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Le coronavirus met à nu le mythe de l’unité européenne

Do Investig´Action, 27 Mar 2020
Por JOSH HOLROYD



L’épicentre de la pandémie de coronavirus se déplaçant vers l’Europe qui est maintenant confrontée à la crise la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale, tous les piliers de la soi-disant intégration européenne cèdent sous la pression. Au moment précis où la solidarité et la coordination internationales sont les plus nécessaires, les États européens ferment leurs frontières et refusent toute aide, tandis que la récession à venir fera naître la perspective d’un éclatement non seulement de l’euro, mais aussi de l’Union européenne telle que nous la connaissons.

Frontières fermées

La liberté de circulation à l’intérieur et vers l’extérieur de l’espace européen « Schengen » a été suspendue, mais pas à la suite d’une intervention coordonnée de l’UE. Avant même que la Commission européenne ne ferme les frontières extérieures du bloc avec le reste du monde le 17 mars, de nombreux gouvernements européens avaient décidé unilatéralement de fermer leurs frontières nationales, empêchant ainsi l’entrée des autres États membres de l’espace Schengen.



La libre circulation, un des piliers fondamentaux de l’UE, a été suspendue pendant la crise du COVID-19 / Image : Flickr Freedom House

Dès le 13 mars, la République tchèque avait annoncé qu’elle fermerait ses frontières et, à l’heure où nous écrivons ces lignes, 21 des 26 États membres de Schengen ont fermé les leurs, dont l’Allemagne, l’Italie et la France. C’est un fait sans précédent ; même au plus fort de la crise des migrants en 2015, les restrictions aux déplacements à l’intérieur de l’espace Schengen étaient rares et de très courte durée.

La gravité de cette crise, qui a effectivement aboli la libre circulation des personnes, a été minimisée en tant que mesure temporaire et d’urgence, mais il convient de rappeler les propos de Jean-Claude Juncker, qui, en tant que commissaire européen, a annoncé au milieu de la crise des migrants :

« Moins de Schengen signifie moins d’emplois, moins de croissance économique. Sans Schengen, sans la libre circulation des travailleurs, sans la liberté des citoyens européens de voyager, l’euro n’a aucun sens ».

Aucune date n’a été fixée pour la réouverture des frontières nationales et la Commission européenne en dit peu sur cette matière ; elle ne peut qu’exprimer son avis sur les mesures prises par les gouvernements nationaux. Cela signifie que le sort de la libre circulation des personnes en Europe, et avec elle celui de l’euro et du marché unique, reste entre les mains de 26 gouvernements nationaux qui se démènent tous pour défendre leurs propres intérêts sous la pression constante des tendances nationalistes et protectionnistes à l’intérieur de leurs propres frontières.

Compte tenu de la durée prévue de la pandémie et des effets horribles qu’elle commence déjà à avoir, les chances d’un retour rapide et ordonné au statu quo ante semblent extrêmement faibles. Il suffirait qu’un petit groupe d’opposants refuse de réintroduire la pleine liberté de circulation avec le reste du bloc et Schengen ne serait plus. Ce seul fait constituerait une menace existentielle pour l’UE.

Commerce bloqué

La libre circulation des personnes n’est pas la seule des fameuses « Quatre libertés », qui est menacée depuis l’arrivée du coronavirus. Peut-être que la perturbation de la libre circulation des marchandises est encore plus significative. Plusieurs États membres ont imposé des restrictions à l’exportation de fournitures médicales, l’Allemagne allant même jusqu’à bloquer l’exportation de masques médicaux, suscitant des protestations de la part d’autres États membres.

Le libre-échange transfrontalier est le fondement économique de l’Union européenne. Sans lui, il n’y a pas de marché unique. Le fait que l’économie la plus puissante d’Europe prenne des mesures aussi évidentes pour l’enrayer est une indication claire de la gravité de cette crise. Elle conduira également à d’autres mesures protectionnistes dans l’ensemble du bloc commercial, les petits États cherchant à protéger leurs propres intérêts.

On pourrait même se demander s’il existe encore une Union européenne, étant donné que ses principes fondamentaux ont effectivement été abolis, mais cela reviendrait à passer à côté d’une partie essentielle de la nature de l’UE. En réalité, l’UE n’est pas ses règles, lesquelles peuvent être et sont tordues et brisées à volonté par ses principaux acteurs. Elle n’est même pas ses institutions. En fin de compte, l’UE n’est qu’un accord entre les puissances de l’Europe, selon lequel une certaine forme d’union sert au mieux leurs intérêts. Mais face à une crise de cette ampleur et de cette intensité, cet accord a déjà commencé à s’effilocher à un dangereux niveau.

Solidarité

Le conflit croissant au sein de l’UE a semé la panique parmi les représentants les plus clairvoyants du capitalisme européen, suscitant un concert d’appels à l' »unité » et à la « solidarité » dans tout le bloc. Le comité de rédaction du Financial Times a même publié une déclaration, qui a plaidé auprès des dirigeants européens pour « parler et agir d’une seule voix », expliquant que « sans coopération et partage des charges, les principes d’une union toujours plus étroite n’ont aucun sens ».

