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Jude Woodward : « La Chine n’accepte pas que les États-Unis soient la seule puissance dans le monde »

Les États-Unis et la Chine se mènent une guerre commerciale très agressive. Celle-ci pourrait-elle à terme mener à un conflit armé entre les deux grandes puissances ? Une chose est en tout cas certaine : les relations entre la Chine et les États-Unis domineront la politique internationale des prochaines décennies.

Do Investig'Action, 12/05/2020 


Qu’est-ce qui pousse la Chine, et quels sont les objectifs des États-Unis ? La Chine est souvent présentée comme une grande puissance émergente expansionniste qui veut briser l’hégémonie des États-Unis. Toutefois, cette image est unilatérale et simpliste. Le sujet a récemment fait l’objet d’un livre, The US vs China – Asia’s new Cold War ?, écrit par l’historienne britannique Jude Woodward.

Jude vient malheureusement de nous quitter à l’âge de 65 ans, emportée par le cancer. Pendant plus de 40 ans, elle a brillamment milité pour le féminisme, l’anti-impérialisme et l’anti-racisme. Professeure d’université, elle a enseigné à Shanghai. En 2017 est paru son livre The US vs Chine: Asia’s New Cold War?, dans lequel elle analyse en profondeur la politique internationale de la Chine, la manière dont l’Occident voit celle-ci et pourquoi cette image est fausse. En anglais et en néerlandais, son livre a été un best-seller qui bouscule de nombreux clichés et aide à mieux comprendre les enjeux du conflit qui oppose les deux plus grandes puissances mondiales. Investig’Action est donc fier de vous annoncer la sortie de ce livre important en français. Vous pouvez déjà le commander sur notre boutique en ligne, il vous parviendra début juin. En attendant, nous vous proposons cette interview que Jude Woodward avait accordée au magazine Solidaire à l’occasion de la sortie de son livre en néerlandais.



D’où vous est venue l’idée de ce livre ?

Jude Woodward. En tant que professeure, j’ai passé beaucoup de temps en Chine. Là-bas, j’ai été frappée par le regard totalement différent porté sur les tensions entre la Chine et les États-Unis. J’ai donc trouvé utile d’écrire ce livre.



Vous êtes critique par rapport à la manière dont la presse occidentale présente la Chine. Pourquoi ?

Jude Woodward. La presse occidentale présente la Chine comme une puissance émergente agressive qui veut conquérir le monde, même s’il n’y a aucune preuve de cela. La Chine est très claire sur ses objectifs : d’ici 2049, année du 100e anniversaire de la Révolution chinoise, elle veut devenir un pays « moyennement développé », comme le Portugal ou la Grèce. Aujourd’hui, le PNB par habitant de la Chine s’élève à environ un cinquième de celui des États-Unis. Le pays a déjà pu réduire drastiquement la pauvreté, mais il reste quand même relativement pauvre. Et cela durera encore longtemps avant que cela change. C’est pourquoi la Chine est avant tout centrée sur son développement interne, pas sur la domination mondiale.



Dans l’introduction de votre livre, vous expliquez que la Chine et les États-Unis ont deux visions totalement différentes de l’ordre mondial. Qu’est-ce qui les différencie ?

Jude Woodward. Les États-Unis se considèrent comme le gardien d’un ordre mondial stable, et le seul à pouvoir garantir cette stabilité. Il est donc crucial pour les USA de rester la plus grande puissance au monde. Or, par sa taille et sa croissance économique, la Chine peut à terme devenir aussi forte voire même plus forte que les États-Unis. Cela menace évidemment l’hégémonie américaine. Dans la vision de la Chine, il ne doit pas y avoir une seule grande puissance qui détermine ce qui se passe dans le monde, mais un ordre mondial multipolaire dans lequel les pays, puissants et moins puissants, décident ensemble. La Chine n’accepte pas que les États-Unis soient la seule puissance dans le monde. Ce qui n’est pas la même chose que : la Chine veut devenir la seule autre grande puissance mondiale.



Les États-Unis craignent la montée de la Chine. Vous expliquez que cela a commencé sous Obama, qui a lancé la stratégie du « pivot vers l’Asie » dans sa politique étrangère.

Jude Woodward. En 2008, tous les pays occidentaux ont été plongés dans la crise, pas la Chine. Dans les années après la crise, la Chine a connu une croissance bien plus rapide que les pays occidentaux. Obama a réalisé que, s’il ne faisait rien à court terme pour stopper la Chine, il serait trop tard. Une des grandes initiatives qu’Obama a prises à cet effet est la négociation de l’accord de Partenariat trans pacifique (Trans Pacific Partnership, TPP) avec des pays asiatiques. Seule la Chine n’y a pas été impliquée. Il voulait ainsi lier les pays voisins de la Chine aux États-Unis.



Trump s’est désengagé du TPP. N’a-t-il pas ainsi fait le jeu de la Chine?

