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Israël. «Vous appelez ça un gouvernement du changement?»

Do Alencontre 3 junho 2021 
Por Gideon Levy



On peut comprendre ceux qui éprouvent du soulagement ou même de la joie aujourd’hui, en supposant qu’un nouveau gouvernement est sur le point d’être formé [1]. Par contre, il est plus difficile de se joindre aux exagérations pompeuses et enfantines qui décrivent Israël comme passant de l’obscurité à la lumière, et de l’esclavage à la liberté, comme si c’était Alexandre Loukachenko qui était tombé et non Benyamin Netanyahou.

Les deux camps sont coupables d’exagérations hystériques: le départ de Netanyahou n’est ni la sortie ni l’entrée du paradis. Le camp qui a méprisé Netanyahou, ignoré ses réalisations et s’est concentré sur son style de vie et ses échecs sautera avec joie dans les piscines de la ville, ce soir 3 juin. Alors je suis désolé d’être un rabat-joie. Mais le gouvernement Netanyahou sera remplacé par un autre gouvernement de droite. Israël va se réveiller avec un nouveau jour qui ressemblera trop au jour précédent.

On peut comprendre le bonheur d’écarter le Likoud du pouvoir, étant donné la multitude de clowns de son gouvernement qui, ces dernières années, a été un one-man-show. Voir Miri Regev [députée depuis 2009 et ministre de la Culture et du Sport dès 2015 puis des Transports] disparaître de nos vies est un moment sublime. Le nouveau gouvernement aura une équipe de ministres plus efficaces et plus spectaculaires, dont certains essaieront de faire leur travail plus décemment. C’est réjouissant. Mais au-dessus de tout plane un nuage noir et oppressant: la droite est en train de remplacer la droite. Une droite sans Netanyahou va remplacer une droite avec Netanyahou, et les deux sont atroces. Aucune personne sérieuse de gauche ne peut s’en réjouir.

Juste avant que la gauche ne soit également tentée de croire à la campagne de menaces des Bibi-istes, selon lesquelles il s’agit d’un «gouvernement d’extrême gauche», il faut revenir avec beaucoup de peine à la réalité: la droite régnera sans partage sur ce gouvernement également. Il ne représente ni l’unité ni le changement, il est de droite. Le processus de formation de ce gouvernement est annonciateur de ce qui va suivre: personne n’a courtisé le Meretz et les travaillistes lors des négociations de la coalition; ils étaient dans la poche des grands. Ils leur ont confié les portefeuilles des Transports et de la Santé. Et ils ont offert quelques pots-de-vin à la Liste arabe unifiée [l’islamiste Mansour Abbas], que l’on peut difficilement qualifier de gauche.

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid va parcourir le monde pour des séances de photos avec des hommes d’Etat, faisant du charme à tous ceux qui veulent si désespérément voir un Israël soi-disant différent. Ce sera une nouvelle illusion comme celles diffusées par Shimon Peres [ministre à divers postes depuis 1970, puis premier ministre et enfin président de l’Etat d’Israël de juillet 2007 à juillet 2014], le prédécesseur de Yair Lapid dans le rôle du beau visage d’Israël. Cela ne sera pas seulement dû au gouvernement qui le soutient, mais aussi à ses propres positions: Lapid est de droite. Il sera d’accord avec presque toutes les mesures de ce gouvernement de droite, pourquoi devrait-il se plaindre? Sur les questions cruciales, le frère Bennett appliquera la politique du frère Lapid, et vice versa. Quelle fraternité!

Il serait préférable de ne pas trop en dire sur le ministre des Finances Avigdor Lieberman. Israël n’a jamais eu un ministre des Finances aussi droitier et pourri. Le ministre de la Justice, Gideon Sa’ar, et la ministre de l’Intérieur, Ayelet Shaked, seront le visage du mal du gouvernement. Ici, il n’y aura même pas l’apparence de compassion et d’humanité, sans parler d’égalité, envers les non-Juifs du pays. Le ministre de la Défense Benny Gantz est déjà en train d’étrangler Gaza comme personne ne l’a jamais fait auparavant.

Et tout cela sera présidé par le Premier ministre Naftali Bennett, dont le ceinturon a déjà une encoche depuis une terrible guerre à Gaza, à laquelle il a poussé et exhorté en raison de l’enlèvement et du meurtre de trois jeunes Juifs en Cisjordanie, une guerre qu’il serait heureux de répéter.

L’Iran, le droit de l’Etat-nation, l’Etat de droit, le budget de la défense et les colonies seront traités comme sous le gouvernement précédent. Dans l’avant-poste d’Evyatar [2], la dernière herbe sauvage à ce jour, on peut déjà sabrer le champagne. Ce gouvernement «d’extrême gauche» les soutiendra également. C’est un gouvernement de mauvaises nouvelles.

Les restes de la misérable gauche sioniste observeront, depuis la galerie des visiteurs, avec nostalgie ce qui se passe. Personne ne les prendra au sérieux, et à juste titre. Ils n’ont pas le choix. Nitzan Horowitz [du Meretz] protestera, Merav Michaeli [du Parti travailliste] menacera, et le secrétaire du cabinet l’enregistrera dans le procès-verbal. Dans ce gouvernement, ils ne jouent pas dans la cour des grands.

J’aimerais que tout cela ne soit pas vrai. J’aimerais que ce ne soit que l’irritable grognement de quelqu’un qui voit toujours le pire. Malheureusement, il n’y a aucune chance que ce soit le cas. (Article publié par Haaretz le 3 juin 2021; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] La coalition annoncée au président Reuven Rivlin par Yair Lapid, le 2 juin au soir, réunit les 8 partis suivant: Yesh Atid («Il y a un futur» de Yair Lapid), Yamina («Vers la droite» de Naftali Bennett), Kahol Lavan (Alliance Bleu et Blanc de Benny Gantz), Nouvel Espoir (créé par Gideon Sa’ar en décembre 2020, rupture du Likoud), Parti travailliste (présidé par Merav Michaeli), Yisrael Beiteinu («Isarël est notre maison» créé, entre autres, par Avigdor Liberman), Meretz («Energie»,parti social-démocrate, lié au Parti socialiste européen, dirigé par Nitzan Horowitz) et la Liste arabe unifiée (dans ce cas représenté par le député islamiste palestinien Mansour Abbas). Dans les jours à venir le parlement doit le confirmer – ou non – par un vote confiance. (Réd.)

[2] L’avant-poste colonial Evyatar, illégal et donc «menacé», a été établi dans le nord de la Cisjordanie en mémoire de l’assassinat de Raziel Shevach et d’Itamar Ben-Gal en 2018. (Réd.)

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