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Etats-Unis-débat «Le problème de Bernie n’était pas sa stratégie de campagne»

Bernie Sanders désormais hors course, de gauche et de droite les commentateurs accablent sa campagne, affirmant que la défense d’une politique de classe était trop présente, ou pas assez. Comme si la stratégie de Bernie était le problème! Le problème était que l’establishment démocrate avait réuni si efficacement toute sa force contre lui.

Do A l'encontre, 24/04/2020

Par Paul Heideman et Hadas Thier

En matière de campagnes politiques, les nécrologies sont toujours des autopsies. Faisant le bilan de la campagne, les commentateurs tentent évidemment de déterminer la cause du décès.

La fin récente de la campagne de Bernie Sanders ne fait pas exception. Venant de camps politiques divers ils ont commencé de présenter leurs propres évaluations et tenté de diagnostiquer ce qui avait mal tourné.

Mais ces commentateurs n’ont guère agi en médecins légistes qui cherchent les preuves pour déterminer la cause du décès. Leur conduite, au contraire, ressemble plus à celle d’un aruspice de la Rome ancienne, ces oracles chargés de deviner la volonté des dieux dans les entrailles d’animaux sacrifiés.

Et malgré leurs divergences politiques, leur méthode est semblable: examinant les dépouilles de la campagne, ils déclarent que leurs dieux respectifs ont été irrités et doivent être apaisés.

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• Le dieu des libéraux [au sens étasunien: progressistes] défend la politique identitaire. Ces derniers jugent les efforts de Bernie de faire campagne en défendant les revendications de la classe ouvrière pour soutenir son pouvoir comme une démarche nostalgique à une époque qui ignore désormais la politique de classe. Pour les libéraux d’aujourd’hui, la politique doit être fondée sur des groupes identitaires. Certains de ces groupes, par exemple les libéraux de banlieue qui ont suivi des études universitaires, auraient adhéré aux objectifs de Bernie, mais rejeté sa vision de la politique. Pour que Bernie réussisse, disent-ils, il faut qu’il accepte la mort d’une politique basée sur des intérêts de classe.

• Mais les libéraux ne sont pas seuls à voir l’échec de sa campagne comme fruit de coups qu’il se serait infligés lui-même. Certains des partisans de Bernie ne pensent pas différemment. Mais pour ces derniers, Bernie ne serait pas allé assez loin. Il en est, en particulier, selon lesquels il aurait dû attaquer Joe Biden beaucoup plus durement, dire que Biden allait perdre contre Donald Trump, comme Hillary Clinton avant lui.

• Ces deux points de vue s’accordent à penser que la campagne de Bernie aurait pu triompher moyennant de modestes ajustements (quoiqu’en sens opposés…). Mais leurs positions sous-estiment radicalement l’importance des obstacles à la politique sociale-démocrate qu’a révélés la défaite de Bernie. Oui, sa longue campagne de 2015 à 2020 a aidé la gauche aux Etats-Unis à faire un pas de géant, mais elle a aussi clairement révélé certains obstacles sérieux à la poursuite de son avancée. Il faut les prendre au sérieux pour relever le défi.

Le Parti au-dessus de la classe

Pour les libéraux, la défaite de Bernie est celle de l’ensemble d’une théorie politique. La semaine dernière, Zack Beauchamp de Vox et David Atkins, partisan de premier plan d’Elizabeth Warren, ont soutenu ce point de vue avec deux arguments différents, mais qui convergeaient sur le fond. Selon eux, Bernie s’est basé sur la théorie marxiste selon laquelle les travailleurs auraient des intérêts de classe. En parlant à ces intérêts, il pensait gagner la campagne des primaires. Pour leur part, Beauchamp et Atkins, pensent qu’en fait les gens ne réagissent pas à ce type de programmes. Ils pensent que l’activité politique des gens découle de leur «identité». Ainsi, les libéraux aisés et diplômés prennent plaisir à soutenir une politique redistributive parce que le libéralisme politique (la solidarité) fonde leur identité politique, quand bien même leurs impôts devaient augmenter. Ils pensent de même que la classe ouvrière blanche adhère à une culture conservatrice hostile à l’intervention du gouvernement, même si elle devait bénéficier d’une telle intervention.

