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Les «gilets jaunes», objet politique non identifié

Do Investig´Action, 21 Nov 2019
Por DIDIER FASSIN / ANNE-CLAIRE DEFOSSEZ



Voilà un an que le mouvement des gilets jaunes a fait irruption. A cette occasion, nous vous proposons cet article de Didier Fassin et Anne-Claire Defossez qui brosse une analyse d’ensemble du mouvement, depuis ses revendications jusqu’à sa couverture médiatique en passant par la réaction des autorités et les violences policières. Alors que le mouvement n’est pas tombé du ciel, cette analyse est particulièrement utile pour comprendre pourquoi la France de Macron a produit les gilets jaunes. (IGA)

Le 22 novembre 2018, cinq jours après le début de ce qu’il est convenu d’appeler le mouvement des «gilets jaunes», alors que 2000 routes et ronds-points étaient bloqués dans le pays, que 280 000 manifestants étaient descendus dans les rues des grandes villes, et que 75% des Français déclaraient soutenir cette protestation, Emmanuel Macron convia des journalistes du Monde à l’Élysée. L’objet de cette invitation n’était toutefois pas de leur faire part de ses réflexions sur le mécontentement croissant qui s’exprimait dans le pays, mais de leur faire visiter la salle des fêtes du palais présidentiel dans laquelle il avait entrepris d’importants travaux de rénovation. Il leur expliqua que la Première dame les supervisait elle-même et vanta son choix d’un «tapis de laine en dégradé de gris», d’un coût de 300 000 euros, tissé à la Manufacture royale du Parc d’Aubusson. «Nous sommes à un moment de la vie de la nation où il faut investir», indiqua-t-il, ajoutant que l’Élysée étant la vitrine de la France, il s’agissait pour lui d’une priorité. De la part d’un chef de l’État qui considérait que la mort du roi pendant la Révolution française représentait un traumatisme durable pour le peuple et que sa mission supérieure était d’occuper le lieu du pouvoir laissé vide par l’exécution du monarque, un tel décalage entre ses préoccupations et celles du pays illustrait ce qu’on pourrait appeler son «moment Louis XVI», en référence non pas aux simulacres de décapitation de son effigie par des «gilets jaunes», mais à la note laissée par le souverain dans son journal le 14 juillet 1789: «Rien».

Au-delà de l’anecdote, il est clair en effet que, des semaines durant, l’exécutif n’a pas pris la mesure de l’ampleur de la mobilisation et de la profondeur du malaise qu’il reflétait. D’une part, il le voyait comme le nouvel épisode d’une série de protestations, demeurées vaines, contre ses réformes néolibérales. L’expérience des échecs répétés de manifestations, souvent plus nombreuses, contre la révision du Code du travail, contre la baisse des retraites et contre la réforme de la SNCF lui laissait croire qu’il serait une fois encore en mesure de briser le mouvement simplement en l’ignorant. D’autre part, il considérait comme dérisoire ce qui semblait en être la principale revendication, à savoir l’augmentation des taxes de 6,5 centimes sur le diesel et de 2,9 centimes sur l’essence, qui s’ajoutait aux 7,6 et 3,9 centimes de hausses respectives des prix de ces deux carburants au cours de l’année 2018. Cette «taxe carbone» était présentée comme justifiée par la réduction de la consommation d’énergies fossiles et semblait un geste écologique juste, visant à corriger la mauvaise impression laissée par la démission du populaire ministre de l’Environnement, Nicolas Hulot, qui s’était déclaré déçu par le manque de volonté politique dans ce domaine.

Ces deux analyses firent long feu, mais grisés par leur réussite dans l’imposition à marche forcée de leur politique, Emmanuel Macron et son gouvernement refusèrent longtemps d’entendre les doléances des manifestants. Le Président s’évertua plutôt à les discréditer, parlant de «poujadisme», contestant qu’ils puissent se réclamer du «peuple» et les assimilant à «une foule haineuse» qui s’en prendrait «aux juifs, aux étrangers, aux homosexuels». De son côté, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, les décrivait comme des «séditieux» infiltrés par «l’ultra-droite», en dépit du refus des manifestants de toute instrumentalisation politique, et, à la suite de l’incendie possiblement accidentel d’une statue contemporaine sur un rond-point à Châtellerault, n’hésitait pas à les comparer aux «talibans» destructeurs des Bouddhas de Bâmiyân. Pourtant, malgré ces tentatives de disqualification, la popularité du mouvement dans l’opinion ne se démentait pas.
Condescendances