Mais il semble que ce ne soit pas la première fois qu’en cas de crise, la « solidarité » européenne soit encore plus rare que les ventilateurs de réanimation et les masques médicaux, comme l’ont récemment découvert les Italiens. Jusqu’à présent, l’Italie a été la plus touchée par le coronavirus, avec plus de 5.000 décès confirmés imputés à la maladie. Luttant pour maintenir un service de santé débordé, les autorités italiennes ont lancé un appel au reste de l’UE pour obtenir des équipements médicaux dès le mois de février. Pas un seul pays européen n’a répondu à l’appel. Qui a besoin d’ennemis avec des amis comme ceux-là ?



Aucun des États membres amis de l’Italie n’est venu à son secours en temps de crise. Avec de tels amis, qui a besoin d’ennemis ? / Image : Pixabay

Finalement, ce n’est ni l’Allemagne ni la France, mais la Chine qui est venue à la rescousse, en envoyant un avion rempli d’experts médicaux et de 31 tonnes de fournitures, y compris des équipements de protection – justement ce que l’État allemand avait retenu à la frontière. Que la Chine puisse intervenir de cette manière démontre non seulement le déclin ignominieux du capitalisme européen, mais aussi la division croissante de l’Union entre les États du Nord les plus riches et des pays comme l’Italie, qui se rapproche de plus en plus de la Chine.

L’Italie n’est pas non plus le seul pays européen à se tourner vers la Chine dans cette crise. Le président serbe, dont le pays négocie l’entrée dans l’UE depuis 2009, a récemment fait une annonce étonnante, condamnant l’Europe pour son refus d’exporter des fournitures médicales et déclarant : « La solidarité européenne n’existe pas. C’était un conte de fées sur le papier. J’ai envoyé une lettre spéciale aux seuls qui peuvent apporter de l’aide, et c’est la Chine ».

Ce n’est que le début de la crise. Alors que la situation désastreuse de l’Italie se répète sur le continent, les forces centrifuges au cœur du projet européen vont se déchirer jusqu’à se séparer. Même aujourd’hui, on ne peut exclure complètement que, sous l’extrême pression des événements, l’UE puisse se fracturer. Mais les dirigeants de l’Europe, en particulier les capitalistes français et allemands, feront tout leur possible pour empêcher que cela ne se produise. Ce qu’ils ne peuvent cependant prévenir est l’effondrement à venir, qui entraînera avec lui la chute de l’économie européenne et de l’euro.

Crise économique

Tandis que le virus se propageait, l’activité économique mondiale s’est arrêtée. Les chaînes d’approvisionnement ont été perturbées et la demande s’est effondrée, car de plus en plus de pays prennent des mesures de distanciation sociale pour combattre le virus.

L’Europe est entraînée dans une profonde récession. Ce mois-ci, l’indice européen des directeurs d’achat (PMI), qui représente l’état du marché, est tombé à son plus bas niveau depuis son introduction en 1998. Goldman Sachs a estimé que l’économie de la région va se contracter de 11 % au cours du prochain trimestre.

Face à l’effondrement économique, les États ont déployé d’énormes plans de relance keynésiens, espérant au moins atténuer les pires effets de la crise. La France a annoncé un « plan de sauvetage » de 45 milliards d’euros, tandis que l’Italie prévoit d’augmenter ses dépenses de 25 milliards d’euros. Même l’ultra-économe gouvernement allemand a annoncé un nouvel emprunt de 150 milliards d’euros pour tenter de combattre la crise.

La combinaison d’une augmentation rapide des dépenses publiques avec une baisse du PIB et des recettes fiscales aura un impact énorme sur les finances d’États déjà endettés. Une estimation de Capital Economics prédit que les déficits budgétaires augmenteront de 10 à 15 % dans la région, ce qui fait monter la peur d’une répétition de la crise de la dette souveraine de la zone euro de 2009, laquelle a failli entraîner le départ de la Grèce de l’euro.

Cette fois, ce n’est pas la Grèce qui est au centre de la crise, mais l’Italie, troisième économie de la zone euro et membre fondateur de l’UE. Les rendements des obligations italiennes avaient commencé à augmenter début mars. Si cette hausse n’avait pas été maîtrisée, elle aurait pu rendre si onéreux pour l’Italie d’emprunter de la monnaie, que celle-ci aurait été incapable de maintenir sa dette actuelle de 2,06 billions d’euros, sans parler d’en emprunter davantage.

Avec cette perspective désastreuse à l’esprit, la Banque centrale européenne a annoncé un programme d’achat d’obligations « bazooka » de 750 milliards d’euros, destiné à réduire le coût des emprunts pour les États membres en difficulté et à stabiliser la monnaie commune. La présidente de la BCE, Christine Lagarde, dans un revirement dramatique de sa position antérieure de rapacité, a annoncé qu’il n’y avait « aucune limite à notre engagement envers l’euro ». Mais aucune stimulation de la BCE, aussi illimitée qu’elle puisse sembler, ne suffira à sauver l’euro de la crise à venir.