Leur prescription? Bernie devait se fondre dans la guerre culturelle et endosser l’esprit de parti des libéraux. Au lieu de plaider sur Fox News pour la redistribution, c’est sur MSNBC qu’il fallait se rendre pour échanger avec Chuck Todd [directeur du département politique de NBC] sur les liens qu’entretient Trump avec Vladimir Poutine. Si Bernie ne peut attirer de nouveaux électeurs en s’adressant à leurs intérêts de classe, ce sont les électeurs des primaires démocrates qu’il doit convaincre d’une politique redistributive en faisant appel à leur identité partisane

L’argument comporte des intuitions utiles, mais en déduire le renoncement à une politique de classe est bien hâtif. Lorsque des sites Web lus par des libéraux éduqués, et dont les annonceurs sont des libéraux éduqués, valorisent l’importance politique des libéraux éduqués, il est difficile de rejeter le b.a.-ba marxiste selon lequel «l’être social détermine la conscience sociale».

Plus fondamentalement, ces arguments ne voient pas l’analyse politique à la base de la campagne de Bernie. Beauchamp et Atkins ont évidemment raison de souligner qu’elle est axée sur les conflits de classe, mais ils réduisent son intérêt au seul but de gagner une élection. Or l’objectif politique au cœur de sa campagne ne s’est jamais articulé à la seule perspective de gagner une élection, mais à la nécessité de construire un mouvement ouvrier de masse pour contester le pouvoir des milliardaires.

Son horizon a toujours été plus large, dans la perspective d’imposer une politique redistributive de grande envergure. Bernie a compris dès le départ que tout président devra affronter la volonté déterminée de la classe dirigeante, et que seule la mobilisation de masse par en bas pourrait être en mesure de surmonter son opposition.

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L’orientation électorale que critiquent Beauchamp et Atkins découle de cette analyse basique de la situation politique. Ils se trompent en réduisant ce fondement comme un simple moyen de gagner une élection, au lieu de le voir comme le socle indispensable au type de coalition qui sera nécessaire à la mise en œuvre d’une politique pour la classe ouvrière. Mais évidemment on ne peut gouverner sans avoir été élu, et leur critique de la campagne soulève des problèmes que les socialistes ne peuvent ignorer, nous y reviendrons ci-après.

Un rapide examen de l’histoire politique des Etats Unis montre pourquoi il n’est pas possible «d’échanger» une classe ouvrière mobilisée contre des libéraux de classe moyenne et d’espérer les mêmes résultats politiques. Pour le dire simplement, aucun changement significatif de politique aux États-Unis n’a jamais franchi l’obstacle d’une opposition déterminée des grandes compagnies et de la finance. Les seules réformes majeures qui ont abouti n’ont réussi que parce que les combats de la classe ouvrière au sens large ont convaincu au moins une partie de la classe dirigeante que ces réformes étaient le prix qu’elles devaient accepter pour obtenir la paix sociale.

Des extensions progressives et ciblées de l’État-providence se sont bien entendu produites, du programme d’assurance maladie pour enfants de Bill Clinton (CHIP) à l’extension de Medicaid par l’«Affordable Care Act’s», la loi sur les soins accessibles. Ce type de mesures n’ont suscité que peu de résistance de l’ensemble de la classe dirigeante, même si, évidemment, les cercles conservateurs y étaient fortement opposés. Parfois, la classe dirigeante est disposée à soutenir des programmes encore plus ambitieux, comme la guerre à la pauvreté de Lyndon Johnson (War on Poverty) ou la création de Medicare. Toutes ces réformes significatives ont considérablement amélioré la vie de millions de travailleurs. Et toutes confirment la thèse selon laquelle la politique aux États-Unis est dictée par les décisions qu’ont prises les grandes entreprises.

