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La garantie d’emploi au milieu du gué

Do Alencontre3 mai 2021 
Por Michel Husson



L’objectif de garantie d’emploi devrait être un élément-clé d’un projet de transformation sociale. A condition d’en assumer toutes les implications.

Le retour de l’objectif de plein emploi


Le projet de garantie d’emploi (Job Guarantee) est réapparu récemment aux Etats-Unis; il s’inscrit dans une longue tradition ouverte par le New Deal de Roosevelt, puis abandonnée [1]. Il est aujourd’hui porté par des économistes post-keynésiens [2] qui trouvent leur inspiration dans les travaux de l’économiste Hyman Minsky. Ce disciple de Keynes pensait que la relance de la demande ne pourrait suffire à atteindre le plein emploi. Son idée centrale était que l’Etat (au sens large) devait devenir l’«employeur en dernier ressort».

Minsky proposait en outre de «prendre les chômeurs tels qu’ils sont et adapter les emplois publics à leurs compétences [3]» afin d’assurer une création immédiate (on the spot) d’emplois. Plutôt que d’attendre que la formation rende les chômeurs «employables», Minsky et ses disciples proposent d’inverser le calendrier: créons des emplois d’abord, formons les travailleurs ensuite. C’est ce principe que l’on retrouve aujourd’hui en France, au cœur de l’expérimentation passionnante des «Territoires zéro chômeur de longue durée [4]».

Le projet de garantie d’emploi a été soutenu par Bernie Sanders lors de sa campagne: il proposait un plan garantissant à tout travailleur «qui le demande ou en a besoin» un emploi payé 15 dollars de l’heure et couvrant le risque maladie [5]. La présentation la plus complète de ce projet est aujourd’hui le livre de Pavlina Tcherneva, récemment traduit en français [6]. Il a bien des mérites, notamment celui de battre en brèche les théories dominantes sur le chômage, mais présente aussi des faiblesses qu’il convient de repérer, si on veut les dépasser.


La garantie d’emploi comme thermostat du capitalisme?

Malgré les perspectives qu’il ouvre, le projet, tel qu’il est présenté par Pavlina R.Tcherneva, est très insatisfaisant. Mieux vaut citer un peu longuement ce qu’elle écrit: «En donnant un emploi aux personnes au chômage, l’option publique maintient le plein-emploi à un salaire minimum, garantissant pour la demande totale en baisse un niveau plancher bien plus solide qu’en situation de chômage chronique. Quand l’économie repartira et que les entreprises se remettront à embaucher, les travailleurs passeront du programme de garantie d’emploi à l’emploi dans le secteur privé. […] En contrebalançant les fluctuations de la demande de travailleurs du secteur privé, ce caractère contracyclique du programme stabilisera en même temps les fluctuations de l’économie et des prix, et pourra être renforcé par des actions de formation, de qualification et autres, afin de permettre aux travailleurs employés dans le cadre de la garantie d’emploi d’accéder à des offres d’emploi mieux rémunérées. Autrement dit, la garantie d’emploi apportera un salaire minimum universel, permettra un véritable plein-emploi et constituera un puissant absorbeur de chocs pour l’ensemble de l’économie.»

La première critique que l’on peut adresser à cette présentation porte sur le caractère contracyclique du dispositif: cela veut dire qu’il se «gonfle» dans les périodes de mauvaise conjoncture, puis se replie «quand l’économie repart». Bill Mitchell, un autre promoteur du projet l’expliquait encore plus clairement: «Le gouvernement gère un stock tampon d’emplois pour absorber les travailleurs qui ne parviennent pas à trouver un emploi dans le secteur privé. Ce stock augmente ou diminue selon que l’activité du secteur privé diminue ou augmente […] Ainsi, le gouvernement absorbe dans l’emploi les travailleurs déplacés du secteur privé. Les employés du “stock tampon” seraient payés au salaire minimum, qui définit un plancher salarial pour l’économie [7].»


