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Dans les crises du capital pandémique. Le néolibéralisme suspendu et les foyers de guérison

Do Blog do GEMA, 29 de arço, 2020
Por Matilde Ciolli


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Le Covid-19 n’est pas le premier virus à avoir franchi la barrière des espèces, cependant cette fois-ci le saut s’est produit au sein du marché global, dans un système de connexions et de mobilité sans précédent. Juste au moment où le capital est devenu pandémique en soulevant une revendication globale de domination, d’une manière ou d’une autre, la plupart de ces connexions doit être interrompue afin d’endiguer la diffusion de la contagion. Sous diverses formes et degrés d’intensité, les mesures de quarantaine, la distanciation sociale et l’isolement sont imposés et ce, même dans les endroits où les gouvernements ont déclaré leur volonté de laisser l’épidémie suivre son cours. Toutefois, les exceptions à la distance minimale se multiplient quand les hommes et les femmes doivent aller à l’usine, lorsqu’il faut assainir les lieux de travail, garantir les mouvements de marchandise ou le fonctionnement des entrepôts logistiques où les volumes de travail augmentent de façon exorbitante en raison des achats de ceux qui sont forcés de rester chez eux. A l’intérieur de ces états d’exception, en pleine crise, des foyers d’antagonisme se déclenchent : les grèves envoient un signal politique inattendu à l’interruption sociale ; les luttes qui, en revendiquant la protection de la santé, engendrent une communication transnationale où s’exprime le refus d’être dominés et exploités au prix de sa vie. C’est le travail vivant qui s’obstine à ne pas vouloir devenir travail mort. Nous ne pensons pas que nous lirons dans les manuels d’histoire : « un saut d’espèce fut fatal au capitalisme », ni que les nombreuses expériences de solidarité et de lutte, qui se multiplient malgré la pandémie, en annoncent la fin. En revanche, nous savons que nous sommes confrontés à la crise du programme néolibéral et que la crise n’est pas une fin, mais une suspension qui prépare et accélère des nouveaux moyens d’organisation de l’exploitation et de la domination, en générant des points de tension à partir desquels les luttes futures s’articuleront. Nous ne pensons pas que cette crise nous rendra service. Elle ne marque pas la ‘fin de l’Europe telle que nous la connaissions », parce que l’Union Européenne continuera à être une puissante articulation de l’ordre sur nos vies. Elle ne définit pas, par conséquent, la revanche en sursis des états souverains malgré leur protagonisme bruyant. Elle ne marquera pas la fin soudaine du programme néolibéral, mais cette crise montre qu’il est désormais devenu insoutenable dans les formes prises au cours de ces vingt dernières années. Cette crise est plusieurs crises, et elle opèrera donc beaucoup de distinctions, sans pourtant signer une fin. Mais elle pourrait bien signer quelque début.

