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Histoire-Economie. J. A. Hobson, un précurseur de l’hétérodoxie (2)

Do Alencontre28 mars 2021 
Por Michel Husson


Hobson fait partie de ces précurseurs, à peu près ignorés aujourd’hui, mais il a malgré tout exercé une influence sur de nombreux économistes, même si elle est difficile à évaluer. On en trouve des traces étalées dans le temps, compte tenu de la longévité et de la prolixité de Hobson [voir parie I De Lénine à Keynes].


2. L’héritage de Hobson

Michael Kalecki s’intéressa aux thèses de Hobson sur l’impact déstabilisant de la thésaurisation. Dans un article de 1932, publié en Pologne sous le pseudonyme Henryk Braun, il écrit: «pour éviter une catastrophe du système, et pour prolonger sa durée de vie pendant un certain temps, M. Hobson estime qu’un soutien coordonné au niveau international sous forme de crédit aux pays débiteurs et la stabilité des prix mondiaux sont nécessaires [1]». Enfin, dans une recension du livre de Roy Harrod [2], Joan Robinson écrit en 1949 que celui-ci «fournit le chaînon manquant entre Keynes et Hobson [3]».

Mais d’autres ne font référence à Hobson que pour le démolir. C’est le cas de Joseph Schumpeter qui assume clairement la posture du mandarin et récuse tout point de vue de classe chez les économistes dominants: «Hobson avait choisi d’être un autodidacte en économie, ce qui lui a permis de voir des aspects que les économistes de formation refusaient de voir, mais l’a empêché d’en saisir d’autres que ceux-ci tenaient pour acquis. Il ne réussit jamais à comprendre pourquoi les professionnels ne prenaient pas son message en considération et, comme beaucoup d’autres de son genre, il n’était nullement opposé à cette explication confortable selon laquelle ses adversaires marshalliens étaient animés par une propension inquisitoriale à écraser toute dissidence, voire par un intérêt de classe. La possibilité qu’en raison de sa formation inadéquate, nombre de ses propositions, en particulier ses critiques, soient manifestement erronées et puissent s’expliquer seulement par un défaut de compréhension ne lui est jamais venue à l’esprit, alors même qu’on le lui avait souvent remarquer [4].» On appréciera le mépris condescendant de Schumpeter. Mais il n’explique pas pourquoi Alfred Marshall, comme on le verra plus bas, a ressenti le besoin de prendre en compte les critiques que Hobson lui avaient adressées.

Des contributions multiformes


L’oeuvre monumentale de Hobson est souvent répétitive et parfois obscure. C’est sans doute l’une des raisons, avec l’hostilité des «orthodoxes», du relatif oubli où elle a été plongée. Même si Hobson est un archétype du «sous-consommationisme», on peut trouver dans ses contributions des intuitions souvent fulgurantes et prémonitoires.

La plus surprenante est peut-être ce passage (p. 85-6) du livre de Hobson et Mummery, où ils analysent l’effet d’entraînement d’un surcroît de consommation sur l’investissement, préfigurant ainsi ce que l’on appellera la théorie de l’accélérateur dont la formulation la plus élaborée sera celle de John M. Clark [5]. C’est l’un des rares endroits où Hobson esquisse un modèle quantifié et sa force et sa faiblesse sont sans doute aussi d’avoir formulé en «termes littéraires» des raisonnements cohérents plutôt que de les présenter de manière plus formalisée.

Un bon exemple est donné dans un article de 1891 [6] où Hobson analyse la place de l’Angleterre dans l’économie mondiale, à partir d’une comparaison avec l’Inde. Il met en regard l’évolution relative dans chacun des pays du salaire et de la productivité du travail (qu’il appelle efficacité) selon un raisonnement parfaitement logique que l’on exprimerait aujourd’hui en équations.

Mais ce n’est pas le seul intérêt de cet article car il explore de façon prémonitoire une évolution possible de l’économie mondiale. Hobson se moque du commerçant britannique pour qui tout est pour le mieux: «l’Inde devrait être, pour l’éternité, un immense champ de culture de céréales et de coton exportés vers l’Angleterre et payés en produits manufacturés. Quel arrangement plus simple et plus agréable pourrait-on imaginer! Mais comment faire si ce n’est pas le destin éternel de l’Inde que de nous fournir des céréales et des matières premières bon marché? […] Est-il vraiment exclu que l’Inde puisse devenir le Lancashire de l’Empire britannique, ou même peut-être avec la Chine devenir l’atelier du monde?» L’atelier du monde! La formule anticipait les développements ultérieurs de l’économie mondiale.