Cette conception de «stock tampon» ou de «thermostat», pour reprendre un terme utilisé par Tcherneva[8], soulève deux problèmes. Elle suggère d’abord que le problème du chômage n’est pas structurel mais varie en fonction de la conjoncture. Il est vrai que les fluctuations du chômage sont beaucoup plus amples aux Etats-Unis que dans les pays européens, mais il n’en reste pas moins qu’il existe un taux de chômage structurel et permanent. D’ailleurs Tcherneva ne dit pas autre chose: «la croissance, nous dit-on, est comme la marée: elle fait monter tous les bateaux en même temps. C’est largement un mythe. En réalité, les reprises sans emploi sont devenues la norme depuis un demi-siècle.» Or, c’est parfaitement contradictoire avec ce qu’elle affirme par ailleurs: «quand l’économie repartira et que les entreprises se remettront à embaucher, les travailleurs passeront du programme de garantie d’emploi à l’emploi dans le secteur privé», mais sera-t-on pour autant au plein emploi?

Tcherneva affirme que «la garantie d’emploi remplace le NAIRU par un stabilisateur automatique puissant qui apporte à la fois le plein-emploi et la stabilité des prix». Elle a parfaitement raison de critiquer la théorie du NAIRU qui désigne le taux de chômage en dessous duquel on ne peut descendre sans accélérer l’inflation. Il existerait donc, selon les économistes dominants, un taux de chômage «d’équilibre», voire «naturel» dont on ne devrait ni ne pourrait pas s’écarter, et qui est éloigné du plein emploi. On peut montrer qu’en réalité il s’agit plutôt du taux de chômage qui ne réduit pas le taux de profit [9]. Mais, dans ce cas, on ne voit pas comment le capitalisme accepterait de voir les profits se réduire durant les phases de récession. Et surtout, on ne voit pas comment ce supposé plein emploi pourrait être maintenu avec la reprise économique et le «dégonflement» de la sphère de l’emploi garanti.

Nous sommes prévenus, souligne Tcherneva, que «les “capitaines d’industrie” s’opposeront farouchement au plein-emploi» [10]. C’est effectivement la question centrale qu’elle évacue en remarquant que toutes les avancées sociales se sont heurtées à la même hostilité: salaire minimum, réduction de la durée du travail, mise en place de la sécurité sociale, interdiction du travail des enfants, droit des femmes, etc. Dans ce «long processus de garantie de droits économiques universels», la garantie de l’emploi n’est après tout «qu’une étape de plus». Mais le lien n’est pas fait avec la défense du profit qui a toujours été, en fin de compte, à la racine de l’hostilité patronale au progrès social. La création monétaire est-elle suffisante pour contourner l’obstacle?

Cette approche confère à la garantie d’emploi une fonction de substitut transitoire aux créations d’emplois dans le secteur privé. Tcherneva en faisait d’ailleurs un argument contre le revenu universel, à qui elle reprochait d’attribuer la même allocation à tous, «année après année, qu’il pleuve ou qu’il vente» [11]. Mais on retrouve alors une nouvelle contradiction: si la garantie d’emploi est un moyen de faire exister des emplois socialement (et écologiquement) utiles, on ne peut en même temps dire que cette utilité sociale serait en quelque sorte indexée sur l’activité économique générale.

Cette question a été soulevée à raison par Henri Sterdyniak [12]: «Le texte insiste à juste titre sur l’importance des emplois de soin, de proximité, de l’environnement. Si les emplois ainsi définis sont indispensables, il est peu concevable qu’ils disparaissent en période de reprise de l’activité, qu’ils soient fortement anticycliques. Les emplois de soin ou de proximité ne peuvent pas être considérés comme des variables d’ajustement. Prenons le cas des auxiliaires de vie pour les enfants handicapés, ils sont nécessaires quelle que soit la conjoncture.»

Coexistence pacifique avec le privé?


La deuxième grande critique porte sur le statut des emplois créés. Il est a priori limité en vertu du principe selon lequel ils ne doivent pas «concurrencer les activités privées». Bill Mitchell, déjà cité, avait exprimé ce principe de manière explicite: «Les emplois créés par la garantie d’emploi seraient “embauchés à partir du bas”, dans la mesure où les salaires minimum ne sont pas en concurrence avec la structure des salaires du secteur privé. En n’entrant pas en concurrence avec le marché privé, la garantie de l’emploi éviterait les tendances inflationnistes du keynésianisme à l’ancienne.» Pour Tcherneva, la concurrence irait plutôt en sens inverse puisque la garantie d’emploi obligerait «les entreprises à adopter son salaire plancher».