Attaques supplémentaires

Aucun des problèmes profonds révélés par la crise de 2009 n’a été résolu après presque une décennie de « reprise ». En fait, la plupart des États européens se sont encombrés de plus de dettes qu’ils ne l’ont jamais fait. En 2009, la dette publique italienne représentait 116,6 % du PIB ; en 2018, elle était de 134,8 %. On estime que cette crise pourrait ajouter de 20 à 50 points supplémentaires au ratio de dette publique de l’Italie, ce qui la ramènerait aux niveaux insoutenables de la Grèce.

Et il ne s’agit là que de la dette publique. La dette des entreprises a augmenté en flèche depuis 2009, car elles sont devenues dépendantes du crédit bon marché utilisé pour sortir la zone euro de la dernière crise. En fin de compte, acheter plus de dettes, ce que le programme de la BCE signifie réellement, ne peut au mieux que retarder une crise encore plus profonde, et non l’empêcher complètement.



Une crise économique en Europe a été accélérée par le COVID-19, et la classe dirigeante va essayer de la faire payer aux travailleurs / Image : domaine public

Par ailleurs, la prochaine récession mondiale frappera probablement l’Europe encore plus durement qu’en 2008/2009. L’Allemagne, de loin l’économie la plus forte d’Europe, est sortie relativement indemne de la dernière crise, aidée par sa puissante économie d’exportation. Aujourd’hui, cette force s’est transformée en son contraire, avec la chute spectaculaire de la production des derniers mois et qui précèdent même l’épidémie de coronavirus.

Au milieu de sa crise la plus profonde depuis la Seconde Guerre mondiale, la classe dirigeante allemande à la tête dure ne sera pas disposée à financer une extension illimitée de crédits bon marché aux économies du Sud plus faibles. Tout comme en 2009, les capitalistes allemands et d’autres pays du Nord vont se plaindre d’avoir à payer les dettes des « paresseux » italiens, grecs, portugais, etc. En fait, ce refrain haineux sera repris encore plus fort maintenant, avec les démocrates-chrétiens allemands en crise et sous la pression de l’AfD nationaliste (NdT : Alternative pour l’Allemagne).

Comme toutes les autres institutions européennes, l’Eurozone a maintenant effectivement suspendu ses propres règles, permettant une « flexibilité maximale » dans le cadre de ses règles budgétaires pour que les États membres puissent réagir au coronavirus. Mais il ne s’agit là que d’une mesure temporaire. À un certain moment, pas très loin de là, les travailleurs italiens seront supposés payer pour la « générosité » douteuse les banquiers ont fait preuve à leur égard pendant cette crise.

Afin de ramener son déficit budgétaire aux 3 % requis, le gouvernement italien devra procéder à de nouvelles coupes budgétaires dans les services publics et à des attaques contre les conditions de travail alors que la population est encore sous le choc du coronavirus. Il en résultera une crise sociale et politique qui pourrait sonner le glas de l’euro.

Selon un sondage italien, réalisé les 12 et 13 mars, plus de deux tiers des Italiens pensent désormais que l’appartenance à l’UE est « désavantageuse », contre 47 % en novembre 2018. Si, ayant été abandonnés dans leur moment de détresse, les travailleurs italiens sont ensuite contraints de payer la facture de la crise, l' »Itexit » deviendra presque inévitable. Cela signifierait la fin de l’UE telle que nous la connaissons.

Pour une Europe socialiste

Le fait que toutes ces crises se produisent exactement au même moment n’est pas simplement un sous-produit accidentel du coronavirus. Pris dans son ensemble, cette crise met à nu la masse des contradictions implicites au projet européen. Ce à quoi nous assistons est une nouvelle phase aiguë du démantèlement de l’UE qui est préparé depuis de nombreuses années.

Contrairement aux préjugés des libéraux, l’unification de l’Europe sur une base capitaliste n’est ni possible ni progressiste. En temps de crise, il est inévitable que chaque État-nation capitaliste cherche à protéger ses propres intérêts aux dépens de celui des autres. Aujourd’hui, nous le constatons dans la farce monumentale de l' »unité » européenne face à une crise humanitaire et économique qui coûtera des centaines de milliers de vies et détruira des millions de moyens de subsistance.

L’avenir de l’humanité exige que nous trouvions une alternative à ce cauchemar. Les ressources et la technologie de l’Europe pourraient être instantanément mobilisées pour faire face à la crise sanitaire et pourvoir aux besoins de ses habitants et du reste du monde, si la production et la distribution étaient planifiées sur une base rationnelle et démocratique. Mais sous le capitalisme, cela est impossible, même dans une seule nation, et impensable à l’échelle internationale.

Sous le règne des banquiers, l’Europe a été conduite à la ruine. Le temps est venu pour des États-Unis d’Europe socialistes.


Source originale: In Defence of Marxism

Traduit de l’anglais par M-L Lefebvre pour Investig’Action

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