La réponse de Hobson peut sembler, encore de nos jours, très utopiste. Elle repose sur un plaidoyer, que l’on pourrait qualifier d’internationaliste, en faveur d’une «coopération internationale visant à préserver et améliorer les normes de travail dans tous les pays» qui aurait en outre l’avantage «de répartir le produit mondial de manière plus égale et plus équitable entre les travailleurs et les autres parties prenantes [7]».

Contre la théorie de la répartition néo-classique


Dans ses premiers écrits, Hobson utilise la théorie de la productivité marginale pour établir ce qu’il appelle la «loi des trois rentes [8]». Or, ce même numéro du Quarterly Journal of Economics publie un article d’un autre John qui fait également référence à une «loi de rente [9]». Cette coïncidence conduit les éditeurs de la revue à s’expliquer sur la publication de deux articles «aux conclusions identiques pour l’essentiel»: «après avoir envoyé l’article de M. Hobson à l’impression, le professeur Clark nous a informés qu’il était en train de rédiger un article sur l’extension de la doctrine bien connue de la rente différentielle, qu’il a mis à notre disposition. Il est donc apparu que les deux auteurs, travaillant sur le même sujet de façon indépendante et sans qu’aucun d’eux ne soit au courant des investigations de l’autre, étaient parvenus simultanément à une modification importante de toutes les théories précédentes de la répartition.»

John Bates Clark écrira quelques années plus tard un livre qui peut être considéré comme fondateur de la théorie néo-classique de la répartition [10]. Dans sa préface, Clark évoque «de nombreuses contributions spécifiques à la littérature de la théorie de la répartition» qu’il n’a pas «le plaisir de discuter» faute de place. Il cite évidemment Alfred Marshall, Frank W. Taussig mais aussi Hobson.

L’article de Hobson de 1891 sera suivi quelques mois plus tard d’un autre qui introduit un «élément de monopole [11]», s’écartant ainsi de l’hypothèse de concurrence pure et parfaite. Quelques années plus tard, Hobson exposera sa propre théorie de la répartition dans The Economics of Distribution [12], publié en 1900. Il n’y fait aucune allusion à Clark et concentre ses critiques sur Eugen Böhm-Bawerk [13], un autre promoteur de la valeur-utilité, auquel il consacre tout un appendice dans lequel on trouve ce jugement définitif: «déclarer qu’il “va de soi” que la valeur des biens de production dépend de l’utilité marginale des biens de consommation qu’ils servent à fabriquer, est l’une des pétitions de principe les plus curieusement audacieuses que j’ai rencontrées dans les annales de l’illogisme».

La critique que Hobson adresse à la théorie de la répartition néo-classique repose sur deux arguments essentiels qui n’ont rien perdu de leur pertinence. Le premier est que l’on ne peut distinguer la contribution de chaque facteur de production: «lorsqu’il est essentiel pour la productivité que la terre, le capital et le travail coopèrent tous, il est impossible d’attribuer à l’un d’eux un produit basé sur la supposition d’une productivité distincte».

Cette «objection de Hobson» sur laquelle Mark Blaug revient en détail dans sa magistrale rétrospective [14] a conduit Alfred Marshall, l’économiste de référence à l’époque, à reformuler certaines propositions de ses Principes [15] où il consacre plusieurs notes critiques à Hobson. Son agacement à l’égard de cette «mouche du coche» apparaît dans une lettre du 13 mai 1900 adressée à l’économiste américain Edwin R. A. Seligman: «Hobson est habile, mais sa précipitation décourageante est vexante pour quelqu’un qui travaille lentement. En conséquence, j’ai ajouté des explications supplémentaires à ce sujet, dans la quatrième édition [16].»

La seconde critique de Hobson est que la répartition du surplus résulte de rapports de force (bargaining power) conduisant à des situations de monopole plutôt que de concurrence pure et parfaite. Dès lors, «la théorie selon laquelle l’intérêt personnel éclairé des producteurs maintient les prix normaux au niveau des frais de production et que, par conséquent, tout le bénéfice des améliorations industrielles modernes se répercute sur la communauté des consommateurs, doit être considérée comme parfaitement infondée». Comment, là encore, ne pas faire le lien avec les études contemporaines sur les effets, notamment aux Etats-Unis, de la concentration des entreprises sur la répartition des richesses produites [17]?

