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« Le Tibet libre » : quand « La Libre Belgique » fait le plein de contre-vérités

DO Investig´Action, 29 Jun 2019 


Tout se passe comme si, dès l’instant où l’on se place sous l’étendard « Free Tibet », les fonds tombaient du ciel, que ce soit en francs suisses ou en dollars US : cela n’aurait-il pas dû réveiller le sens critique de la journaliste ?

Deux mois après la regrettable promotion par Philippe Paquet d’un livre indigent et obsolète sous le titre Un Tibet plus mort que vif (1), voilà que le quotidien La Libre Belgique en remet une couche, sous la plume cette fois de Sabine Verhest, avec un titre tout aussi grossièrement trompeur, même s’il est placé entre guillemets : « Le Tibet est une prison à ciel ouvert » (2). Cet article est sous-titré Dhondup Wangchen a passé six ans en prison (3) pour avoir fait parler des Tibétains de leurs conditions de vie. Les deux premiers tiers de l’article sont consacrés au cinéaste tibétain Dhondup Wangchen, tandis que le dernier tiers, sous-titré Un jour, cela va exploser, se résume à des questions posées à Kirti Rinpoché sur la liberté religieuse au Tibet et aux réponses de ce dernier.

Sabine Verhest est une jeune journaliste-reporter-photographe, analyste au service international de La Libre Belgique. Elle s’est notamment intéressée au Tibet, dont elle a tiré un livre (4). C’est une personnalité attachante avec laquelle j’ai déjà entretenu une correspondance amicale. Dans une vidéo sur NEW6S, elle plaide pour un journalisme constructif (mettre en valeur ce qui va bien dans le monde) tout en conservant un regard critique propre au métier de journaliste. Mais son article du 17 juin me paraît en totale contradiction avec ce programme, car il se braque sur le pire et néglige la critique (5). Au lecteur d’en juger.

À propos de Dhondup Wangchen

a) Le contexte

Dhondup Wangchen n’est pas un inconnu. En 2012 déjà, son épouse Lhamo Tso avait lancé une pétition, répercutée par Amnesty International, dans laquelle elle affirmait : « My husband has committed no crime » pour avoir réalisé le film Leaving Fear Behind à la veille des Jeux Olympiques de Pékin de 2008. J’avais alors rédigé un long commentaire de cette initiative auquel Amnesty International n’a pas daigné répondre (6).

Je m’y attachais à replacer cette pétition dans son contexte, à savoir la campagne, largement orchestrée de l’étranger, visant à boycotter les J.O. de Pékin, qui allait dégénérer le 14 mars à Lhassa, lorsque des Tibétains, parmi lesquels des moines, ont saccagé et incendié de nombreux édifices publics et privés, et sauvagement assassiné une vingtaine de Chinois Han ou Hui (7). Face à de telles violences, Pékin ne pouvait pas rester les bras croisés. Que la répression ait été disproportionnée, c’est sans doute vrai ; c’est aussi le reproche qui fut adressé jadis à George Bush père après les émeutes de Los Angeles en 1992… Il n’en reste pas moins vrai que les manœuvres indépendantistes qui se sont donné libre cours au Tibet en 2008 ne pouvaient pas rester impunies, … pas plus que, dix ans plus tard, les manœuvres des indépendantistes catalans. Faut-il rappeler qu’en droit international, tout État a le droit de défendre son intégrité territoriale ? Pourquoi un droit reconnu à l’Espagne serait-il refusé à la Chine ?

Dans la mesure où le film Leaving Fear Behind pouvait constituer, fût-ce à l’insu de son auteur, une arme aux mains des séparatistes tibétains, l’arrestation de Dhondup Wangchen pouvait se justifier, quelle que soit la sympathie qu’on peut avoir pour lui. Mais, bien évidemment, cela ne peut donner le moindre début de justification aux tortures dont il se plaint d’avoir été victime. Car, en ce qui concerne la question tibétaine – comme partout dans le monde où règnent des tensions – rien n’est jamais tout noir ni tout blanc.