Aujourd’hui, des réformes radicales comme Medicare for All ou le Green New Deal ne présentent aucun intérêt pour la classe dirigeante américaine. Dans les années 1960, observant avec méfiance les soulèvements pour les droits civils, les institutions de la classe dirigeante comme la Fondation Ford avaient promu des initiatives innovantes en matière de politique sociale. La classe dirigeante d’aujourd’hui est beaucoup moins disposée à ce type d’initiatives. Des politiques comme Medicare for All ou un Green New Deal avec le plein emploi se heurteront inévitablement à l’opposition déterminée de la «Business Roundtable» [1] ou de la «Brookings Institution» [2]. Pour que de telles politiques soient adoptées, il faudra un soulèvement des masses laborieuses qui aura convaincu au moins certains secteurs du capital de leur intérêt à de tels compromis.

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Et voilà pourquoi la campagne de Bernie a privilégié la mobilisation des électeurs de la classe ouvrière. L’idée qu’une coalition électorale viable pouvait être créée avec les électeurs de la classe ouvrière découle de cette réalité basique de la politique américaine. Si cette orientation est vraie, alors il est évident que Bernie ne pouvait simplement se limiter aux progressistes de la classe moyenne. Même s’il avait ainsi pu être élu, il n’aurait pu résister à l’assaut que le capital aurait lancé contre son programme.

Beauchamp et Atkins reprochent à la campagne de Sanders un attachement romantique à une vision politique qui aurait buté sur la dure réalité. Mais c’est le contraire. C’est leur théorie qui développe une vision romanesque de ce que sont les brutales réalités du pouvoir dans la vie politique américaine. L’identité partisane est bien un élément puissant de la politique contemporaine, mais à la seule condition qu’elle opère dans les limites qu’ont préétablies les riches dominants. Si elle s’oppose à leur volonté, l’identité partisane ne peut pas grand-chose. Aucun chemin ne peut conduire au programme proposé par Sanders en faisant l’économie de rassembler une classe laborieuse mobilisée.

Le populisme au-dessus du parti

Dans le camp de Bernie, la suspension de sa campagne, et, plus encore, son soutien à Joe Biden ont suscité les dénonciations, des sentiments blessés et des accusations de trahison. Au cœur de la controverse, l’idée que Bernie a perdu faute d’avoir frontalement attaqué Biden. Et puis, de lui avoir accordé son soutien sans chercher de concession de sa part. Enfin, il s’est distancié de ceux parmi ses partisans qui refusent de soutenir Biden, en affirmant qu’il est «irresponsable» de ne pas soutenir le candidat démocrate contre «le président le plus dangereux de l’histoire moderne».

Parmi les propos les plus amers apparus dans la discussion, certains estiment que Bernie «renie» et «dénigre» ses partisans, qu’il est un «hypocrite» «(réservant) à ses partisans des mots plus durs qu’il n’en eut pour Joe Biden».

Bien sûr, l’argument selon lequel se démarquer plus de Biden aurait bénéficié à sa campagne comporte un grain de vérité. Mais la différence entre «bénéficier» et «gagner» est abyssale.

Pour commencer, cette vision sous-estime les «concessions» que la campagne de Bernie a effectivement gagnées, en mobilisant des millions de jeunes travailleuses et travailleurs vers des activités politiques et en polarisant radicalement le débat public. Auparavant considérées comme des préoccupations social-démocrates marginales, «Medicare For All» (l’assurance-maladie pour tous) et l’enseignement universitaire public gratuit, bénéficient désormais d’un soutien majoritaire.

Dans le double contexte d’une catastrophe de santé publique et d’une crise financière majeure, de tels objectifs étaient essentiels. La campagne de Bernie peut et doit être utilisée comme une rampe de lancement pour imposer ces revendications

La stratégie de Bernie était une stratégie qu’il a imposée au parti, et le soutien qu’il a apporté à Biden n’aurait dû surprendre personne. Mais il est difficile de surestimer à quel point la campagne de Bernie a affronté l’establishment démocrate, et jusqu’à sa tête: Joe Biden.