À vrai dire, peu de responsables politiques et même d’experts attitrés des médias avaient été capables de prédire son succès et, une fois celui-ci avéré, d’en donner une interprétation convaincante. Comment la protestation de quelques dizaines de milliers de personnes pouvait-elle monopoliser l’attention des médias pendant plus de trois mois, déstabiliser le gouvernement jusqu’alors si sûr de lui et susciter l’intérêt du monde entier? En fait, comme Jacques Rancière le suggère, quand les gens sont confrontés à ce qu’ils considèrent comme inacceptable, il est aussi difficile de comprendre pourquoi ils se mobilisent que pourquoi ils ne le font pas, et il y a au fond sûrement quelque «vertu» à l’inexplicable. Tel est particulièrement le cas quand la plupart de ceux qui rejoignent le mouvement disent n’avoir jamais participé à une manifestation et rejettent toute allégeance partisane ou syndicale. Dans ces conditions, il faut certainement faire preuve de prudence dans l’analyse d’un événement qui a pu être alternativement décrit comme sans précédent et comparé à l’insurrection des sans-culottes ou au mouvement Cinq Étoiles.

Comme des analyses sociologiques l’ont donné à comprendre, les commentateurs qui ironisaient sur le caractère insignifiant des revendications à l’origine de la mobilisation méconnaissaient le fait que l’opposition à l’augmentation de la taxe sur les carburants traduisait des transformations profondes, pourtant passées inaperçues, de la société française au cours des dernières décennies. Ces transformations avaient d’ailleurs été accélérées par les mesures récentes du gouvernement. Ainsi, les inégalités économiques, qui s’étaient creusées depuis les années 1980, avaient-elles été relativement bien tolérées tant que les niveaux de vie continuaient de progresser pour toutes les catégories sociales, fût-ce à un rythme différent. Mais après la crise financière de 2008, le revenu des 40% les moins bien lotis avait diminué, cet appauvrissement étant d’autant plus marqué pour les ménages modestes, souvent affectés par le chômage et les emplois à temps partiel. Dans le même temps, les dépenses contraintes pour le logement, l’électricité, le gaz, l’eau et les frais scolaires avaient progressé plus rapidement que l’inflation. Cette évolution inverse des revenus et des dépenses avait ainsi eu pour conséquence que le segment inférieur de la population disposait d’un budget moindre pour ses autres besoins.

Parallèlement, le coût croissant du foncier, surtout dans les grandes villes, avait conduit nombre de ménages à s’éloigner des centres urbains où se trouvent leur lieu de travail et à louer ou acheter un logement dans des banlieues plus ou moins lointaines dont l’équipement en transports en commun demeure insuffisamment développé. Dans ce nouvel environnement, les dépenses en carburant constituent une part importante du budget familial. C’est évidemment plus encore le cas dans les zones rurales, avec pour facteur aggravant l’extinction progressive des services publics jugés peu rentables, lignes ferroviaires, bureaux de poste, hôpitaux, écoles, ce qui génère des coûts supplémentaires en déplacements indispensables. Ainsi, tandis que les catégories privilégiées demeuraient peu impactées par les nouvelles taxes dans la mesure où les dépenses de carburant représentent une portion modeste de leur budget, les mesures récentes impliquaient une charge financière significative pour les personnes habitant loin des grandes villes.

On estime que la taxe carbone pèse cinq fois plus sur le décile inférieur que sur le décile supérieur, alors même que celui-ci produit une pollution bien supérieure à celui-là. Injustice supplémentaire, l’industrie automobile se trouve exclue de l’effort national en faveur de la cause environnementale alors même qu’elle n’a cessé de développer, grâce à des aides gouvernementales, les moteurs diesel dont sont équipés six véhicules personnels sur dix en France, les plus anciens appartenant aux personnes aux revenus modestes. Lesquelles, dans le langage méprisant du porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, sont «des gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel», donc des archétypes du «beauf». Les politiciens qui vivent dans la capitale disposent d’un chauffeur ou bien se déplacent avec Uber, voire en métro, et possèdent une voiture hybride dans leur maison de campagne: ils ont donc du mal à s’imaginer que quelques centimes de plus sur le prix du carburant puisse devenir un problème et susciter la colère de certains.

Cette attitude hautaine, largement partagée et ouvertement exprimée dans la haute fonction publique dont, selon l’un d’eux, les membres tiennent les «gilets jaunes» pour des «imbéciles, brutaux, voyous, fascistes, réactionnaires, illuminés, passéistes, poujadistes, primaires, vulgaires», a renforcé le sentiment de relégation de catégories sociales déjà objectivement marginalisées et qui se voient ainsi stigmatisées par l’élite administrative et politique. Le Président lui-même a multiplié, avant et après son élection, les interventions publiques condescendantes, voire insultantes, à leur égard, les décrivant comme «fainéants ou cyniques», opposant «les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien», déplorant qu’on mette «un pognon de dingue dans les minima sociaux», affirmant à un jeune en recherche d’emploi «je traverse la rue et je vous trouve un emploi» et disant, au sujet des personnes en difficulté, qu’il faut «davantage les responsabiliser car il y en a qui font bien et il y en a qui déconnent».