Le virus attaque sans faire de différences, mais ses effets sociaux sont différenciés. Malgré ca, il ne suffit pas de reconnaitre que certains, femmes et hommes, en paient un prix plus élevé. Le capital pandémique devra faire face à des situations où le programme néolibéral montrait déjà ses limites et vivait sa crise. C’est la crise pratiquée et intensifiée par les émergences qui ont parsemé dans les derniers mois l’Amérique Latine et la France par sa longue grève : alors qu’aujourd’hui des millions de personnes, hommes et femmes, n’ont même plus un salaire sur lequel ils peuvent reproduire leurs propres vies, il est évident qu’il n’est plus possible de transférer entièrement sur les salaires le coût de millions de vies destinées à l’exploitation ou à la misère. C’est la crise pratiquée et intensifiée par les femmes qui depuis des années refusent en masse la subalternité imposée par la violence de la domination masculine : pendant que la fermeture des écoles a immédiatement forcé les mères à rester à la maison et à prendre en charge leurs enfants, des centaines de milliers des femmes ne sont pas en capacité de le faire parce que la division sexuelle du travail les piège, en tant qu’infirmières ou femmes de ménage, dans des fonctions fondamentales pour combattre l’épidémie. C’est finalement la crise pratiquée et intensifiée par des millions de femmes et d’hommes qui se déplacent à travers les frontières en refusant la guerre et l’exploitation, la violence et la misère. Alors qu’en Italie, les mesures adoptées afin de prévenir la propagation du virus imposent un rassemblement forcé aux demandeurs d’asile dans les centres d’accueil, dont les portes s’ouvrent seulement pour aller les faire travailler dans les entrepôts logistiques et dans la filière agro-alimentaire, le journal de Confindustria conseille candidement aux familles de licencier les travailleuses domestiques, en invoquant l’urgence comme cause légitime (dans les cas où l’absence de contrat ne permettait pas, déjà, de les faire partir sans explications). Parmi les deux millions de travailleuses domestiques et de personnel soignant, pour la plupart migrantes, nombre d’entre elles perdent ainsi leurs emplois , leurs maisons et tout soutien, tandis que beaucoup d’autres, quand bien même sous contrat comme personnel soignant, ne pourront pas bénéficier des mesures prévues par le décret « cura-Italia ». C’est ainsi que les travailleuses domestiques sont socialement effacées, pendant que la pandémie remet en avant les segments du travail vivant qui avaient jusqu’alors disparu d’un imaginaire postindustriel répandu. Le virus bouge notamment sur des lignes de domination qui sont inscrites depuis longtemps dans la production sociale et c’est sur ces lignes qu’il repart ses effets avec une radicalité si dramatique qu’il parvient à mettre en danger la vie elle-même. Le virus s’enracine sur la crise de la forme néolibérale de la reproduction sociale.

Evidemment, cette crise ne touche pas partout de la même façon et elle n’est pas gérée partout de la même manière. Il n’est pas difficile de comprendre que l’écart insurmontable entre l’Allemagne, qui a mis en champ un « bazooka » avec 550 milliards en crédit aux entreprises, et les états africains qui ont déjà commencé à déclarer leur incapacité structurelle à faire face à l’impact sanitaire de la contagion en raison de l’absence des infrastructures minimales. Personne ne l’avait prévu et chacun réagit différemment. L’Italie tente de garantir à Confindustria la flexibilité nécessaire pour continuer la production dans un moment aussi compliqué – entre autres choses – par les manifestations ouvrières qui dérangent les grands syndicats ; Macron – dans un acte digne du pire bonimenteur – suspend la réforme des retraites en donnant raison aux millions de travailleuses et travailleurs qui l’ont contesté pendant des mois ; Johnson – qui au début semblait vouloir confier la résolution de la crise à la libre circulation du virus dans un seul pays – se retrouve à envisager des scénarii de fermeture dans un pays qui depuis longtemps ne brille pas par le bon état de son système sanitaire ; Trump – après avoir considéré la possibilité de condamner à mort des centaines de milliers de femmes et d’hommes sans assurance maladie – se prépare à monétiser la gestion des effets économiques de la pandémie grâce à un plan de sauvetage prévoyant un revenu de quarantaine pour certains individus – en les confirmant ainsi dans leurs souveraineté imaginaire de consommateurs – et des financements étonnants pour les entreprises. Adopter quelques politiques néolibérales et corriger le tir est nécessaire pour que le capital survive à la contagion et, qu’à l’occasion, il fasse du profit.