Hobson reviendra en 1914 sur cette critique dans Work and Wealth [18]. Il part d’une citation de Chapman, un des défenseurs de la théorie marginaliste, qui en tire la substantifique moelle: «la théorie se borne donc à affirmer que tout individu tendra à recevoir un salaire égal, ni plus ni moins, à sa valeur, c’est-à-dire à la valeur de son produit marginal. Pour obtenir plus, il doit accroître sa valeur, par exemple en travaillant plus dur, autrement dit en augmentant sa contribution à la production [19].»

Le commentaire de Hobson est cinglant et adopte un point de vue de classe: «cette théorie renouvelle l’argumentation contre les travailleurs montant à l’assaut des forteresses du capital. La large acceptation que le “marginalisme” s’est gagnée dans les milieux universitaires s’explique selon Hobson par le fait que ses défenseurs en déduisent «des préceptes pratiques tout à fait recevables par les dirigeants politiques et les hommes d’affaires qui cherchent à souligner le caractère erroné, les effets pervers, et en fin de compte la futilité de toutes les tentatives des classes laborieuses d’obtenir des salaires plus élevés ou d’autres améliorations coûteuses de leurs conditions d’emploi.»

Critique de l’apologie


Hobson a constamment dénoncé le caractère apologétique de la science économique officielle de son époque. Dans Free-Thought in the Social Sciences [20], il cite une prise de position catégorique de Wicksteed («l’auteur de la présentation la plus complète et la plus naïve du marginalisme» selon lui): «il n’y a pas une seule personne capable de comprendre les faits, qui pourrait soutenir qu’après que chaque facteur de production a été rémunéré selon la répartition marginale, il resterait un résidu ou un surplus que l’on pourrait distribuer ou s’approprier. Les conceptions aussi vagues que passionnées d’un résidu non approprié doivent être bannies pour toujours dans les limbes des fantaisies éthérées [21].»

A cette tentative d’excommunication, la réponse de Hobson est cinglante et insiste sur le caractère apologétique du marginalisme: «Laissons de côté pour le moment la question de la vérité ou de la fausseté de cette doctrine, et considérons à quel point elle répond parfaitement aux exigences du conservatisme! Quel démenti à l’envie et à la haine de classe des travailleurs, et quelle mise en lumière de la folie et de la futilité de leurs grèves du zèle [ca’ canny]! Quel soulagement pour la compassion déplacée qui traverse l’esprit de beaucoup d’hommes puissants lorsqu’ils se penchent sur la condition des classes les plus pauvres!»

La théorie marginaliste de Clark, Böhm-Bawert ou Wicksteed rend un grand service aux classes possédantes: «le succès de cette nouvelle méthode ne s’explique pas seulement par la soif de connaissance des hommes de science. Son conservatisme immanent convient, non seulement aux esprits académiques timides, mais aussi à l’ensemble des classes possédantes: même si elles sont sans doute tout à fait incapables d’en saisir toutes les subtilités, elles sont assez intelligentes pour apprécier ses conclusions générales telles qu’elles sont popularisées par la presse […] Cette nouvelle doctrine leur sert avant tout à écarter l’accusation portée contre les capitalistes d’exploiter le travail.»

On ne saurait mieux dire, et ce commentaire n’a rien perdu de son actualité. C’est vrai aussi, encore plus aujourd’hui peut-être, du rôle des formalisations mathématiques en faveur d’un «conservatisme immanent» qu‘on n’aurait pas de peine à retrouver dans l’enseignement contemporain de la micro-économie: «il n’est pas indifférent de remarquer qu’un grand nombre de jeunes économistes d’Angleterre et d’Amérique ont reçu une formation académique en mathématiques. L’esprit mathématique, consacré à l’étude des courbes d’offre et de demande a rapidement débouché sur la construction d’un système économique abstrait fondé sur les interactions d’unités identiques et infinitésimales débouchant sur une nouvelle “harmonie économique”.»