En refusant de faire ami-ami avec la classe des donateurs démocrates, Sanders a souligné à plusieurs reprises dans les poches de qui plongeaient Biden et d’autres candidats pour obtenir des soutiens financiers.

En refusant de céder sur des questions telles que le «Medicare for All», un investissement de 16’000 milliards de dollars dans le Green New Deal, le contrôle national des loyers et l’enseignement universitaire sans frais de scolarité et sans dette, il a souligné le fossé entre lui et ses adversaires.

Et dites ce que vous voudrez de sa réticence à mener une campagne de la terre brûlée, mais ce n’est pas une coïncidence si ses meilleurs conseillers, aux postes les plus visibles de sa campagne, étaient occupés par les gens qui ont le plus poussé à gauche.

Le vitriol craché sur Bernie par les médias grand public et leurs «Talking heads» (commentateurs vedettes), peut fournir une explication de la raison pour laquelle il a pu être réticent à s’attaquer trop frontalement à Biden – d’autant plus que son staff de campagne n’était que trop conscient de la nécessité d’élargir sa base de soutien.

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L’opposition de la Gauche est toujours jugée «négative», alors que la diffamation systématique des candidats de gauche, y compris en les comparant à un virus mortel, passe pour normale. Quiconque a participé aux campagnes qu’a menées Ralph Nader avec son troisième parti il y a deux décennies [1996, 2000, 2004] peut témoigner des dangers de marginalisation et de désorganisation du contrecoup d’après-campagne, lorsqu’un candidat et ses partisans sont fustigés et moqués pendant des années.

Deuxièmement, cet argument suppose naïvement qu’en ajustant telle ou telle facette de sa campagne, la victoire aurait pu être acquise et le pouvoir politique gagné. En réalité, aussi maladroit qu’a pu être l’establishment démocrate pendant les premiers mois de la primaire, l’élite des grands patrons de ce pays n’avait aucune intention de permettre à un candidat comme Bernie de franchir la ligne d’arrivée sans intervention massive. Quelques coups de fil de Barack Obama, qui avait clairement fait part dès le départ de ses intentions de bloquer Bernie Sanders, ont suffi pour reprendre les choses en main.

Plus important encore, malgré le soutien majoritaire de l’électorat démocrate à de nombreux projets portés par Bernie, lorsque l’establishment du parti s’est exprimé, les électeurs l’ont suivi. Pour évaluer les forces et les faiblesses de notre mouvement, nous devons accepter le fait que la direction du Parti démocrate conserve une légitimité, et que nous ne disposons pas d’un contrepoids suffisant à lui opposer.

Il est vrai qu’un petit et très impressionnant groupe de parlementaires sociaux-démocrates est en train de se développer. Mais nous sommes toujours confrontés à une bataille difficile sur le territoire ennemi d’un parti contrôlé par le grand capital.

C’est pourquoi nous avons été confrontés à cette réalité apparemment paradoxale de sondages de sortie de campagne qui montraient des électeurs soutenant la plateforme de Bernie et disposés en même temps à voter pour Biden. La peur de Trump s’est avérée plus grande que la confiance à gagner sur un programme progressiste. «Le programme politique», a écrit Dustin Guastella, «est bien en avance sur la force institutionnelle de la gauche populiste ou socialiste démocratique. Les électeurs ne pensent pas contradictoire de croire en nos idées et de voir en l’establishment une force dirigeante plus légitime et plus efficace.» Biden a remporté l’argument de «l’éligibilité» parce que l’establishment et ses porte-parole dans les médias l’ont déclaré, et l’électorat les a crus.