D’une façon peu étonnante, l’Union Européenne a arraché l’épingle des politiques d’austérité, en suspendant le pacte de stabilité, pendant que la BCE garantit les dettes publiques et la liquidité sans exiger, pour l’instant, les habituels programmes d’ajustement. Ce n’est pas la fin par décret du néolibéralisme, ni l’énième occasion pour inventer une autre Europe progressiste, et ce n’est pas non plus le retour à l’état-providence du vingtième siècle avec son service de santé pour tous, mais c’est la reconnaissance, déjà mûre depuis longtemps, du fait que le marché est un dictateur insuffisant pour garantir les conditions de reproduction du capital. Santé et travail en Europe deviennent ainsi le nouveau front de la dépense publique visant à assurer le maintien d’un système soumis à un stress-test inédit face auquel l’Union Européenne oscille entre la coordination politique, inévitable si elle veut contenir les effets économiques de la contagion, et la prétention aussi forte des capitalistes de toutes sortes de gouverner les choix des états pour tirer profit de la situation ou pour continuer comme si de rien n’était. L’oscillation est le signe d’une stratégie réactive qui essaie de maintenir l’ensemble en adaptant les interventions aux différentes parties, de telle façon à d’éviter les coups d’un transnational qui se présente comme une crise pas seulement sous l’apparence d’une pandémie, mais aussi de grèves qui parcourent les lignes de la manutention des marchandises. Alors que l’Europe affiche sa propre unité politique uniquement lorsqu’il s’agit d’envoyer son armée européenne embryonnaire repousser les migrants sur la frontière gréco-turque, pour financier la guerre d’Erdogan contre les femmes et les hommes kurdes, elle exhibe surtout la limite de la raison de la logistique qui préside à la gouvernance néolibérale parce que le virus ne se laisse pas gérer selon les modèles de probabilité d’un algorithme programmé pour contourner toute friction.

Il convient d’observer cette crise en ayant conscience que la suspension du programme néolibéral prépare quelque chose de nouveau. Nous ne sommes pas en guerre, mais nous sommes dans une situation qui nous offre l’occasion d’expérimenter des choses qui, jusqu’à peu , n’étaient pas pensables, et de rompre les résistances. La rhétorique de guerre qui célèbre les héros travaillant dans les hôpitaux pour vaincre le virus ou le sacrifice des ouvriers pour la patrie n’illustre pas seulement un retour nostalgique au passé mais témoigne plutôt de la difficulté à gérer cette transition. Là où le confinement a été imposé, le passage de la didactique en ligne à l’extension progressive du télétravail a été court. La mesure ne peut pas être généralisée, d’une part parce qu’elle se confronte à la défiance du capital face au travail qu’il ne tient pas strictement sous contrôle, et d’autre part parce que la production et la distribution, tout en étant gérées par plateformes, ne peuvent pas être transférées en ligne, au point que les principales émergences, en Italie et dans le monde, se sont vérifiées là où le travail ne pouvait pas être gardé à distance. A cet égard, le télétravail représente une des mesures de plus en plus utilisées pour faire coexister travail et distanciation sociale. Il pourrait avoir des conséquences durables et pas simplement exceptionnelles en vertu de l’intensification et de l’extension de la journée de travail globale ajoutées – surtout pour les femmes – à la simultanéité des travails : ce qui peut être fait télématiquement en échange d’un salaire et ce qui demande une présence indispensable pour le soin. La reconversion de l’économie pandémique ne se fera pas sans mal et nous devrons faire face aux formes d’isolement et de fragmentation, avec de nouvelles injonctions à la disponibilité au sacrifice qui, dans la phase de « reconstruction », concerneront les mêmes personnes qui aujourd’hui, afin de rester chez elles, auront dû utiliser leurs congés de vacances et maladie grâce auxquels les patrons se délesteront de la charge de payer une partie des coûts sociaux de la pandémie. C’est vrai : la crise n’est pas payée seulement par les précaires, ouvriers et migrants, mais également par beaucoup de capitalistes. Dans un système global déjà sonné par la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, la crise actuelle intensifie les process de restructuration des chaînes d’approvisionnement via une forte compétition parmi entreprises et stratégies nationales. En effet, il ne s’agit pas seulement d’un blocus économique temporaire, mais plutôt d’un réajustement des chaînes globales qui mènera inévitablement à un procès de destruction du capital fixe et à de nouvelles formes d’accumulation. L’enjeu de cette crise n’est cependant pas la santé de chaque capitaliste, mais la continuité d’un rapport social de domination et d’exploitation. La pandémie est en train de couver de nouvelles inégalités. Dès aujourd’hui elle est utilisée pour domestiquer plus férocement le travail et redessiner les lignes de divisions pour gouverner-régir-maîtriser la production et la reproduction sociale. Avoir un impact sur la crise signifie bouleverser ces divisions. Cela signifie de penser l’action sur le même niveau qui met aujourd’hui en échec la raison logistique, capable de contourner les blocages locaux mais pas de neutraliser les conflits qui agissent sur les trajectoires transnationales de sa domination.