Un théoricien de la croissance

Dans une recension de la Théorie générale, Alvin Hansen cite les commentaires caustiques de Keynes sur le livre de Hobson et Mummery (les «concessions temporaires à la raison») et ajoute cette remarque perfide: «certains diront peut-être que cette caractérisation de M. Keynes pourrait s’appliquer à son propre livre [22]». Hansen reviendra plus tard sur la contribution de Hobson, pour souligner qu’il a mis en lumière, «mieux que ses prédécesseurs, le rôle de la croissance, des changements dans la technique et de l’augmentation de la population dans la création de débouchés pour l’investissement [23]» mais, curieusement, il lui reproche son traitement de la consommation qu’il ne réussirait pas à relier au revenu. Ce reproche est d’autant plus injustifié que Hobson avait correctement expliqué que la propension à consommer dépend du niveau de revenu: «la part de l’épargne est généralement en rapport direct avec le revenu, les plus riches épargnant le plus grand pourcentage de leurs revenus, les plus pauvres le plus petit [24]». Il anticipait ainsi sur un élément-clé de la théorie keynésienne.

Hobson allait plus loin en introduisant la notion d’équilibre dynamique, s’inspirant sans doute de la critique adressée à la théorie néo-classique par son ami Thorstein Veblen (qu’il avait connu aux Etats-Unis et à qui il a consacré un livre [25]). Veblen commente [26] le livre de Clark sur la théorie économique [27] en constatant que la théorie marginaliste est essentiellement statique. Il lui suffit de citer Clark: «une configuration dynamique est celle où l’organisme économique change rapidement et pourtant, à tout moment au cours de ses changements, reste relativement proche d’un certain modèle statique». Veblen voit bien ce qu’a d’artificiel cette pseudo-dynamisation qui ne laisse aucune place à un développement non proportionnel à l’équilibre initial: «plus une société est “dynamique”, plus elle tend vers le modèle statique jusqu’à ce que, grâce à l’action d’une concurrence sans friction, l’état statique soit atteint, à ceci près que sa taille a augmenté: autrement dit, l’état “dynamique” achevé coïnciderait avec l’état “statique”.»

Pour Hobson, au contraire, la croissance équilibrée suppose qu’il existe une proportion adéquate entre épargne et consommation qui conduit au «taux maximum de consommation». Mais l’obtention de cette proportion n’est pas automatiquement garantie, car le surplus illégitime (unearned), constitué des rentes et surprofits, conduit à une mauvaise répartition des revenus et à un excès d’épargne qui engendre un surinvestissement et une réduction du pouvoir d’achat. C’est la source des récessions et d’un «gâchis économique», dont l’issue temporaire est fournie par l’investissement et les ventes sur les marchés étrangers. Ainsi les trois pièces maîtresses du système économique de Hobson (surplus, sous-consommation, impérialisme) sont étroitement connectées, ce qui permet à David Hamilton – à qui on emprunte cette présentation simplifiée – de remarquer que ce schéma théorique est «beaucoup plus intégré que celui des économistes les plus réputés [28]».

Le livre sur l’impérialisme contenait déjà des critiques acérées au système économique. Hobson évoque ainsi un état de la société où «la répartition n’est pas reliée aux besoins, mais dépend d’autres facteurs qui attribuent à certaines personnes un pouvoir d’achat qui excède grandement leurs besoins et même les usages possibles, tandis que d’autres sont privées des moyens de satisfaire ne serait-ce que les nécessités de l’intégrité physique». Le thème central chez Hobson de l’excès d’épargne et du surplus «non gagné» (unearned) – et donc illégitime – renvoie aux structures sociales, car cette épargne excédentaire est «constituée de rentes, de profits de monopole et d’autres sources de revenu qui ne sont pas le fruit d’un travail manuel ou intellectuel et donc pas n’ont pas de raison d’être légitimes».

Ce concept de surplus est assez proche de celui que sera développé plus tard par Baran et Sweezy dans leur analyse du capitalisme monopoliste [29], même s’ils ne font pas référence à Hobson. En témoigne ce passage: «L’abus ou l’utilisation anti-économique du surplus est la source de toutes sortes de dysfonctionnements […] Le principal problème de la civilisation industrielle moderne consiste à concevoir des mesures visant à garantir que l’ensemble du surplus soit consacré au progrès économique et social [30].»