Abondamment commentées, ces petites phrases, qu’un acte de contrition tardif à la télévision n’a pas suffi à effacer de la mémoire des Français plus ou moins directement concernés, expliquent probablement en bonne part pourquoi 68% de la population trouve le chef de l’État arrogant, et en font l’un des présidents les plus impopulaires de la cinquième République moins de deux ans après son élection. Comme le note Gérard Noiriel: «La dénonciation du mépris des puissants revient presque toujours dans les grandes luttes populaires, et celle des «gilets jaunes» n’a fait que confirmer la règle». Mais la superbe d’Emmanuel Macron n’est pas la seule cause du spectaculaire déclin de sa popularité et de l’hostilité croissante des Français à son encontre. Plus que ses mots, ce sont ses actes qui manifestent son indifférence.

Les premières décisions du Président nouvellement élu n’ont, à cet égard, guère laissé de doute sur l’orientation qu’il entendait donner à sa politique. Outre la réécriture du Code du travail dans des termes proches des demandes du Medef, la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, remplacé par un impôt exonérant les actifs financiers, et la baisse de l’impôt sur les sociétés, doublée d’une diminution programmée des charges sociales patronales, avec en regard, une réduction de la valeur réelle des allocations personnalisées au logement, des prestations familiales et des pensions de retraite ont fait d’Emmanuel Macron le «Président des riches». Le bilan de ces différentes mesures s’avère en effet, selon l’OFCE, essentiellement favorable aux 5% des ménages les plus aisés. Pour les justifier, l’ancien banquier a initialement invoqué le principe de ruissellement, pourtant abandonné par la plupart des économistes, selon lequel la baisse des impôts pour les plus aisés et des prélèvements pour les entreprises stimulerait l’investissement, créerait des emplois et, à terme, serait bénéfique pour tous. Parallèlement, il a certes annoncé une suppression de la taxe d’habitation, mais faute de précision sur les modalités de la compensation du manque à gagner pour les collectivités locales, il est à craindre que cette décision entraînera de nouvelles coupes dans les services publics.

Tandis que ces mesures ont été favorablement reçues par le patronat, la majorité de la population a compris que celui qui s’était proclamé «ni de droite ni de gauche» menait en réalité une politique néolibérale traditionnelle bien éloignée de la promesse de rénovation à laquelle il s’était engagé pendant la campagne présidentielle, et il apparaît donc désormais à beaucoup, sur le plan économique, comme un représentant de l’ancien monde. Probablement est-ce ce qui explique en partie le large soutien immédiatement apporté à la mobilisation des «gilets jaunes», beaucoup exprimant ainsi par procuration leur mécontentement.
Objet Politique Non Identifié

Mais peut-on véritablement parler de mouvement social au sens habituellement donné à cette qualification? Plusieurs éléments semblent aller à l’encontre de cette caractérisation, du moins au regard de la manière dont les choses se sont passées au cours des deux premiers mois (car elles n’ont cessé d’évoluer dans le temps). Premièrement, plutôt qu’une protestation organisée, on a eu affaire au départ à un soulèvement spontané, avec des blocages décidés entre amis et voisins et des appels à descendre dans la rue lancés sur les réseaux sociaux. Deuxièmement, aucun leader ou porte-parole n’est clairement identifiable, et même si certains semblent exercer une influence durable, celles et ceux qui se sont présentés comme interlocuteurs des autorités ou ont accepté des invitations sur les plateaux de télévision ont souvent été critiqués et parfois même malmenés. Troisièmement, les manifestations adoptent une forme inhabituelle, avec fréquemment des rassemblements convoqués tardivement sans toujours avoir recueilli les habituelles autorisations des préfectures. Quatrièmement, les mots d’ordre sont demeurés multiples, le refus de définir un programme réformiste ayant même été une manière de s’opposer aux pratiques partisanes ou syndicales. Rien n’empêche cependant de penser qu’avec le temps, ces traits puissent évoluer différemment, notamment dans le sens d’une plus grande structuration, comme on a pu l’observer dans d’autres contextes.

Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que partis et syndicats aient d’abord été déconcertés par l’irruption de cet objet politique non identifié qui rencontrait plus de succès que leurs traditionnelles mobilisations. Parmi les partis d’opposition, les premiers à s’être exprimés en faveur des «gilets jaunes» sont, sans surprise, situés aux extrêmes de l’échiquier politique, à savoir le Rassemblement national et Debout la France, d’un côté, la France Insoumise et le Nouveau Parti Anticapitaliste, de l’autre. Au regard de l’évolution des intentions de vote pour les prochaines élections européennes, il semble que les premiers bénéficient toutefois plus que les seconds de leur soutien au mouvement. Pour ce qui est des syndicats, l’embarras a initialement prédominé. Tandis qu’au niveau national, la CGT, la CFDT, la CFE-CGC et FO refusaient pour des raisons diverses de s’associer au mouvement, des invitations à le rejoindre étaient lancées par des branches locales, à Saint-Étienne, à Toulouse ou Marseille par exemple. Ce n’est que dans un second temps que des convergences se sont opérées de façon plus systématique sous la pression de la base et à mesure que se dessinaient avec plus de netteté les contours de la mobilisation.

Pendant longtemps en effet, sa composition sociodémographique et son orientation idéologique ont été difficiles à appréhender. Grâce à des observations ponctuelles de journalistes et de sociologues et grâce à des enquêtes statistiques conduites par des instituts de sondage et des organismes de recherche, il est possible d’en préciser quelques traits, tout en considérant avec prudence des résultats, dont certains ont été obtenus sur des ronds-points, d’autres grâce à des enquêtes auprès d’usagers de réseaux sociaux, d’autres encore par des sondages d’opinion auprès d’échantillons de la population (1).

Premièrement, la majorité des «gilets jaunes» déclare ne pas se positionner sur une échelle droite-gauche, ceux qui le font se situant généralement aux deux extrêmes. Deuxièmement, la mobilisation associe des hommes et des femmes (dont la présence est remarquablement élevée), des retraités et des étudiants, des travailleurs et des chômeurs, des artisans et des commerçants, des infirmières et des aide-ménagères qui partagent une même précarisation avec des revenus progressivement réduits par l’augmentation des dépenses contraintes et des prélèvements obligatoires. Troisièmement, beaucoup vivent hors des grands centres urbains (même s’il serait réducteur de les décrire comme une France périphérique), ainsi que dans des zones rurales, le point commun de ces territoires étant la nécessité d’utiliser un véhicule pour se déplacer et, souvent, le recul des services de l’État. Dans une certaine mesure, on peut donc les décrire comme triplement marginalisés – politiquement, économiquement et spatialement – et correspondant à ces «invisibles» dont parle Serge Paugam. Ils n’incluent pourtant pas les segments les plus pauvres de la société.

En effet, alors même que les banlieues dites en difficulté ont été le théâtre de soulèvements répétés au cours des dernières décennies, à l’occasion généralement de la mort de jeunes hommes lors d’interactions avec la police, leurs habitants, souvent d’origine immigrée, ne se retrouvent guère parmi les «gilets jaunes». Présentant des taux de chômage et des niveaux de pauvreté élevés, souffrant du désinvestissement des services publics, ayant plus souvent affaire aux forces de l’ordre qu’aux travailleurs sociaux, ils se sont néanmoins rarement joints au mouvement. Les raisons en sont probablement multiples: l’expérience des promesses non tenues des gouvernements successifs lors de leurs propres mobilisations, le sentiment de n’avoir eux-mêmes jamais reçu de soutiens dans ces occasions et la crainte de se faire interpeller s’ils se rendent aux manifestations étant donné les discriminations dont ils sont coutumiers. Il est toutefois important de relever que des convergences se sont faites assez tôt sur le terrain entre les «gilets jaunes» et les groupes en lutte contre les violences policières, tel le Comité Vérité pour Adama.

Les réactions du gouvernement à cette mobilisation aussi durable que populaire se sont révélées à la fois erratiques et contradictoires. Probablement est-ce en partie le fait de la présence aux postes clés du gouvernement d’une garde rapprochée du Président sans expérience politique d’élu, ce qui est aussi le cas du chef de l’État lui-même. Mais on ne doit pas sous-estimer non plus les effets de la marginalisation des corps intermédiaires qui a constitué un élément central de la stratégie d’Emmanuel Macron depuis son accession au pouvoir: outre les partis traditionnels, laminés lors de l’élection présidentielle en dehors du Rassemblement national et à un moindre degré de la France insoumise, ce sont les syndicats, affaiblis par la vague de réformes conduites sans qu’ils y soient associés, et les autorités indépendantes, qui se voient simplement ignorées. Soutenu par une majorité confortable de députés qui savent lui devoir leur poste et ne faisant face à presque aucun des contre-pouvoirs d’une société démocratique, le Président se présente, conformément à sa vision du souverain, comme le seul interlocuteur du «peuple». Or, avec seulement 28% de la population qui déclare lui faire confiance, score le plus faible jamais obtenu par un Président, il se trouvé pris au piège de sa propre stratégie.