Les chômeurs se verraient proposer «une liste d’emplois locaux de service public, payés à un salaire minimum décent (disons 15 dollars de l’heure)» qui garantiraient de bénéficier de la Social Security et de meilleures retraites. Mais qu’en serait-il pour des chômeurs qui ont perdu un emploi payé au-dessus du salaire minimum et pourraient donc y prétendre? On mesure ici la différence entre les modèles sociaux étatsuniens et européens: un tel projet aurait peu de chances d’être populaire dans un pays où les allocations de chômage dépendent des salaires antérieurs.

Mais la question de pose aussi aux Etats-Unis: il n’est pas cohérent de proposer la création d’emplois répondant aux besoins sociaux non satisfaits et de postuler qu’ils ne méritent que le salaire minimum. Pourquoi faudrait-il que les emplois de soin, de proximité, de l’environnement soient classés au bas de l’échelle des salaires et des qualifications?

Financement et/ou valorisation?


La question du financement est presque un faux problème pour Tcherneva qui invoque le principe de la «théorie monétaire moderne» selon lequel «tout gouvernement disposant d’une souveraineté monétaire, comme c’est le cas de celui des États-Unis, peut manquer de ressources humaines ou naturelles mais ne peut jamais être à court d’argent». Elle présente ensuite les résultats d’une simulation où la garantie d’emploi concernerait environ 10% de l’emploi total des Etats-Unis. Le coût de ce programme ne représenterait au plus que 1,5% du PIB et conduirait grâce aux effets de relance à un gain de PIB de 2,8%, et à un supplément d’emploi de 2,6%, y compris dans le secteur privé [13].

Mais Tcherneva ajoute un autre argument: «payer pour la garantie d’emploi, écrit-elle, signifie que la monnaie mise en circulation à travers le programme sera toujours adossée à un travail concret socialement utile». Ce point est très discutable et pose un problème de fond: si les travaux concrets dont il est question sont certes socialement utiles, ils ne créent pas, en tout cas pas tous, de valeur marchande.

La garantie d’emploi ainsi conçue présente donc l’intérêt de «démarchandiser» un certain nombre de produits de l’activité humaine. Mais cela entre en conflit avec la logique capitaliste de la marchandise. Or, Tcherneva, avec sa formule, contourne ou évacue la contradiction entre ces deux logiques. C’est ce qu’explique très bien Clément Carbonnier dans sa recension[14] du livre de Tcherneva: les activités créées grâce à la garantie d’emploi «n’augmentent pas la quantité de marchandises. Or, la création monétaire pour financer ces emplois augmente le pouvoir d’achat de marchandises des bénéficiaires du programme. Ainsi […] il est nécessaire que ce gain de pouvoir d’achat de marchandises envers les bénéficiaires se fasse au moins partiellement par transfert et non uniquement par création, c’est-à-dire par une réorientation budgétaire ou fiscale. L’effet global n’en reste pas moins très positif pour l’ensemble de la société […] mais il ne crée pas pour autant de marchandises supplémentaires, donc il est nécessaire de redistribuer le pouvoir d’achat des marchandises». Ce conflit entre deux modes de calcul économique orientés, l’un vers le profit, l’autre vers l’utilité sociale apparaît ici clairement, mais les implications n’en sont pas tirées, comme si Tcherneva envisageait là encore une coexistence pacifique durable entre les deux.

Garantie d’emploi et Green New Deal


Le projet de garantie d’emploi garanti est couplé avec celui de Green New Deal dont elle serait «l’arme sociale», comme l’indique le sous-titre du livre de Tcherneva. Elle cite un projet de résolution présenté par Alexandria Ocasio-Cortez [15] qui se fixe comme objectif de créer «des emplois de qualité rémunérés au salaire en vigueur […] et garantisse la parité des salaires et des prestations sociales pour les travailleurs touchés par la transition». Mais Tcherneva se sent plus proche d’une autre recommandation visant à «garantir à tous les habitants des États-Unis un emploi à un niveau de salaire permettant de faire vivre une famille, des congés parentaux, des arrêts maladie, des congés payés et une pension de retraite».