L’analyse dynamique de Hobson sera ultérieurement développée – et mise en équations – par Roy Harrod et Evsey Domar, les premiers théoriciens de la croissance [31]. Domar rendra à Hobson un hommage appuyé: «les écrits de Hobson contiennent tellement d’idées intéressantes qu’il est dommage qu’il ne soit pas lu plus souvent [32]». Domar précise un point important: Hobson, «contrairement à une impression répandue», ne soutient pas que la propension à épargner est toujours trop élevée. Ce qu’il propose, c’est de la réduire à un niveau «compatible avec les besoins en capitaux déterminés par le progrès technologique – une idée intéressante et raisonnable».

Du coup, la comparaison avec Keynes serait même plutôt à l’avantage de Hobson: «même si Keynes et Hobson ont tous deux étudié le chômage, ils se sont en fait attaqués à deux problèmes différents. Keynes a analysé ce qui se passe lorsque l’épargne (de la période précédente) n’est pas investie. Le résultat, c’est le chômage, mais l’énoncé du problème sous cette forme pourrait facilement donner l’impression erronée que si l’épargne était investie, le plein emploi serait assuré. Hobson, en revanche, est allé plus loin et a énoncé le problème sous cette forme: supposons que l’épargne soit investie. Les nouvelles usines pourront-elles écouler leurs produits? Cette manière de poser le problème n’était pas du tout, comme le pensait Keynes, une erreur. C’était l’énoncé d’un problème différent, et peut-être aussi plus profond.»

Un autre économiste va encore plus loin dans son analyse détaillée de la théorie du chômage de Hobson: «[Il] a analysé le problème du chômage directement sous l’angle des aspects dynamiques de la croissance [alors que] l’analyse de Keynes était essentiellement de nature statique.» Bref, Hobson «a peut-être vu la vérité de façon “obscure et imparfaite” [selon une formule de Keynes dans la Théorie générale], mais il semble l’avoir vue plus complètement que le pensait Keynes». Enfin, le socialiste G.D.H. Cole, un proche de Hobson, ira même jusqu’à écrire: «en ce qui me concerne, je considère que ce que l’on appelle communément la révolution introduite par Keynes dans la pensée économique et sociale était plutôt une révolution hobsonienne [33]».

Pour une humanisation de la science économique


Hobson avait été influencé par l’humanisme de John Ruskin à qui il consacra un livre [34] et on en retrouve la trace dans la place qu’il attribue à l’économie. Hobson appelle à remplacer une «économie quantitative grossière» par une «économie plus qualitative fondée les capacités d’adaptation de l’art humain [35]». Pour lui, «une économie politique qui prend en compte l’augmentation directe de la richesse matérielle, mais pas les effets physiques et moraux de ce changement sur la communauté, ne peut pas prétendre être une science capable de produire des vérités ayant une importance pratique pour tout État ou tout individu [36]».

Dans Wealth and Life, il plaide pour une «humanisation de la science économique». Il récuse à nouveau «la tendance générale des économistes à n’inclure que les biens matériels dans la définition de la richesse» et propose un meilleur critère pour apprécier le bien-être humain qui serait la coopération sociale. «Les sentiments, les croyances, les intérêts, les activités et les institutions qui amènent les hommes à coopérer plus étroitement, consciemment et volontairement dans des travaux aussi variés que possible […] enrichissent la personnalité humaine par le plein développement de sa socialité [37]». Hobson introduit la notion de «Loi humaine de la répartition» qui permet de déterminer la répartition optimale conduisant au maximum d’«utilité humaine». Là encore Hobson préfigure des débats tout à fait actuels sur les fins de l’activité économique et sur la mesure du bien-être.

Dans Free-Thought in the Social Sciences [38], Hobson reprend une formule célèbre: «le véritable principe économique s’exprime donc dans la maxime “De chacun selon ses capacités (powers), à chacun selon ses besoins” [39]» et c’est la fonction que Hobson assigne à l’économie politique: son «art devrait de toute évidence être orienté vers la mise au point de méthodes permettant l’application la plus complète possible de ce principe».

Un économiste engagé


Enfin, Hobson ne sépare pas les élaborations théoriques des propositions programmatiques. Son analyse de la répartition le conduit par exemple à conclure qu’il n’y a aucune raison «de redouter l’expansion des dépenses publiques financées par une augmentation de la fiscalité, et qu’il y a lieu de nationaliser les monopoles privés [40]».

