénomènes similaires de la dernière moitié du deuxième millénaire » (26). Il ne pourrait en être autrement. La montée des États-Unis en tant que superpuissance depuis 1870 a déjà profondément modifié les relations mondiales. Mais la Chine de 1978 a une population 24 fois plus importante que celle des États-Unis d’alors, et un taux de croissance de plus du double. (27). Après un siècle de guerres, d’occupations et d’humiliations impérialistes, ce pays de civilisation millénaire reprend sa place sur la scène mondiale.

Récemment encore, l’Occident avait un monopole absolu sur la technologie, les armes de destruction massive, les systèmes monétaires et financiers, l’accès aux ressources naturelles et la communication de masse. Grâce à ce monopole, il pouvait contrôler ou soumettre les pays du Sud (28). L’Occident, avec les États-Unis à sa tête, risque à présent de perdre ce monopole. Un monde unipolaire fait place à un monde multipolaire. La Chine, et dans son sillage l’Inde et d’autres pays émergents, bouleversent rapidement les relations internationales et transforment le monde comme jamais auparavant.

Pour la première fois dans l’histoire récente, un pays pauvre et sous-développé s’est hissé en un rien de temps au rang de superpuissance économique. La Chine a montré au monde que le modèle occidental n’est pas le seul moyen de se moderniser (29). La crise financière de 2008 et la gestion désastreuse de la crise du COVID par l’Occident ont remis plus encore en question notre modèle capitaliste.

C’est une pensée provocante pour nous. C’est pourquoi il nous est si difficile de regarder la Chine avec un esprit ouvert. Martin Jacques s’exprime ainsi : « Toute discussion est presque toujours colorée par un jugement de valeur selon lequel, parce que la Chine a un gouvernement communiste, nous connaissons déjà les réponses à toutes les questions importantes. C’est une mentalité de guerre froide, qui ne nous permet pas de comprendre la nature de la politique chinoise ou du régime actuel (30). »

Quoi qu’il en soit, le projet chinois est loin d’être achevé. L’idéal communiste est encore loin d’être atteint; il comporte trop de déséquilibres graves. C’est un processus long, qui est au plus fort de son évolution. Des résultats extraordinaires ont été obtenus, mais la route est encore longue et difficile, pleine de contradictions, de risques et de défis. Le résultat est totalement imprévisible. La Révolution française, après de nombreuses fautes, expériences et guerres sanglantes, a mis plus de 80 ans pour former une république parlementaire stable. En tout état de cause, les dirigeants chinois considèrent leur projet comme un projet de longue durée. Notre évaluation tient également compte d’une telle perspective à long terme.


Source originale: De Wereld Morgen

Traduction du néerlandais : Anne Meert pour Investig’Action

Notes:

(1) Entre 1839 et 1860, deux guerres de l’opium ont été menées entre le Royaume-Uni et la Chine. Les Britanniques avaient le monopole du trafic d’opium, qui intoxiquait des millions de personnes. Quand la Chine prit des mesures, les Britanniques déclenchèrent une guerre contre elle. Les conflits servaient en fait à mettre la Chine au pas pour lui imposer des conditions commerciales défavorables.

(2) Sesam Atlas bij de wereldgeschiedenis, Deel 2, Apeldoorn 1989, p. 91; Shouy B., An Outline History of China, Beijing 2002, p. 388ss.

(3) Yongnian Z., The Chinese Communist Party as Organizational Emperor, Londres 2010, p. 12-4.

(4) McGregor R., The Party. The Secret World of China’s Communist Rulers, New York 2010, p. 123; Yongnian Z., op. cit., p. 60; Chuntao X. (ed.), Why and How The CPC Works in China, Beijing 2011, p. 107

(5) Jacques M., When China Rules the World. The Rise of the Middle Kingdom and the End of the Western World, Londres, 2009, p. 92.

(6) Angus Maddison, L’économie chinoise. Une perspective historique. Deuxième édition, révisée et mise à jour : 960-2030, Paris, OCDE, 2007 ; Hobsbawm E., L’Âge des extrêmes, histoire du court XXe siècle, Ed. Complexe 1999,;

Chuntao X. (ed.), op. cit., p. 72.