Cependant la fonction de la garantie d’emploi est, là encore, limitée à celle de «filet de sécurité indispensable pour les personnes qui sont les plus vulnérables aux ravages du changement climatique, et qui souffriront aussi le plus des licenciements de masse pendant le processus de transition». C’est prendre la question par le petit bout de la lorgnette. Les emplois verts qui seraient concernés par la garantie d’emploi porteraient selon Tcherneva sur les activités suivantes: «contrôle des inondations, surveillance des espèces, enquêtes environnementales, plantation d’arbres, entretien et rénovation des parcs, destruction des plantes invasives, construction de pêcheries locales, climatisation des logements, etc.». Ce sont des emplois certes utiles, mais qui sont loin d’englober l’ensemble des emplois associés à une transition écologique globale. Cette vision étroite souligne en outre l’absence d’une question fondamentale, à savoir la place de l’investissement public et son rôle dans la création d’emplois dans cette transition. Finalement, la garantie d’emploi concerne principalement les personnes «qui resteront sur le côté pendant la transition» et se limite au «salaire plancher de la garantie d’emploi» qui sera un «filet de sécurité vital».

Si l’on veut pousser la critique jusqu’au bout, on pourrait dire que le projet de garantie d’emploi ne se différencie pas vraiment d’une généralisation de l’expérience française des «territoires zéro chômeur de longue durée». Henri Sterdyniak, dans sa recension déjà citée, n’a pas tort de dire que «la garantie de l’emploi, telle que décrite par l’ouvrage, ne peut être qu’un secteur spécifique, un non-marchand subventionné, de qualité médiocre, avec un fonctionnement en accordéon, qui ne pourrait répondre aux besoins effectifs des ménages». Par conséquent, «on ne peut considérer qu’une situation où une partie importante des actifs serait employée par l’emploi garanti, sur des emplois atypiques, ne correspondant pas à leur formation, au salaire minimum, comme une situation de plein emploi». Même Romaric Godin, dans sa postface à l’édition française du livre de Tcherneva [16], avertit: «il faut ainsi prendre garde à ne pas créer des fonctionnaires de deuxième classe ou des travailleurs à statut affaibli dans le cadre de cette garantie». Mais il en propose une lecture beaucoup plus radicale.

La curieuse critique du PCF

Les députés de la France insoumise ont déposé en mars dernier une proposition de loi «établissant la garantie d’emploi par l’État employeur en dernier ressort [17]». Elle stipule que «l’État s’engage à proposer ou à financer un emploi à tout chômeur et toute chômeuse de longue durée qui souhaite travailler, au salaire de base du secteur public ou davantage». Le contrat proposé serait un contrat à durée déterminée d’au moins 12 mois renouvelable deux fois, avec une durée hebdomadaire au moins égale à 20 heures. Il devrait tenir compte des qualifications, de la formation et du parcours professionnel de la personne qui en fait la demande. Le financement passerait par la création de taxes et cotisations additionnelles.
Cette proposition de loi a été dénoncée par Fabien Roussel, le secrétaire du PCF: «les insoumis, déclare-t-il, viennent de déposer une proposition de loi sur la garantie de l’emploi. Ils estiment que chacun doit avoir un travail et que, si quelqu’un n’en trouve pas, l’État doit être employeur en dernier ressort. Nous ne partageons pas du tout cette philosophie-là, ça, c’est l’époque soviétique, le kolkhoz». L’argument est curieux et correspond à l’analyse des économistes du PCF qui remettent en cause la notion même de plein emploi qui implique forcément petits boulots et précarité. Ils mettent en avant un projet de Sécurité Emploi Formation dont on ne sait pas s’il faut lire emploi et formation ou bien emploi ou formation.

Un potentiel révolutionnaire?

Dans sa postface, Romaric Godin présente la garantie d’emploi comme «un outil au potentiel révolutionnaire». Mais Godin ajoute cette clause significative: «n’en déplaise à ses promoteurs». Il lui faut pour cela s’écarter de la version de Tcherneva. Romaric Godin, lui aussi, ne se satisfait pas de l’idée d’une garantie d’emploi servant de «coussin de protection» contre le chômage qui se réduirait avec l’amélioration de la conjoncture «afin que les emplois fournis par les entreprises privées puissent être pourvus». Cette conception s’inscrit, explique Godin, «dans la plus pure tradition keynésienne, celle qui veut en quelque sorte “sauver le capitalisme de lui-même” en le sauvegardant de ses propres dérives».