Enfin, mobiliser des électeurs nouveaux, marginalisés –en particulier les jeunes, les pauvres et les personnes de couleur – est une tâche essentielle mais difficile. Et c’est particulièrement vrai lorsque les organisations de gauche ne sont pas encore assez grandes ou suffisamment enracinées pour montrer l’impact concret de nos idées. Comme l’a fait valoir Keeanga-Yamahtta Taylor, «les personnes qui ont le plus à gagner des nombreux projets avancés par Bernie Sanders ont également été celles que la politique a le plus déçues».

Dynamique de la défaite

Libéraux et populistes soutiennent que la campagne de Sanders aurait pu gagner si elle avait pris les directions qu’ils préconisaient. Voir les choses ainsi sous-estime considérablement les obstacles auxquels sa campagne a été confrontée.

Dans le même temps, il faut dire que de nombreux supporters de Sanders (parmi lesquels, très largement, les auteurs de cet article) ont également sous-estimé ces obstacles, en particulier dans la semaine qui a suivi la victoire de Sanders à la primaire du Nevada [fin février] qui, un bref instant, a semblé imparable.

Pour la gauche, au point où nous en sommes, évaluer ces obstacles avec précision et élaborer des stratégies pour les surmonter est de la plus grande importance.

Deux erreurs clés ressortent. Premièrement, une grande partie de la gauche a surestimé le soutien qu’apportaient à Bernie les électeurs blancs ruraux qui s’étaient exprimés lors de la primaire de 2016. Les gens ont souvent souligné qu’avoir gagné chaque comté de Virginie-Occidentale était la preuve de sa capacité à attirer des électeurs blancs de la classe ouvrière. Pourtant, comme le souligne Beauchamp, il semble maintenant qu’une grande partie de ce vote ait été motivée davantage par l’antipathie envers Hillary Clinton que par une véritable affinité pour Sanders. Certes, ce fut un moment historique lorsque Sanders a prouvé qu’être ouvertement socialiste n’était pas un obstacle pour gagner un nombre important de voix parmi les plus conservateurs des électeurs et électrices des primaires démocrates. Ces électeurs et électrices, cependant, n’ont pas été durablement gagnés au camp de Sanders et ils ont été heureux de soutenir Joe Biden.

Cette première erreur a conduit à la seconde, une surestimation de la capacité de Bernie Sanders, politicien populaire, à rivaliser avec le poids de l’establishment démocrate. Le Parti démocrate fonctionne comme un réseau d’institutions, des groupes de réflexion, allant du Center for American Progress, aux élus, en passant par des médias comme MSNBC. Ensemble, ces institutions délibèrent sur la voie que le parti suivra. Une grande partie de cette délibération a lieu alors que les élections primaires sont encore éloignées. Au moment où le petit groupe des électeurs des primaires commence à prêter attention, ces institutions fonctionnent déjà pour leur donner des indications, telles que le soutien des responsables élus, sur les choix électoraux qu’ils devraient faire.

Bien sûr, les gens ne suivent pas toujours ces indications. L’électorat républicain les a complètement ignorés pour choisir Donald Trump. Et parfois, ces signaux ne sont pas suffisamment forts, ou ils sont divergents, comme ce fut le cas cette année. Selon le tracker «soutien à la primaire» de Five Thirty Eight [un média fournissant une synthèse statistique des sondages d’opinion] au moment du caucus de l’Iowa, cette année, le soutien du parti à Joe Biden était inférieur à la moitié de celui qu’avait réuni Hillary Clinton au même moment en 2016. Nerveux quant à la capacité de campagne de Biden, le parti a tenu à faire bloc derrière lui, et la fracture qui en a résulté a permis à Bernie de remporter les trois premières confrontations.

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Cependant, lorsque la campagne de Biden a finalement montré des signes de sa capacité de lutte en remportant la Caroline du Sud [28 février], victoire décisive, les indications du parti étaient désormais dépourvues d’ambiguïté. Et à la différence des électeurs républicains en 2020, les électeurs démocrates eux ont écouté. Mobilisés avant tout pour vaincre Donald Trump, les électeurs démocrates ont saisi le message que le parti se fédérait rapidement autour de Joe Biden.