Jude Woodward. À l’intérieur des États-Unis, il y avait déjà beaucoup d’opposition au TPP. Certains estimaient qu’Obama faisait trop de concessions aux pays partenaires. Hillary Clinton avait également déclaré qu’elle annulerait ce traité si elle était élue à la présidence. Le retrait du traité n’avait certainement pas pour but d’aider la Chine, même si cela a certes ôté pas mal de pression sur ce pays.

L’approche de Trump est unilatérale : il veut contrer la Chine, et tous les autres pays doivent le suivre dans cette voie. Mais il ne tente pas de convaincre les autres pays et ne leur offre pas non plus d’avantages. C’est là une grande différence avec l’approche d’Obama. La similitude entre eux, c’est leur volonté de stopper la progression de la Chine. Ce n’est donc pas propre à Trump, il y a à ce sujet un consensus dans tout l’establishment américain. Toutefois, ce même establishment redoute les actions de Trump. La critique ne porte plus tellement sur son attitude envers la Chine, mais sur la manière dont il traite les alliés des États-Unis. Par exemple, sa décision de se retirer de l’accord de Paris sur le climat n’a pas du tout été appréciée.



L’approche de Trump pour stopper la Chine est-elle un succès ?

Jude Woodward. Un élément fondamental de sa politique est l’instauration de droits de douane sur les produits chinois. Mais au bout du compte, ces taxes retombent sur le dos des consommateurs américains. Si on impose des droits de douane sur les machines à laver fabriquées en Chine, cela fait bien sûr monter leur prix. Le danger pour Trump, c’est que cela va faire baisser sa popularité. Mais il a annoncé sa décision avec tant de fanfaronnade qu’il peut difficilement faire marche arrière. Il y a beaucoup de rotation de personnel à la Maison blanche, mais les gens qui y restent sont des tenants de la ligne dure qui continuent à vouloir l’instauration de ces taxes douanières. Et ils vont très probablement l’obtenir.


D’une guerre commerciale à une véritable guerre ?

Le sous-titre de votre livre est « La nouvelle Guerre froide ? ». Pourquoi ?

Jude Woodward. Tout d’abord, je voudrais dire que c’est une guerre froide parce qu’il n’y a pas actuellement de guerre chaude (rires). Mais il existe aussi beaucoup de similitudes avec la Guerre froide. Les États-Unis ont fortement augmenté leur présence militaire autour de la Chine. Ils tentent aussi de convaincre plusieurs pays voisins de la Chine de choisir leur camp et d’entrer en conflit avec la Chine, par exemple à propos de territoires au sud de la mer de Chine. Ils essaient d’isoler la Chine au plan international, ils imposent des droits de douane sur les produits chinois, ils mènent une propagande constante contre la Chine dans les médias par des accusations d’espionnage, de hacking, de cyberguerre, tout cela sans beaucoup de preuves. Isoler la Chine, en faire un État paria, exercer des pressions militaires, exclure le pays du commerce mondial… Ce sont toutes des tactiques qui ont été utilisées lors de la Guerre froide contre l’Union soviétique.



La situation actuelle n’est tout de même pas entièrement comparable avec celle de la Guerre froide ?

Jude Woodward. Effectivement. La Chine est aujourd’hui beaucoup plus forte que l’Union soviétique en son temps. La Chine est fortement intégrée dans le commerce et l’économie mondiaux. L’Union soviétique était davantage centrée sur elle-même et commerçait presque exclusivement à l’intérieur du Comecon. Il est aujourd’hui bien plus difficile pour les États-Unis de monter des pays contre la Chine qu’au temps de l’Union soviétique. Pour de nombreux pays, la Chine représente un important partenaire commercial. Et ils ne vont pas facilement renoncer à cela.



Vous expliquez qu’entre les États-Unis et la Chine, la confrontation s’opère déjà sur tous les fronts. Cela peut-il déboucher sur une véritable guerre ?

Jude Woodward. Au sein de l’armée américaine, il y a en tout cas un groupe qui est convaincu qu’il y aura une guerre avec la Chine. Le général américain qui était responsable des troupes américaines en Europe a ainsi déclaré qu’une guerre entre la Chine et les États-Unis était inévitable dans les quinze prochaines années. On sait aussi que la nouvelle stratégie de défense américaine, annoncée au début de l’an dernier, n’octroie plus la priorité des dépenses militaires à la war on terror – la guerre au terrorisme –, mais à la confrontation avec la Chine. Les États-Unis réfléchissent certainement à une guerre avec la Chine et à la manière dont ils peuvent gagner celle-ci. Mais quant à savoir si cette guerre aura vraiment lieu, c’est une autre question. Une vraie guerre serait extrêmement dévastatrice, tant pour les États-Unis que pour la Chine. Ce n’est donc pas la perspective la plus probable, mais on ne sait jamais. La guerre sera parfois plus froide ou plus chaude, mais le risque d’une véritable guerre existe bel et bien.