Godin avance une autre interprétation, qui n’est pas vraiment celle de Tcherneva, et représente en tout cas son dépassement. Il décrit les différents moments d’une transition vers un nouveau mode de production:
la puissance publique est amenée à «définir démocratiquement les besoins d’intérêt général, ce qui doit échapper à l’ordre marchand et qui doit, en conséquence, être organisé hors de cet ordre».
«ce qui fait l’objet de la garantie d’emploi ouvre la porte à une réflexion sur ce qu’il est convenu d’appeler les “communs” ainsi que sur la planification des besoins et de leur organisation. Au reste, la garantie d’emploi, dont la gestion est décentralisée et démocratique, ouvre la voie à une gestion nouvelle de ces communs et de cette planification».
«libérés de l’impératif du profit, travailleurs, usagers et élus peuvent désormais mettre en place ensemble des réponses centrées sur la satisfaction des besoins de leurs territoires à des échelons multiples […] L’emploi n’est plus subi, créé par les besoins de la dynamique du capital, il est créé par les besoins communs et par un acte démocratique».
«progressivement l’épuisement de la dynamique capitaliste laisse la place, sous le coup de l’inversion du rapport de forces dans le travail, à une autre forme de mode de production. Un mode de production où les échanges marchands ne disparaissent pas, mais où ils ne sont plus au centre de l’organisation sociale […] Les priorités s’inversent. L’environnement, le bien-être commun, la santé peuvent devenir les piliers de l’organisation sociale. La société est libérée de sa dépendance à l’obligation d’accumulation du capital».

Dans sa recension, Henri Sterdyniak considère que cette «vision révolutionnaire» lui semble «totalement irréaliste». La garantie d’emploi lui apparaît «comme un instrument magique qui permettrait de faire l’économie du combat syndical et politique contre la précarité de l’emploi, du combat dans les entreprises pour de meilleures conditions de travail». Cet argument n’est pas vraiment convaincant, dans la mesure où il n’est jamais postulé que la perspective de garantie d’emploi serait un succédané à ces combats plus «traditionnels» avec lesquels elle peut d’ailleurs aisément se combiner.

Mais la présentation de Romaric Godin pose d’autres problèmes. Le premier est qu’il minimise les différences existant entre deux conceptions de la garantie d’emploi, celle de Pavlina Tcherneva et la sienne, non seulement parce que leurs objectifs divergent (corriger ou dépasser le capitalisme), mais aussi parce qu’ils reposent sur des analyses différentes des racines du chômage. Après tout, Sterdyniak a sans doute raison de dire que «la garantie de l’emploi, telle que décrite par l’ouvrage, ne peut être qu’un secteur spécifique, un non-marchand subventionné, de qualité médiocre, avec un fonctionnement en accordéon». L’autre problème du schéma esquissé par Godin est plutôt son caractère un peu désincarné, trop harmonieux et automatique, qui laisse de côté la question du rapport de forces social nécessaire à enclencher le processus qu’il décrit. Il manque donc une réflexion d’ordre stratégique sur les moyens de construire ce rapport de forces, une tâche certes difficile dans la période actuelle.

Pour une stratégie de transition


Il est peut-être utile d’évoquer ici des problématiques vieilles d’un demi-siècle mais qui mériteraient d’être réactualisées. Ernest Mandel prônait une «stratégie des réformes de structure anticapitalistes» dont la fonction était d’opérer l’intégration «entre les aspirations immédiates des masses et des objectifs de lutte qui remettent objectivement en question le fonctionnement du régime capitaliste lui-même. Elle ne signifie nullement que le mouvement ouvrier abandonne ses objectifs traditionnels. Mais elle signifie que le mouvement ne se limite ni à ces objectifs immédiats, ni à une combinaison entre le combat pour ces objectifs immédiats et une propagande générale en faveur de la “révolution socialiste”, la “socialisation des moyens de production”, voire la “dictature du prolétariat”, qui, pour autant qu’elle ne s’inscrit pas dans la lutte quotidienne, reste sans influence sur le déroulement pratique de la lutte de classes. Elle signifie que le mouvement ouvrier combine dans la lutte quotidienne le combat pour des objectifs immédiats avec le combat pour des objectifs transitoires qui, partant des préoccupations immédiates des masses, remettent objectivement en question le fonctionnement du régime capitaliste.» [18]

A la même époque, André Gorz [19] montrait qu’une réforme «n’est pas nécessairement réformiste» si elle est revendiquée «en fonction des besoins et des exigences humaines». La lutte pour ces réformes – que Gorz qualifie tour à tour de «non-réformistes», «anti-capitalistes» ou «révolutionnaires» – définit une stratégie qui «ne fait pas dépendre la validité et le droit de cité des besoins de critères de rationalité capitalistes. Elle se détermine non en fonction de ce qui peut être, mais de ce qui doit être.» En outre, la réforme de structure est, par définition, «une réforme appliquée ou contrôlée par ceux qui la réclament. [Elle] comporte toujours la naissance de nouveaux centres de pouvoir démocratiques».