En 1925, l’Independent Labour Party publie un livre programmatique décrivant un «socialisme pour aujourd’hui [41]», signé par Henry Brailsford, l’un des principaux théoriciens de l’ILP. Brailsford rend hommage à Hobson [42], ainsi qu’à Sidney et Beatrice Webb, E. M. H. Lloyd [43] et Otto Bauer [44]. Ce programme était radical: salaire décent (living wage), nationalisations (banques, mines, énergie, transport, terre), contrôle sur les importations et les prix des denrées alimentaires.

Plus tard, en 1926, Hobson dirigera la rédaction, pour l’Independent Labour Party, d’un manifeste en faveur d’un salaire décent [45] (Living wage) qui ne sera pas repris par le parti travailliste (auquel l’ILP était affilié). La lecture de ce manifeste permet de vérifier que Hobson avait effectivement évolué du libéralisme au socialisme.

Un plaidoyer pour l’hétérodoxie


Hobson n’était certes pas marxiste. Il récuse par exemple la théorie marxiste de la valeur avec des arguments assez faibles (et contradictoires avec sa critique de la théorie néo-classique): «Marx avait raison d’insister sur l’idée de plus-value [mais] il n’a pas réussi à expliquer pourquoi le seul facteur travail devrait être considéré comme la source de toute la “valeur” des marchandises [46].» Il renvoie dos à dos la valeur-travail et la valeur-utilité: «parce qu’il ne distingue pas les différentes formes d’exercice de la force de travail, le temps de travail n’est pas plus une mesure du “coût” que la “satisfaction” abstraite est une mesure de l’utilité».

Nul n’est parfait! Il n’empêche que cet hommage à Hobson est justifié: il devrait occuper une place majeure dans la lignée des économistes hétérodoxes qui ont bousculé l’orthodoxie économique dominante en montrant sa dimension apologétique en faveur du maintien de l’ordre social.

Ce terme d’orthodoxie avait été, sans doute pour la première fois, utilisé dans ce contexte par Sismondi, que Hobson n’a semble-t-il pas lu. Lui aussi avait décidé d’attaquer «une orthodoxie, entreprise dangereuse en philosophie comme en religion». Il dénonçait déjà les savants dont les théories «pouvaient bien accroître la richesse matérielle, mais diminuaient la masse des jouissances réservées à chaque individu […] tendaient à rendre le riche plus riche, [mais] rendaient aussi le pauvre plus pauvre, plus dépendant et plus dépourvu [47]».

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[1] Micha? Kalecki, «Is a capitalist overcoming of the crisis possible?», 1932, in Collected works, vol. 1.

[2] Roy F. Harrod, Towards a Dynamic Economics, 1948.

[3] Joan Robinson, «Mr. Harrod’s Dynamics», The Economic Journal, Vol. 59, No. 233, March 1949.

[4] Joseph Schumpeter, History of Economic Analysis, 1954.

[5] JJohn Maurice Clark, «Business acceleration and the law of demand: a technical factor in economic cycles», The Journal of Political Economy, Vol. 25, n° 3, March 1917.

[6] J John A. Hobson, «Can England Keep Her Trade?», The National Review, No. 97, March 1891.

[7] John A. Hobson, The Economics of Unemployment, 1922.

[8] John A. Hobson, «The law of the three rents«, The Quarterly Journal of Economics, Vol. 5, No. 3, April 1891.

[9] John B. Clark, «Distribution as determined by a law of rent«» The Quarterly Journal of Economics, Vol. 5, No. 3, April 1891.

[10] John Bates Clark, The Distribution of Wealth. A Theory of Wages, Interest and Profits, 1899.

[11] John A. Hobson, «The element of monopoly in prices», The Quarterly Journal of Economics, Vol. 6, No.1, October 1891.

[12] John A. Hobson, The Economics of Distribution, 1900.

[13] Eugen von Böhm-Bawerk, Kapital und Kapitalzins, Zweite Abtheilung: Positive Theorie des Kapitals, 1899. Traduction anglaise: The Positive Theory of Capital, 1891. Traduction française de la première partie: Théorie positive du capital, 1929.

[14] Mark Blaug, Economic theory in retrospect, 1985 [1962].