Dans un excellent article publié dans Le Soir du 21 juin 2019, le journaliste et essayiste Jean-Paul Marthoz rappelle, à propos des tensions entre les USA et l’Iran, que « les médias ne devraient pas relayer les affirmations de l’administration sans une forte dose de contextualisation. » (8) Cela vaut pour toutes les affirmations, qu’elles proviennent d’une administration ou d’un simple citoyen. Or, dans le cas qui nous occupe, Dhondup Wangchen ne se prive pas d’affirmer une série de contre-vérités dont on aurait aimé que Sabine Verhest se démarque. Florilège :

b) Les contre-vérités traditionnelles

Sédentarisation forcée des nomades sous prétexte de développement ???

Est-ce que la journaliste n’aurait pas dû à tout le moins prendre ses distances avec cette antienne chère à Human Rights Watch ? Pour une approche un peu sérieuse de cette question, lire, entre autres, l’article http://tibetdoc.org/index.php/societe/habitat/336-delocalisation-des-nomades-au-tibet que le grand connaisseur du Tibet Jean-Paul Desimpelaere a écrit quelques mois avant sa mort.

Interdiction de posséder une photo du dalaï-lama ???

Ce n’est vrai qu’en partie. Dans plusieurs sites du Haut Plateau, on peut voir le portrait du dalaï-lama en tant qu’icône proprement religieuse (ma femme en a photographié plusieurs, Ursula Gauthier aussi). Ce qui est interdit, c’est le fait de brandir l’effigie du dalaï-lama comme étendard des revendications séparatistes.

Les Chinois ont fait du Tibet une prison à ciel ouvert ???

Il suffit de parcourir le Tibet, d’y constater le spectaculaire développement économique coexistant avec l’omniprésence des moines pour comprendre qu’une telle affirmation est tout simplement fausse. Elle est injurieuse pour tous les Tibétains du Tibet qui travaillent courageusement à la modernisation de leur pays au sein de la grande Chine et qui voient leur niveau de vie augmenter régulièrement. Elle est aussi injurieuse pour les nombreuses populations du monde qui vivent dans des conditions infrahumaines : on pense aux innombrables camps de réfugiés, on pense à la Bande de Gaza : là sont les véritables prisons à ciel ouvert.

Cela fait 70 ans qu’on a été envahis ???

À force d’être ressassées, certaines fake news finissent pas apparaître comme des vérités. Faut-il rappeler que le Tibet fait partie de la Chine depuis des siècles ? Un grand quotidien d’information n’aurait-il pas dû, fût-ce en note, rappeler cette vérité historique indéniable ?

c) Une image d’Épinal pour croyants naïfs

Et d’ailleurs, Dhondup Wangchen est-il simplement, comme le présente Sabine Verhest, un simple réalisateur amateur ayant décidé de montrer au monde la réalité vécue par les Tibétains ? Cela cadre mal avec ce qu’elle en écrit plus loin : Avec Golog Jigme, un moine réfugié en Suisse, Dhondup Wangchen a voyagé pendant cinq mois dans l’est du Tibet, en 2007 et 2008, pour recueillir les témoignages (…) Pourquoi ne semble-t-elle pas se demander comment ce petit Tibétain inculte (il ne parle même pas la langue nationale), né dans une famille de paysans du Qinghai, a pu réussir et surtout financer une telle entreprise ?

Au sujet de ses antécédents, la Wikipédia anglaise écrit : « En 1993, lui-même et l’un de ses cousins ont traversé l’Himalaya en direction de l’Inde afin de recevoir la bénédiction du dirigeant spirituel exilé du Tibet, le dalaï-lama. Peu après, Dhondup est retourné au Tibet pour agir en tant qu’activiste de la cause tibétaine. » (https://en.wikipedia.org/wiki/Dhondup_Wangchen). (9)

Pour réaliser son film, lui et Golog Jigme, un moine aujourd’hui réfugié en Suisse coordonnaient leurs efforts « avec un cousin de Dhondup Wangchen, Gyaljong Tsetrin, qui réside en Suisse. » Le matériel filmé a été « transféré en Suisse où des collègues de la compagnie de production de Dhondup Wangchen, Filming for Tibet, ont procédé au montage de Leaving Fear Behind. » (Ibid.) Ce documentaire de 25 minutes concocté par la compagnie de production suisse de ce simple réalisateur amateur montre « des personnes d’ethnie tibétaine critiquant le choix de la Chine en tant que pays organisateur des Jeux olympiques d’été 2008, faisant l’éloge du dalaï-lama et exprimant leur aversion envers les migrants d’ethnie Han. » (https://en.wikipedia.org/wiki/Dhondup_Wangchen). (9)

Ce message de haine a ensuite « été projeté pour la première fois le jour de l’ouverture des Jeux Olympiques de Pékin et montré clandestinement à des journalistes étrangers. » (ibid.)