Dans le désordre le plus complet qui règne sous les cieux, nul n’ose prétendre que la situation est excellente. Il faut toutefois avoir le courage de saisir les ouvertures, les écarts et les nouveautés, sans répéter ce qui a déjà été dit avec des mots légèrement différents, sans mythifier mais aussi sans condamner les balcons qui chantent à la recherche d’un soulagement collectif pendant ces journées d’isolement forcé. Entre gares et prisons, en Italie, le spectre de l’indiscipline hante les foyers de la pandémie, mais il pousse ensemble à une peur qui soutient des hiérarchies anciennes et nouvelles. Quand la solitude de l’isolement est rompue par l’hymne de Mameli qui garantit au gouvernement un soutien sans précédents, quand la question de sécurité se transforme en racisme ou en invocation à un renforcement des mesures de surveillance et de punition, quand l’individualisme absolu du néolibéralisme s’incarne dans des comportements incapables d’accepter n’importe quel principe de sécurité et de solidarité collectives, les signes sont peu encourageants. Quand le souci de soi et des autres est invoqué contre le travail, il risque de se muer dans l’acceptation d’heures intensives et longues du télétravail tout en se déplaçant au seuil d’une acceptation implicite de rôles sexués que nous avons contesté jusqu’alors ; ainsi, proclamer le soin comme secret résolu de la coopération sociale montre ses limites. La question réside dans les conditions concrètes qu’implique cette coopération et ses pratiques antagonistes, qui semblent minées par une contagion qui rompt chaque lien, qui isole et qui divise. Il est tout aussi vrai que pour ceux qui ont su transformer le présent en une occasion inattendue: de Castel San Giovanni à Passo Corese et dans les magasins polonais, français, américains, Amazon a été traversée par une grève transnationale. Devant le virus de la grève qui, d’une façon imprévisible, tout en illustrant une communication transnationale à l’œuvre depuis longtemps, s’est étendu dans ses magasins partout dans le monde, Seattle ouvre les vannes du salaire pour remettre au travail ouvriers et ouvrières en grève en augmentant le prix de leurs vies, même si au final c’est à l’échelle de chaque installation que les augmentations salariales se négocieront en fonction des rapports de force locaux. Le refus des ouvriers d’Amazon de mettre leur vie en danger pour permettre au colosse global de Seattle de se présenter comme gardien en dernier ressort de l’ordre logistique, a montré une manière dont il est concrètement possible de prendre soin de nous-même. Le mot d’ordre du mouvement féministe, « si nos vies ne valent pas, nous faisons la grève », né pour imposer la force de la grève contre la violence masculine qui toue, prend maintenant la forme d’une expérience transnationale de lutte ouvrière. Au Chili – depuis des mois l’incubateur des nouvelles politiques d’austérité qui, après s’être confrontées aux émeutes sociales, doivent maintenant faire face à la pandémie – la grève a encore été invoquée par le mouvement féministe pour réclamer le « rester à la maison » que certains avant-postes du néolibéralisme latino-américain refusent de pratiquer mettant en danger la vie de millions de personnes. Même si nous n’avons pas des formules, programmes ou recettes à proposer, c’est ici l’espoir de notre guérison. Ce sont ici et là les foyers d’une lutte qui vit et se transforme même pendant les crises du capital pandémique.

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