[15] Alfred Marshall, Principles of Economics, 8th Edition, 1920.

[16] Alfred Marshall, Correspondence, Volume 2, 1891-1902, p. 279.

[17] Michel Husson, «Les économistes néo-classiques (re)découvrent le profit», A l’encontre, 23 août 2018. Voir aussi cette note récente d’économistes du FMI: «Rising corporate market power: emerging policy issues», Ufuk Akcigit et al., IMF Staff Discussion Note, March 2021.

[18] John A. Hobson, Work and Wealth. A Human Valuation, 1914.

[19] Sydney John Chapman, Work and Wages, II. Wages and Employment, 1908.

[20] John A. Hobson, Free-Thought in the Social Sciences, 1926.

[21] Philip Henry Wicksteed, The Common Sense of Political Economy, volume II, 1910. Wicksteed y égratigne en passant Hobson, sur un point assez mineur.

[22] Alvin H. Hansen (1936) «Mr. Keynes on underemployment equilibrium», Journal of Political Economy, vol. 44, n° 5, October 1936.

[23] Alvin H. Hansen, Business Cycles and National Income, 1951.

[24] John A. Hobson, The Industrial System. An Inquiry into Earned and Unearned Income, 1909.

[25] John A. Hobson, Veblen, 1936.

[26] Thorstein Veblen, «Professor Clark’s Economy», The Quarterly Journal of Economics, Vol. 22, No. 2, 1908. Reproduit dans: The Place of Science in Modern Civilisation, 1919.

[27] John Bates Clark, Essentials of Economic Theory, 1907.

[28] David Hamilton, «Hobson With a Keynesian Twist», The American Journal of Economics and Sociology, vol. 13, n°3, 1954.

[29] Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, Monopoly Capital, 1966. Traduction française: Le capitalisme monopoliste, 1968.

[30] John A. Hobson, The Industrial System. An Inquiry into Earned and Unearned Income, 1909.

[31] Roy F. Harrod, «An Essay in Dynamic Theory«, The Economic Journal, vol.49, n° 193, March 1939 ; Evsey D. Domar, «Capital expansion, rate of growth, and employment», Econometrica, Vol. 14, No. 2, 1946.

[32] Evsey D. Domar, «Expansion and Employment», The American Economic Review, vol. 37, n° 1, March 1947, repris dans Essays in the Theory of Economic Growth, 1957.

[33] George Douglas Howard Cole, «J. A. Hobson», New Statesman, 5 July 1958. Cité par Peter Clarke, «Hobson and Keynes as economic heretics«, dans Michael Freeden, ed., Reappraising J.A.Hobson, 2009.

[34] John A. Hobson, John Ruskin. Social Reformer, 1898.

[35] John A. Hobson, The Industrial System, 1909.

[36] John A. Hobson, The Evolution of Modern Capitalism, 1894.

[37] John A. Hobson, Wealth and Life. A Study in Values, 1930.

[38] John A. Hobson, Free-Thought in the Social Sciences, 1926.

[39] Hobson fait ici écho, peut-être sans le savoir, à la formule rendue célèbre par Marx dans sa Critique du programme de Gotha. Elle était en effet déjà répandue auparavant: ainsi Louis Blanc l’avait utilisée en 1851 dans Plus de Girondins: «de chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins».

[40] John A. Hobson, The Economics of Distribution, 1900.

[41] Henry Noel Brailsford, Socialism for To-Day, 1925.

[42] Il consacrera un petit ouvrage à la mémoire de Hobson: Henry N. Brailsford, The Life-work of J. A. Hobson. 1948.

[43] Edward Mayow Hastings Lloyd, Stabilisation. An Economic Policy for Producers & Consumers, 1923.

[44] Otto Bauer, Der Weg zum Socialismus, 1919. Traduction française: La marche au socialisme.

[45] H.N. Brailsford, A. Creech Jones, J.A. Hobson, E.F. Wise, The living wage, 1926.

[46] John A. Hobson, The Economics of Distribution, 1900.

[47] Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi, «Nouveaux principes d’économie politique. Jour qu’ils peuvent jeter sur la crise qu’éprouve aujourd’hui l’Angleterre», Revue encyclopédique, vol. XXXI, 1826. Cet article sera repris en avertissement de la deuxième édition de ses Nouveaux principes d’économie politique.

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