Trois moments se sont dessinés dans la tentative présidentielle de sortir de cette nasse. Durant les premières semaines, espérant que la mobilisation s’éteindrait lors des fêtes de fin d’année, le chef de l’État est demeuré silencieux suffisamment longtemps pour même susciter des inquiétudes sur une possible vacance du pouvoir. Pendant ce temps, le Premier ministre se montrait ferme sur les deux revendications les plus fortement exprimées, refusant de renoncer à la taxe sur les carburants au nom de la protection de l’environnement, et d’augmenter le salaire minimum pour ne pas contrarier l’effet de la baisse de l’impôt sur les sociétés et des charges patronales. Dans ce que certains présentaient comme un dilemme entre défense des fins de mois et lutte contre la fin du monde, le gouvernement affirmait clairement son opposition à la première sans pour autant parvenir à convaincre de son engagement en faveur de la seconde au regard des décisions prises en matière de pesticides, d’industrie nucléaire et de production de charbon.

Cette approche s’étant avérée peu efficace et certains responsables politiques de la majorité présidentielle s’inquiétant de la tournure prise par les événements, une série de concessions ont ensuite été annoncées par le Président. Une analyse précise en révèle cependant les limites et les ambiguïtés. D’abord reporté, l’impôt sur les carburants a finalement été supprimé, sans bénéfice pour près de la moitié des personnes du décile inférieur qui n’ont pas de véhicule personnel. Une prime spéciale a été accordée aux travailleurs percevant un salaire minimum, mais il s’agit en réalité d’une avance sur des augmentations prévues et surtout la prise en charge en est intégralement assumée par l’État, autrement dit par les contribuables, et non par les employeurs qui peuvent ainsi profiter de cette situation pour retarder d’éventuelles augmentations de salaire. Les heures supplémentaires sont désocialisées et défiscalisées, ce dernier élément ne bénéficiant évidemment pas à la moitié des ménages ne payant pas d’impôt sur les revenus. Quant aux retraités, si les plus pauvres bénéficient de l’annulation annoncée de la hausse de la CSG, l’absence d’indexation des retraites sur le taux de l’inflation conduit automatiquement à leur dévaluation. Par ailleurs, l’impôt de solidarité sur la fortune et la revalorisation des minima sociaux, deux exigences fortes des «gilets jaunes», ne sont pas évoqués. En somme, pour les analystes, le «tournant social» évoqué par le Président n’a pas eu lieu: les catégories les plus modestes ne bénéficient pas des mesures annoncées, les ménages les plus aisés se voient épargnés, et c’est l’État qui prend en charge la hausse du salaire minimum. Enfin, l’ensemble de ce dispositif creusant significativement le budget de l’État, cela laisse entrevoir dans un futur proche de nouvelles amputations des services publics.

Finalement, confronté à la poursuite du mouvement malgré ses concessions, Emmanuel Macron a tenté d’en briser la dynamique en promettant la tenue d’un «grand débat national», présenté comme un remplacement de la logique verticale du pouvoir jupitérien par une logique horizontale de participation démocratique. Dans les faits, il est très vite apparu que le Président lui-même contrôlerait le processus en décidant de ses modalités, des thèmes abordés, des questions posées, du dispositif d’analyse des réponses, enfin de sa restitution publique et de sa traduction en termes de réformes soumises ou non à référendum.

Naturellement consultés pour la préparation de ces événements, les membres de la Commission nationale du débat public décidèrent de se retirer du processus après avoir constaté que leurs recommandations n’étaient aucunement suivies. La présidente de cette autorité indépendante critiqua pour sa part le caractère paternaliste et le manque d’impartialité du débat tel que conçu par le gouvernement. Sur le premier point en effet, certaines questions d’importance cruciale pour les «gilets jaunes» se trouvent d’emblée exclues (le référendum d’initiative citoyenne ou le rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune, par exemple) tandis que d’autres sont formulées pour clairement suggérer les réponses (lorsqu’on demande quels services publics doivent être supprimés pour pouvoir diminuer les impôts et réduire la dette en éludant l’alternative d’une réforme fiscale). Sur le second point, il existe une volonté de réactiver des divisions sur des sujets sensibles que les «gilets jaunes» avaient justement évités, qu’il s’agisse de l’immigration (en suggérant l’établissement de quotas, thème porté par les droites radicales) ou de la laïcité (en invitant à la renforcer, proposition visant à l’évidence la population musulmane, principale cible du discours sur la laïcité). Interrogés en janvier 2019 alors que se mettait en place le débat, 67% des Français se réjouissaient de sa tenue, mais 62% d’entre eux prédisaient que le gouvernement ne tiendrait pas compte de ce qui en ressortirait. C’était aussi l’avis de 79% de ceux qui déclaraient apporter leur soutien aux «gilets jaunes».
État de répression