Toujours à propos du financement du film et de son auteur, on aurait aussi aimé que Sabine Verhest demande à Dhondup Wangchen (mais l’a-t-elle au moins rencontré ?) avec quel argent il a fait appel à des passeurs pour traverser le Yunnan et le Vietnam jusqu’en Thaïlande, d’où il s’est envolé en Suisse et avec quel argent, quelques années auparavant, il avait aussi payé des passeurs pour envoyer ses enfants étudier dans une école tibétaine en Inde. Tout se passe comme si, dès l’instant où l’on se place sous l’étendard « Free Tibet », les fonds tombaient du ciel, que ce soit en francs suisses ou en dollars US : cela n’aurait-il pas dû réveiller le sens critique de la journaliste ?

À propos de Kirti Rinpoché

a) Manque de liberté religieuse ?

Rappelons d’abord brièvement qui est ce Kirti Rinpoché que Sabine Verhest a interviewé alors qu’il était « en visite privée à Bruxelles ». Né en 1942 au Sichuan, Lobsang Tenzin Jigme Yeshi Gyantso a été reconnu en 1946 comme le 11e dans la lignée des Kirti Rinpochés et intronisé en 1947. Comme bien d’autres lamas, il a fui en Inde en 1959. En 1990, il a fondé à Dharamsala une succursale du monastère de Kirti qui était établi depuis des siècles dans l’actuel District d’Aba, dans le Sichuan. D’après Wikipédia, Kirti 2 comptait, en 2008, 201 moines, tous arrivés du Tibet.

Tout en reconnaissant qu’avec l’arrivée des Chinois, le Tibet a connu des développements, Kirti Rinpoché fait part de son mécontentement en matière de liberté religieuse : Les autorités chinoises mettent tout en œuvre pour limiter l’enseignement du bouddhisme. Il y a deux facteurs importants dans l’existence d’un monastère : le nombre de moines et nonnes ainsi que les moyens financiers. Les communistes chinois font en sorte de contrôler les deux.

b) Trop peu de moines ?

Petite remarque préliminaire : alors que le monachisme féminin est ultra-minoritaire au Tibet et que les nonnes sont y souvent quantité négligeable, sinon catégorie méprisée, il est amusant, si l’on peut dire, de constater que la population des nonnes ferait subitement partie des préoccupations du haut clergé bouddhiste : nouveau clin d’œil au féminisme occidental après que le dalaï-lama himself eut déclaré – ce qui « ne mange pas de pain », étant donné le caractère patriarcal du lamaïsme » − que son successeur pourrait être une femme !

En prenant l’estimation la plus basse, sur tout le Haut Plateau (Région autonome du Tibet plus les territoires limitrophes à forte minorité bouddhiste), les moines sont au moins 120 000, ce qui correspond grosso modo à 4 % de la population mâle. À titre de comparaison, en France, on estime à 45 000 l’ensemble des prêtres et des religieux pour une population 25 fois plus nombreuse : s’il y avait en France autant d’hommes d’Église que de moines au Tibet, ils seraient … 1 300 000 ! Que valent alors les accusations de Kirti Rinpoché ? Elles ressemblent fort à de la nostalgie pour le « bon vieux temps » de la théocratie millénaire, quand les moines, alors beaucoup plus nombreux qu’aujourd’hui, constituaient une énorme classe de parasites largement responsable de la stagnation, et même de l’hallucinante régression socio-économico-démographique qui a caractérisé les derniers siècles de l’Ancien Régime tibétain (10).

c) Pas assez d’argent ?

