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Venezuela-Débat. «C’est une tragédie sociale que le gouvernement ne reconnaisse pas l’hyperinflation»

Rafael Ramírez, ex-président de PDVSA, et Hugo Chavez

Do Alencontre, 31 de maio, 2018
Entretien avec Rodrigo Cabezas conduit par Gustavo Ocando Alex



Nicolas Maduro, récemment réélu président du Venezuela, promet que dès maintenant, dans son deuxième mandat, il fera les réformes nécessaires pour surmonter la pire crise économique du pays dans son histoire récente. Mais Rodrigo Cabezas, qui fut ministre des Finances de Hugo Chávez entre 2007 et 2008, n’a pas cet espoir. Dans cet entretien, il critique le «dogmatisme stérile» et la «myopie dogmatique» d’un gouvernement «éloigné de la science économique». RodrigoCabezas, âgé de 61 ans, qui est aujourd’hui professeur d’université, a reçu BBC Mundo dans sa maison de Maracaibo. RodrigoCabezas qui fut membre du parti chaviste officiel, le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), jusqu’en 2016, est d’avis que le gouvernement de Maduro s’engage sur un sol «fragile» depuis son triomphe aux élections présidentielles et avertit du dommage que les sanctions [des Etats-Unis et d’autres pays] peuvent causer à la population. (BBC Mundo)

Le Venezuela vit peut-être sa pire crise sociale et économique. Le gouvernement avance une explication et ses détracteurs une autre. S’agit-il d’une «guerre économique» ou d’une crise dont le pouvoir exécutif lui-même est coupable?

Ces quatre dernières années nous assistons à la détérioration progressive de toutes les variables qui font fonctionner une économie. C’est une crise systémique et d’option économique. La récession économique, l’hyperinflation, le non-paiement de la dette extérieure, l’effondrement de la production de pétrole, la dénutrition, sont bien présents. Il n’y a pas ici de phénomènes ou de mystères qui ne puissent pas être élucidés avec les instruments que nous offre la «science».

Quel est le principal talon d’Achille de l’économie vénézuélienne?

Sans aucun doute, c’est l’hyperinflation. Elle est sans précédent pour les Vénézuéliens. C’est une tragédie sociale que le gouvernement ne reconnaisse pas l’hyperinflation et n’appelle pas la nation et les structures étatiques à la surmonter. Pour des raisons humaines et économiques, il est urgent de l’arrêter. Si le gouvernement et la Banque centrale du Venezuela (BCV) continuent à la négliger, l’hyperinflation peut facilement dépasser en décembre de cette année 60’000%.

Quelle est la cause de l’hyperinflation au Venezuela?

L’hyperinflation a été provoquée par les gouvernements à partir de la sphère monétaire et de la politique des changes. Au Venezuela, nous enregistrons une augmentation de l’offre monétaire débordante, à des niveaux sans précédent, à tel point qu’elle a explosé de 4 mille milliards de bolivars en janvier 2016 à 422 mille milliards en mars de cette année, au moment où chutent simultanément le produit intérieur brut, les exportations de pétrole et les recettes fiscales internes.

Des économistes ont mis la faute également sur l’excès d’argent inorganique [issu de la planche à billets].

La BCV émet de l’argent à partir de rien, simplement en pressant le bouton d’un ordinateur, de l’argent électronique converti en dette multimilliardaire de la compagnie Pétroles de Venezuela SA (PDVSA) envers la BCV et, de cette façon erronée, la BCV finance les dépenses publiques en amplifiant la masse circulante de la monnaie. Qui peut nier, sérieusement, que cette masse disproportionnée d’argent électronique – convertie en demande intérieure qui court derrière la pénurie de marchandises et de produits du fait de la récession, de la contrebande de biens importés, de l’extraction de pétrole au noir et de la chute des importations du fait du blocus financier – allait provoquer une augmentation surprenante des prix exprimés en bolivars?

Quelle serait votre recette économique pour résoudre cette crise?