Si la position du Président et du gouvernement a pu évoluer sur la réponse à apporter à cette crise , il est un élément sur lequel elle est demeurée constante: la dureté de la répression à l’encontre des manifestants. Pour Fabien Jobard, le bilan des blessures occasionnées par les forces de l’ordre «dépasse tout ce que l’on a pu connaître en métropole depuis Mai 68, lorsque le niveau de violence et l’armement des manifestants étaient autrement plus élevés». Plus de personnes ont en effet été mutilées par des policiers au cours des deux premiers mois du mouvement que pendant les dix années précédentes. Un décompte non exhaustif des blessés réalisé par le collectif Désarmons-les et par le journaliste indépendant Daniel Dufresne – travail rendu nécessaire par le fait que le ministère de l’Intérieur non seulement n’en donne pas communication mais s’est même longtemps contenté de nier leur existence – établit que 522 individus avaient été sérieusement blessés à la date du 10 mars 2019, soit moins de quatre mois après le début des manifestations (2).

La plupart des accidents sont dus à l’usage de lanceurs de balle de défense et de grenades lacrymogènes ou de désencerclement, armes souvent qualifiées de «sublétales» et qui ne sont pas en usage dans la plupart des pays européens. Une octogénaire est morte des suites d’une intervention pour des blessures graves au visage. Trois individus ont présenté un coma. Cinq ont eu une main arrachée. Vingt-deux ont perdu un œil. Les deux tiers des victimes ont été touchées à la tête, ce qui explique la fréquence des traumatismes faciaux et crâniens, alors même que ces armes sont supposées être dirigées exclusivement vers le tronc et les membres. Un reporter de guerre, qui n’avait jamais été blessé alors qu’il couvrait les scènes de conflit en Bosnie, en Afghanistan, en Libye, au Tchad, en Irak et en Syrie, dit l’avoir été pour la première fois à Paris. Les personnes filmant les violences policières se sont trouvées en effet particulièrement exposées, notamment les journalistes dont cinquante-six ont été blessés, de même que les personnes portant secours aux victimes, quatorze soignants, aussi appelés «street medics», ayant eux-mêmes été touchés.

Contre l’évidence des faits, y compris de ceux enregistrés par ses propres services, et alors que le nombre de personnes sérieusement touchées par les forces de l’ordre dépassait la centaine, le ministre de l’Intérieur affirma le 15 janvier ne connaître «aucun policier, aucun gendarme, qui ait attaqué un manifestant». Une telle dénégation mérite d’être prise au sérieux. Comme l’écrivait Hannah Arendt au début des années 1970, «l’insincérité en matière politique au plus haut niveau du gouvernement», ou ce qu’on appelle parfois le mensonge d’État, «ne s’est pas introduite dans la politique à la suite de quelque accident dû à l’humanité pécheresse» et, par conséquent, «l’indignation morale n’est pas susceptible de la faire disparaître» (3). Il ne suffit pas de la dénoncer, il importe de la comprendre. En affirmant qu’il n’avait rien vu et que donc rien ne s’était passé, Christophe Castaner envoyait un message clair à ses agents: le gouvernement les soutenait et ne serait pas regardant – littéralement – sur leurs déviances et leurs violences.

Il y a là une continuité dans l’action de l’État depuis plus de trois décennies, mais la tendance semble s’être amplifiée sous l’actuelle présidence. Déjà, l’état d’urgence déclaré en novembre 2015 après les attentats de Paris avait considérablement élargi les prérogatives des forces de l’ordre tout en restreignant le droit de manifester. Lorsque Emmanuel Macron en annonça avec éclat la fin le 1er novembre 2017, ce ne fut toutefois qu’après avoir fait voter deux jours plus tôt une loi qui inscrivait dans le droit les principales mesures de l’état d’urgence. (4) L’exception est ainsi devenue la nouvelle norme. Ce qui avait été justifié au nom de la lutte contre le terrorisme fait désormais partie de l’arsenal législatif dont la police peut se prévaloir aussi bien en matière de sécurité publique dans les quartiers populaires qu’en matière de maintien de l’ordre dans les manifestations de rue. S’agissant de ces dernières, la présence de snipers sur les toits, le port de fusils d’assaut semi-automatiques et l’usage d’armes mutilantes deviennent légitimes et, selon un syndicat des forces de l’ordre, la hiérarchie donne elle-même l’ordre de «tirs tendus» avec les lanceurs de balle de défense.