L’histoire à succès de la Chine se poursuit. Pourquoi la Chine est-elle devenue incontournable ? Quels sont les plus grands accomplissements au plan intérieur ?

Jude Woodward. Le facteur le plus important est bien sûr le rôle de l’État dans l’économie. Celui-ci investit énormément dans les chemins de fer, les trains à grande vitesse, le logement,… Ces investissements sont, avec les entreprises d’État, les facteurs les plus importants dans la réussite économique de la Chine. Chaque fois que l’économie semble aller moins bien, l’État intervient pour stimuler celle-ci par des investissements. Ce que ne font jamais les pays occidentaux. Eux, ils sous-investissent, comptent sur le secteur privé, mais si le privé est défaillant, rien ne se passe. Ce n’est pas ainsi qu’on peut stimuler la croissance à des moments où ça va moins bien. Mais, pour faire cela, il faut précisément avoir des entreprises d’État. La Chine a le contrôle sur ses banques, ce qui n’est pas le cas de l’Occident, car il y est idéologiquement opposé.



Les États-Unis veulent que la Chine mène elle aussi une politique néolibérale.

Jude Woodward. Absolument. Et en fait, c’est assez ironique. Toute la théorie est qu’il faut mener une politique économique néolibérale parce que, prétend-on, l’intervention de l’État, ça ne marche pas. Il faut laisser faire la main invisible du marché. Comme l’Occident est tellement convaincu qu’une économie dirigée par l’État ne peut pas marcher, on nous annonce tous les deux ans dans la presse que l’économie chinoise va droit vers une crise. Non pas tant parce que c’est le cas, mais juste parce que, théoriquement, suivant le néolibéralisme, c’est comme ça que cela doit se passer.


Alliances

Dans votre livre, vous évoquez largement la question des alliances de la Chine, des États-Unis et d’autres pays, dont la Russie. La politique occidentale pousse-t-elle la Russie dans les bras de la Chine?

Jude Woodward. Cela a certainement été le cas. Par exemple, le conflit en Ukraine a été attisé par l’intervention de l’Occident. Les sanctions économiques occidentales poussent la Russie dans les bras de la Chine. Certains se moquent de Trump, mais sa politique envers la Russie bénéficie d’un important soutien dans une partie de l’establishment. Trump tente d’attirer la Russie du côté des États-Unis pour avoir une position plus forte face à la Chine. Mais, vu la situation complexe au Moyen-Orient, en Iran et en Asie centrale, la majorité de l’establishment n’est pas favorable à une collaboration avec la Russie.



Quel est le rôle des pays situés en mer de Chine méridionale, comme le Japon, les Philippines, le Vietnam?

Jude Woodward. Le Japon est le plus grand allié des États-Unis en Asie. Les États-Unis ont encouragé le Japon à se réarmer, à développer ses capacités militaires et à mettre la pression sur la Chine. Mais même le Japon ne veut pas entrer directement en conflit avec la Chine. Les relations commerciales avec la Chine sont trop importantes pour cela. Les pays asiatiques ne veulent pas d’une guerre à leurs portes. Ils voient aussi ce que cela a donné au Moyen-Orient : la déstabilisation, l’incroyable chaos et tous les problèmes qui en découlent. Il est donc très difficile pour les États-Unis de les convaincre d’aller à la confrontation avec la Chine. La Chine ne constitue pas non plus une menace pour eux. Telle n’est pas la perception des pays asiatiques, malgré tout ce qu’affirment les médias occidentaux sur une Chine expansionniste et agressive. D’autre part, ils ne veulent pas non plus rompre avec les États-Unis, et ils tentent donc de se positionner quelque part au centre.



Une des critiques envers la Chine est qu’elle conclut aussi des accords avec des régimes réactionnaires. Qu’en dites-vous ?

Jude Woodward. La Chine se tient très strictement à son principe de non-intervention. Cela ne signifie pas qu’elle soutient des régimes réactionnaires. Pour la Chine, on ne peut pas changer des régimes par des interventions militaires extérieures. C’est une chose que le peuple du pays concerné doit lui-même arracher. Ce que fait la Chine, c’est donner un soutien très spécifique à ce qu’elle appelle des régimes progressistes. Elle a par exemple soutenu le Venezuela et elle a de bonnes relations avec Cuba.






La nouvelle Route de la soie

Le gouvernement chinois veut relier les pays eurasiatiques par un nouveau grand projet appelé « Belt and Road Initiative » ou la nouvelle Route de la soie. La nouvelle Route de la soie consiste en un réseau routier, ferroviaire, maritime… Il s’agit d’un des plus grands projets d’infrastructures jamais mené. Au moins 68 pays sont concernés, qui rassemblent environ 65 % de la population mondiale. Jude Woodward : « C’est avant tout un projet économique, mais il comporte bien sûr aussi un aspect politique. La nouvelle Route de la soie reliera l’Europe à la Chine. Les pays de l’UE ont donc tout intérêt à rester en dehors du conflit entre les États-Unis et la Chine. »

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