La question qui se pose aujourd’hui est alors de définir un système de «revendications transitoires». En matière d’emploi, la garantie d’emploi devrait y occuper une place essentielle, combinée avec la réduction du temps de travail. Dans les deux cas, ces revendications sont porteuses d’une inversion de la logique économique dominante. Mais cela suppose de débarrasser la garantie d’emploi de sa gangue keynésienne.

Cela suppose ainsi de faire de la garantie d’emploi un «objectif transitoire», pour reprendre le terme de Mandel, en s’appuyant sur une aspiration populaire, celle d’un droit à l’emploi comme condition essentielle d’une sécurité d’existence. Il y a aussi une dimension idéologique dans ce combat, qui consiste à montrer que cette aspiration est légitime et que c’est la logique capitaliste qui fait obstacle à sa concrétisation. Et c’est aussi une aspiration rationnelle, car il est absurde qu’une société puisse considérer une fraction de ses membres comme autant de «surnuméraires». Keynes ne disait pas autre chose quand il écrivait en 1929 que «l’idée qu’il existerait une loi naturelle empêchant les hommes d’avoir un emploi, qu’il serait “imprudent” d’employer des hommes et qu’il serait financièrement “sain” de maintenir un dixième de la population dans l’oisiveté pour une durée indéterminée, est d’une incroyable absurdité. Personne ne peut y croire s’il n’a pas eu la tête farcie d’inepties depuis des années.» [20]

Notes

[1] William Mitchell et Joan Muysken, Full Employment Abandoned: Shifting Sands and Policy Failures, 2008.

[2] Ils travaillent dans diverses institutions, notamment le Levy Economics Institute et le Center on Budget and Policy Priorities.

[3] Hyman Minsky, « The Strategy of Economic Policy and Income Distribution », Annals of the American Academy of Political and Social Science, vol. 409, 1973.

[4] Camille Dorival, « Zéro chômeur de longue durée ? Chiche ! », Alternatives économiques, 7 avril 2017.

[5] Harold Meyerson, « Why the Cause of Full Employment Is Back from the Dead », The American Prospect, April 25, 2018.

[6] Pavlina Tcherneva, La garantie d’emploi. L’arme sociale du Green New Deal, 2021.

[7] Bill Mitchell, « What is a Job Guarantee? », May 5, 2013.

[8] Pavlina Tcherneva « The High Costs of UBI are not Financial: They are Real », Eastern Economic Journal, 17 December 2018.

[9] Michel Husson, « Comment les économistes dominants expliquent le chômage », A l’encontre, 6 juillet 2018.

[10] Tcherneva cite cet article classique de l’économiste marxisto-keynésien Michael Kalecki: « Political Aspects of Full Employment », Political Quarterly, 1943. Traduction française : « Aspects politiques du plein emploi ».

[11] Pavlina Tcherneva « The High Costs of UBI are not Financial: They are Real », Eastern Economic Journal, 17 December 2018.

[12] Henri Sterdyniak, « A propos du livre de Pavlina R. Tcherneva : La garantie de l’emploi » 20 avril 2021.

[13] L. Randall Wray et al., « Public service employment: A path to full employment », Levy Economics Institute of Bard College, April 2018.

[14] Clément Carbonnier, « La garantie de l’emploi, l’arme sociale du Green New Deal », Le Grand Continent, 11 avril 2021.

[15] Alexandria Ocasio-Cortez et al., Resolution recognizing the duty of the Federal Government to create a Green New Deal, House of Representatives, February 7, 2019.

[16] Romaric Godin, « La garantie d’emploi, un outil au potentiel révolutionnaire », postface au livre de Pavlina Tcherneva, Contretemps, 30 mars 2021.

[17] Proposition de loi établissant la garantie d’emploi par l’État employeur en dernier ressort, mars 2021.

[18] Ernest Mandel, « La stratégie des réformes de structure », Revue internationale du socialisme, mai-juin 1965, (extraits).

[19] André Gorz, Stratégie ouvrière et néocapitalisme, 1964.

[20] Keynes, dans Can Lloyd George Do It?, une brochure écrite en 1929 avec Hubert Henderson.


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