On comprend que, dans ce contexte, les déclarations publiques de membres du gouvernement parlant de «ceux qui cassent les policiers» et d’une «volonté de tuer» au sein des «gilets jaunes» visent à galvaniser les troupes et à justifier par anticipation les violences. Du reste, le Président a décidé de ne plus établir de différence entre manifestants pacifiques et éléments violents lorsqu’il a affirmé le 26 février que «lorsqu’on va dans des manifestions violentes, on est complice du pire». C’est dans cette logique qu’une loi restreignant le droit de manifester a été soumise au Parlement, donnant lieu à une mise en garde de la Commissaire européenne aux droits de l’homme. Pour ce qui est des violences policières, ni l’intervention du Défenseur des droits, ni l’avertissement du Conseil de l’Europe, ni la demande d’enquête du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme des Nations Unies n’ont eu raison de la détermination du gouvernement à utiliser la force contre les manifestants et les observateurs. Et en réponse à cette dernière requête internationale, le porte-parole du gouvernement a pu se contenter de marquer son étonnement, plutôt que son embarras, en constatant que la France était le seul pays occidental, aux côtés du Venezuela et d’Haïti, dans la liste des pays où la police faisait montre d’un «usage excessif de la force» lors de manifestations. (5) Une telle désinvolte assurance tient en partie à ce que le gouvernement a longtemps réussi à imposer dans les médias sa version des faits, stigmatisant les violences des «gilets jaunes» pour couvrir celles de ses agents. Il n’a cependant pas réalisé que, dans la manière dont la situation est perçue dans le pays comme à l’étranger, les choses ont commencé à changer.
Spectacle de violence

Remarquablement, en effet, pendant les premières semaines de la mobilisation, la presse nationale et internationale n’a rien dit des personnes blessées par les tirs des policiers et des gendarmes. Elle était en revanche fascinée par les images de barricades en feu, de dégradation de monuments publics et de pillage de magasins de luxe, décrivant des scènes de chaos. Non sans complaisance à l’égard du gouvernement mais aussi mépris ouvertement exprimé à l’endroit des «gilets jaunes», certains médias reproduisaient simplement la version officielle du ministère de l’Intérieur, s’indignant des dommages occasionnés, ne se donnant guère les moyens de distinguer manifestants et casseurs, et citant les statistiques des blessés parmi les forces de l’ordre mais jamais parmi les personnes présentes dans les rassemblements et les défilés.

Illustration de cette vision sélective, le 5 janvier, la vidéo d’un ancien champion de boxe frappant un policier qui se protégeait derrière son bouclier a fait pendant quarante-huit heures le tour des chaînes d’information continue et des journaux télévisés, générant des réactions de colère comme celle d’un ancien ministre appelant les policiers «à se servir de leurs armes», sans que soient même mentionnées les sept personnes grièvement blessées ce jour-là par des tirs des forces de l’ordre et présentant divers traumatismes crâniens et destructions faciales ainsi que, pour l’une d’elles, la perte d’un œil. Dans les semaines qui suivirent, grâce au travail de collectifs et de journalistes, le regard sur les violences s’inversa et, au niveau national comme international, l’indignation, initialement dirigée contre les manifestants, se déplaça vers les policiers et les gendarmes.

Les conséquences de cette représentation médiatique biaisée qui a prévalu pendant pratiquement les deux premiers mois de la mobilisation sont contradictoires. L’insistance à montrer les violences des «gilets jaunes» a conduit, d’un côté, à ignorer le fait qu’elles étaient le fait d’un petit nombre tandis que la grande majorité des manifestants se rassemblaient et défilaient dans le calme, et de l’autre, à normaliser les brutalités des forces de l’ordre en les escamotant dans un premier temps et en les présentant comme une réaction légitime dans un second.

À cet égard, il est remarquable que le Président ait pu déclarer le 31 janvier à des journalistes que les manifestants étaient infiltrés par «40 000 à 50 000 ultras qui veulent la destruction des institutions», les uns appartenant à la «fachosphère» et les autres à la «gauchosphère», alors même que des notes confidentielles des services de renseignement affirmaient quelques jours plus tôt que les ultras avaient quasiment disparu des cortèges – une déconnexion entre la parole présidentielle et le renseignement intérieur qu’on imaginerait plus facilement de l’autre côté de l’Atlantique. Mais paradoxalement, les images des violences commises par certains ont aussi contribué à rendre la mobilisation visible, aussi bien dans le pays qu’à l’étranger. Si, au cours des dernières années, d’autres mouvements sociaux avaient fait descendre les gens dans la rue, parfois en plus grand nombre, aucun n’avait eu un tel écho dans les médias ni un tel effet sur l’action du gouvernement.