Bien évidemment, quand on garde la nostalgie du train de vie qui était celui des moines de haut rang d’avant 1950, on ne peut se contenter de la modeste pension de retraite que verse l’État aux religieux tibétains âgés de 60 ans (11) et l’on doit trouver très injuste que les autorités de la province du Sichuan − après avoir dû constater que les émeutes avaient causé des dégâts équivalant à la totalité des rentrées fiscales sur les dix dernières années (voir, dans la version française de Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Monast%C3%A8re_de_Kirti) (12)−, aient décidé de récompenser financièrement les monastères tibétains qui sont restés des lieux de prière et d’étude sans se transformer, comme d’autres, en foyers d’agitation (13). Il faut ici rappeler que c’est précisément le District d’Aba, où est implanté l’antique monastère de Kirti, qui s’est particulièrement fait remarquer par la violence des manifestations anti-chinoises et par le nombre des immolations par le feu (14)…

Il n’est d’ailleurs pas interdit d’imaginer que, par téléphones portables interposés, certains responsables de Kirti 2 aient depuis Dharamsala, sans qu’il leur en coûte, encouragé Kirti 1 à prendre une part active dans les événements des années 2008 et suivantes, quitte à susciter des vocations suicidaires…

Et quand Kirti Rinpoché déclare : un jour, cela va exploser, on est en droit de se demander si le message, perçu 5 sur 5 au Tibet, ne constitue pas un appel irresponsable à la sédition. Est-ce que ce dignitaire politico-religieux ne ferait pas mieux d’user de son influence pour rappeler à ses ouailles restées au Tibet qu’ils ont tout à gagner à œuvrer pacifiquement au développement économique et culturel de leur pays au sein de la République populaire de Chine ?


Notes :
Voir http://tibetdoc.org/index.php/politique/mediatisation/487-une-reedition-superflue-d-un-livre-partisan-et-obsolete
Si l’article, publié le 17/06/2019, n’est pas disponible sur le site de La Libre Belgique, je peux vous envoyer sur simple demande le texte scanné (→ lacoix@lacroix-deruyt.be).
Libéré en juin 2014, il a fui le Tibet et rejoint sa famille à San Francisco en décembre 2017
TIBET, Histoires du Toit du Monde, éd. Nevicata, 2012. Voir ma recension : http://tibetdoc.org/index.php/politique/mediatisation/408-une-analyse-critique-du-livre-de-sabine-verhest-tibet-histoires-du-toit-du-monde-ed-nevicata-2012
Je note toutefois qu’au bas d’une photo reproduite dans la version papier de l’article, Sabine Verhest fait figurer la légende suivante, permettant de ne pas désespérer de son esprit critique : « Des moines débattent dans les environs de Lhassa. Cela n’empêche pas les organisations de défense des droits de l’homme d’accuser Pékin d’atteintes à la liberté religieuse. »
Disponible sur simple demande.
Voir notamment http://tibetdoc.org/index.php/politique/conflits/387-5-questions-a-propos-du-soulevement-au-tibet. En cherchant bien sur YouTube, on peut encore voir des images de ces émeutes sanglantes.
Jean-Paul Marthoz, Iran-USA : le mensonge est une bombe à retardement in Le Soir du 21/06/2019.
La mise en évidence est de moi.
Voir, dans Albert Ettinger, Tibet, Paradis perdu ?, China Intercontinental Press, 2018, le chapitre 12, intitulé « Sclérose, décadence et déclin ». Pour avoir une idée de l’intérêt de cet ouvrage magistral, lire la recension http://tibetdoc.org/index.php/histoire/periode-bouddhiste/483-tibet-paradis-perdu-ou-enfer-demasque.
d’après Le Soir du 25 novembre 2011.
Cet article se base notamment sur le témoignage de Warren W. Smith jr, écrivain américain travaillant pour le service en tibétain de Radio Free Asia et sur l’étude de Bruno Philip, journaliste au Monde, qui a interrogé en décembre 2008 des citoyens d’Aba sur les événements du 16 mars.
d’après Radio Free Asia, 30/05/2015 ; repris par tibet-info.net le 03/06/2015.
Dans une phrase introductive à une de ses questions à Kirti Rinpoché, Sabine Verhest confirme ce fait : Un tiers des quelque 150 immolations par le feu de Tibétains ont eu lieu dans votre région d’origine. Pour un aperçu plus général des troubles au Tibet en 2008, voir les travaux de Enze Han et Christopher Paik : Our results indicate that the spread and frequency of protests are significantly associated with the number of government-registered Buddhist sites in particular locales (Résumé de l’étude Reversal toward Repression and Changing Dynamics of Ethnic Demography: Evidence from Tibet in The China Quarterly).





Source : Investig’Action

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