(7) Losurdo D., Fuir l’histoire? La révolution russe et la révolution chinoise aujourd’hui, Ed. Delga, Paris 2007, p. 69-72 et 175-6; Chuntao X. (ed.), op. cit., p. 29-30. Le Grand Bond en avant a fait passer la mortalité chinoise de 12 pour mille à 25,4 pour mille en 1960, après quoi elle revint à 4 et 10 pour mille respectivement en 1960 et 1962. Mais ce taux de mortalité de la pire année, 1960, différait à peine de celui de l’Inde, soit 24,8 pour mille, ce qui était une moyenne « normale ».

(8) La révolution culturelle lancée par Mao Zedong était le soulèvement des étudiants et des travailleurs chinois pour préserver les acquis du socialisme. La cible était certains chefs de parti et cadres de l’appareil d’État qui s’étaient installés dans une position de pouvoir confortable et qui se souciaient de moins en moins des idéaux communistes d’égalité et de solidarité. Cela s’est produit dans le contexte d’un éloignement (politique et idéologique) croissant du Parti communiste de l’Union soviétique, accusé de suivre une voie pro-capitaliste (« révisionnisme »).

Pour ce que l’on appelait la « rééducation sociale », de nombreux intellectuels, cadres et jeunes étudiants étaient temporairement envoyés à la campagne pour effectuer des travaux physiques et apprendre la solidarité avec le paysan ou l’ouvrier. Les premières années de la révolution culturelle ont été particulièrement chaotiques et, à un moment donné, l’armée a même dû être déployée pour rétablir l’ordre. La révolution culturelle a laissé de profondes cicatrices sur le peuple chinois.

(9) En 1976, la production alimentaire avait augmenté de moitié par rapport à 1965. La production pétrolière fut multipliée par sept au cours de cette période. Chuntao X. (ed.), op. cit. p. 34-5.

En Inde, l’indice de la faim dans le monde (GHI) s’élève à 27,5 et elle appartient donc au groupe des pays présentant un problème grave. Il y a près de 200 millions d’Indiens qui ont faim. La Chine fait partie de la catégorie « faible problème » (GHI < 5).

(10) L’indice de développement humain ou IDH est un indice statistique composite pour évaluer le taux de développement humain des pays du monde, compte tenu du PNB par habitant, du niveau de vie, du niveau d’éducation et de la santé. L’IDH est développé par le PNUD, l’organe onusien chargé du développement et de la réduction de la pauvreté dans le monde.

(11) Jacques M., op. cit., p. 99.

(12) “It is the historical mission of the capitalist system of production to raise these material foundations of the new mode of production to a certain degree of perfection.” Marx K., Capital III, p. 306. Marx a élaboré ce thème dans les Grundrisse (Introduction générale à la critique de l’économie politique, 1857).

(13) Thompson I., ‘China and the ‘socialist market economy’’, in : China: Revolution and Counterrevolution, San Francisco 2008, 87-97.

(14) Herrera R. & Long Z., La Chine est-elle capitaliste ?, Éditions Critiques, Paris 2019, p. 29-30.

(15) McGregor R., op. cit., p. 28.

(16) Calculé sur la base de Unicef.

(17) Shambaugh D., China’s Communist Party. Atrophy and Adaptation, Washington D.C. 2009, p. 37.

(18) Bell D., The China Model. Political Meritocracy and the Limits of Democracy, Princeton 2015, p. 179-188. (la « méritocratie verticale démocratique »).

(19) Ainsi par exemple, les principaux problèmes du pays sont listés, discutés et traduits en points d’action avant et pendant le XVIIIème Congrès.

(20) Losurdo D., op. cit., p. 18.

(21) Rush Doshi, nouveau directeur pour la Chine au Conseil de sécurité nationale du président Biden, compare cette stratégie de sape à un “asymmetric blunting” (émoussement asymétrique).

(22) Pour une analyse détaillée, voir Vandepitte M., Trump et la Chine : guerre chaude ou guerre froide ?

(23) Losurdo D., op. cit., p. 219.

(24) Cet objectif a déjà pas mal réussi. Selon une étude récente du Pew Research Center, dans 14 pays les opinions défavorables sur la Chine ont beaucoup augmenté l’année dernière. Les 4 points stratégiques mentionnés ainsi que les compte-rendus à leur propos y sont pour beaucoup.

(25) Jacques M., op. cit., p. 315.

(26) Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.

(27) Maddison A., op. cit.; Herrera R. & Long Z., op. cit., p. 53.

(28) Amin S., Obsolescent Capitalism, Londres 2003, p. 63-4.

(29) McGregor R., op. cit., p. 272

(30) Jacques M., op. cit., p. 206.

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