Que pendant plus de trois mois, malgré les efforts du pouvoir pour la discréditer, malgré les présentations souvent peu avantageuses faites dans les médias, malgré la réalité des dégradations et des destructions provoquées, cette mobilisation ait pu continuer à bénéficier d’un soutien majoritaire dans la population est en soi remarquable. On peut faire l’hypothèse que les violences qui ont émaillé le cours des manifestations apparaissent à beaucoup comme une réponse compréhensible, sinon justifiable, à la violence structurelle de la société qu’elles rendent soudain manifeste.
Sens et incertitude

Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives sur le sens et a fortiori sur l’avenir de la mobilisation des «gilets jaunes». Les comparaisons historiques ou contemporaines peuvent s’avérer utiles à la recherche, à condition néanmoins qu’elles ne procèdent pas simplement de la projection de schémas, de désirs ou d’attentes des chercheurs ou des intellectuels qui se livrent à ces exercices. Il semble toutefois possible de formuler deux constats.

D’une part, cette mobilisation constitue un événement au sens fort du terme, à savoir une rupture temporelle avec le cours normal de l’Histoire. Il y aura un avant et un après, et toute tentative de diminuer la portée de cet événement dans la vie politique française ne peut que confirmer sa signification et renforcer sa justification. Il importe au contraire de saisir l’originalité de ce moment, en particulier la manière dont les «gilets jaunes», dans leur diversité, ont posé les questions de la justice sociale et des pratiques démocratiques, bousculant la suffisance des gouvernants.

D’autre part, la légitimité dont ils ont d’emblée bénéficié dans la population et la résonance qu’y ont eue leurs revendications indiquent qu’au-delà de leurs doléances spécifiques, que des commentateurs ont tôt fait de réduire à de banales requêtes individuelles, la demande de reconnaissance des manifestants et leur aspiration à une vie digne trouvent un écho dans de larges segments de la société, ceux-là mêmes dont les responsables politiques font peu de cas, quand ils ne les méprisent pas. On a parlé de populisme au regard de la dénonciation des élites. Bien plus pourtant que de se présenter comme le peuple, les «gilets jaunes» rappellent aux dirigeants l’existence d’une catégorie qui avait disparu de leur vocabulaire: les classes populaires.



Source: Lava


Une version antérieure de ce texte a été publiée dans le numéro de janvier-février 2019 (n° 115, p. 77-92) de la New Left Review sous le titre: «An Improbable Movement? Macron and the Rise of the Gilets Jaunes». Les auteurs voulaient faire comprendre à un public international les enjeux d’une mobilisation souvent caricaturée dans les journaux étrangers, à l’instar du New York Times qui, le 15 janvier 2019, comparait la situation en France à «celle des années 1930, quand les ligues fascistes marchaient sur l’Assemblée nationale, menaçant la démocratie française». Pour les lecteurs francophones, familiers de la réalité française, l’intérêt du présent article, qui est une version substantiellement révisée et actualisée, est qu’il tente de proposer une vision d’ensemble, quoique nécessairement inachevée, de ce qui s’est joué entre novembre 2018 et mars 2019. Les auteurs espèrent que l’analyse apparaîtra de pertinence à la veille de la convergence des marches des «gilets jaunes» contre les violences policières et pour le climat.

Notes:
Benoît Coquard, «Des femmes, des abstentionnistes, des bandes de copains… Un sociologue raconte les “gilets jaunes”», BiblioObs, 1 décembre 2018; Collectif Quantité critique, «Enquête. Les “gilets jaunes” ont-ils une couleur politique?», L’Humanité, 19 décembre 2018; Collectif, «Qui sont vraiment les “gilets jaunes”? Résultat d’une enquête sociologique», Le Monde, 26 janvier 2019; Luc Rouban, «Les “gilets jaunes”, une transition populiste de droite», The Conversation, 28 janvier 2019, voir http://theconversation.com/les-gilets-jaunes-une-transition-populiste-de-droite-110612.
Désarmons-les, «Recensement provisoire des blessé-e-s des manifestations des mois de novembre-décembre 2018», http://desarmons.net/index.php/2019/01/04/recensement-provisoire-des-blesses-graves-des-manifestations-du-mois-de-decembre-2018/ ; Mediapart Panoramique, «Allô, Place Beauvau?», www.mediapart.fr/studio/panoramique/allo-place-beauvau-cest-pour-un-bilan
Hannah Arendt, «Du mensonge en politique. Réflexions sur les documents du Pentagone», Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine, Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 8 et 10.
Journal Officiel, «Loi n° 2017-1510 du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme», voir www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2017/10/30/INTX1716370L/jo/texte; Paul Cassia, «Sortie de l’état d’urgence temporaire, entrée dans l’état d’urgence permanent», Mediapart, 31 octobre 2017.
AFP, «Le Défenseur des droits demande la “suspension” de l’usage des lanceurs de balle de défense», L’Obs, 17 janvier 2019; Karl Laske, «Répression des “gilets jaunes”: l’avertissement du Conseil de l’Europe», Mediapart, 26 février 2019; AFP, «Gilets jaunes: l’ONU réclame une enquête sur “l’usage excessif de la force”, le gouvernement réplique», Libération, 6 mars 2019.

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