En l’absence d’institutions politiques alternatives, il n’est guère surprenant que les électeurs des primaires démocrates comptent sur le parti pour les conseiller sur l’éligibilité des candidats. C’est censé, après tout, être l’une des tâches du parti. Mais en réalité, les jugements du parti sur l’éligibilité sont filtrés par les intérêts de la classe qui finance ou contrôle les institutions qui le composent. Voilà pourquoi, en 2016, le parti n’a pas vu à quel point Hillary Clinton était méprisée, même par les électeurs des primaires démocrates.

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La popularité personnelle de Bernie, et la popularité encore plus large de son message parmi les électeurs des primaires démocrates, n’était pas apte à battre l’establishment uni du parti. Au lendemain de sa défaite, il est clair que si sa campagne a été un énorme pas en avant pour le socialisme américain, une victoire aux primaires nécessitera des institutions qui, actuellement, sont bien au-delà des capacités de la gauche américaine. Des institutions comme les syndicats, qui peuvent à la fois fournir un espace de débat et exprimer des messages, doivent être mises en place pour repousser celui que diffuse l’élite du parti.

De même, les médias de gauche auront besoin de cercles de diffusion infiniment plus larges que ceux dont ils disposent jusqu’à présent. Le centre libéral a gagné grâce à ses institutions. La gauche ne pourra le battre que lorsqu’elle disposera des siennes.

La route à suivre

Bernie Sanders a perdu à deux reprises la nomination démocrate à la présidence. Mais en cinq courtes années, il a bouleversé la scène politique américaine. Par ses campagnes, il a mis en avant la situation critique que vit la classe ouvrière du pays. Il a ouvertement nommé le capitalisme et parlé de la lutte des classes. Il a appelé nos ennemis par leur nom: la classe des milliardaires, les compagnies d’assurance maladie privée et l’industrie pharmaceutique, les sociétés de combustibles fossiles et le complexe militaro-industriel. Par millions des personnes n’ont pas seulement voté pour lui, sur la base de ces idées, mais ont pris confiance dans un mouvement pour un monde meilleur. Selon les mots de Bernie, à bien des égards nous avons «gagné la bataille idéologique».

En grande partie grâce à ses campagnes, une majorité de jeunes aux États-Unis préfèrent le socialisme au capitalisme, des centaines de campagnes socialistes démocratiques ont remporté des élections locales et nationales, et les Democratic Socialists of America (DSA) ont grandi pour devenir la plus grande organisation socialiste du pays depuis les années 1930. Le fait que tout cela se soit produit dans le contexte d’une gauche historiquement faible et désorganisée montre à quel point le rôle qu’a joué Bernie a été puissant dans cette révolution politique.

Ce qu’ignorent les autopsies de la campagne de Bernie, c’est que ce succès est plus surprenant que ce qui a été perdu; un socialiste démocratique déclaré a failli remporter la présidence des États-Unis. La défaite de la campagne a révélé notre faiblesse collective. Elle souligne la nécessité d’enraciner nos organisations, nos institutions et d’élargir notre portée. Le souffle est toujours à nos côtés pour organiser ces mesures si immédiatement nécessaires que sont «Medicare for All», un «Green New Deal» et un rejet du militarisme américain. Et si nous saisissons ces opportunités, nous mènerons ces luttes pour faire avancer le mouvement vers un socialisme démocratique et construire notre force à long terme. (Article publié sur le site de Jacobin en date du 21 avril 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] Lobby conservateur des dirigeants des grandes entreprises américaines créé en 1972 par John Harper pour faire pression sur les politiques publiques du gouvernement fédéral des Etats-Unis.

[2] The Economist classe Brookings comme «le think tank le plus prestigieux des Etats-Unis». Les anciens présidents de la FED, comme Ben Bernanke et Janet Yellen, en sont membres.
Version Imprimante
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