La première chose qu’il faudrait faire, ce sont des calculs pour estimer et fixer les modalités du taux de change. Deuxièmement, interdire à la BCV d’émettre de l’argent inorganique électronique. Troisièmement, suspendre le contrôle des changes et aller vers un taux de change fluctuant auquel la BCV contribue comme un régulateur du marché, en dépénalisant totalement l’achat et la vente de titres et autres instruments financiers. Quatrièmement, fixer les objectifs d’inflation en corrélation, ou liés, avec le programme de consolidation budgétaire. Cinquièmement, une politique à propos des taux d’intérêt et du traitement de la dette qui puisse soutenir le nouveau taux de change.

Mais toutes mes remarques critiques et mes avertissements furent ignorés, méprisés et disqualifiés en leur collant l’étiquette de propositions néolibérales.

Y a-t-il d’autres causes de l’actuelle crise économique?

L’absence ou le manque d’une conduite professionnelle de la politique économique a évité de voir ce qui allait nous tomber dessus. Les réponses de l’Etat persévèrent dans la même erreur, sur le terrain de décisions administratives punitives. Penser qu’on peut corriger la grave distorsion des prix relatifs avec des milliers de procureurs dans les rues, en fermant des établissements et en emprisonnant des patrons ou des commerçants, c’est non seulement inefficace et absurde, mais c’est devenu contre-productif. Cela a provoqué plus de disette, de pénurie, et plus de spéculation.

La politique des changes a-t-elle favorisé la crise?

La politique des changes pratiquée par ce gouvernement a été le principal détonateur. En ne corrigeant pas à temps le gigantesque différentiel de change [bolivar-dollar] allant jusqu’à trois fois le prix officiel du dollar, on a détruit la conformation de la structure des coûts dans l’industrie, l’agroalimentaire et le commerce importateur. Quand l’inflation s’est aggravée dès 2015, nous avons réclamé une correction ou une simplification des changes pour mettre fin à la corruption autour du dollar officiel le moins cher et éviter l’augmentation du taux de change qui renchérissait les importations. Ces propositions ne furent pas entendues.

Et la chute de la production pétrolière?

Qu’aujourd’hui nous ne produisions que 1,5 million de barils de pétrole par jour ne peut que surprendre n’importe quel Vénézuélien [la remontée récente du prix du baril n’aura dans le cas du Venezuela qu’un effet limité dans la mesure où la production effective a chuté massivement, soit de plus de 40%]. C’est consternant pour ne pas dire plus. La perte de recettes budgétaires due à cette chute dépasse 20 milliards de dollars en 2017-2018.

Partagez-vous l’argument que les sanctions de la part de gouvernements étrangers contre des officiels et contre l’Etat vénézuélien sont des causes de la crise?

Ces mesures ont une origine géopolitique. Les sanctions qui frappent des dirigeants du secteur public et des entrepreneurs privés, présumés corrompus, ont une portée personnelle. Par contre, le blocus financier et bancaire frappe la possibilité d’importation d’aliments, de médicaments, de matières premières, de pièces détachées, entre autres, ainsi que les mécanismes du marché pour financer l’économie. Nous n’avons plus de banques correspondantes [partenaires reconnues] dans le monde et l’interdiction de l’achat de titres de la dette vénézuélienne est très grave. Cette sorte de sanctions unilatérales et d’ingérence aboutit à affecter les secteurs les plus vulnérables de la population, les secteurs les plus pauvres.

Qu’est-il arrivé à la compagnie pétrolière étatique PDVSA qui explique cette crise? Son ancien président Rafael Ramírez [de 2004 à 2014, membre du PSUV et proche de Chavez] pense qu’elle est au bord de l’effondrement.

Elle a été frappée par le différentiel de change et la surévaluation du bolivar, ce qui a rendu impossible une relance de l’investissement. Avec la production de pétrole brut et de produits raffinés qui chute, un endettement élevé et une masse salariale qui concerne 145’000 employés, il était évident que ses opérations les plus basiques seraient affectées par la maigreur du cash-flow et l’investissement réduit, y compris dans l’entretien.

Vous considérez-vous comme coresponsable de la crise? L’opposition allègue que cette crise est la faute du chavisme en général et qu’elle aurait éclaté même si Chavez vivait encore.

J’ai cessé d’être ministre des Finances il y a plus de dix ans. Je n’ai plus jamais participé à des décisions économiques de l’Etat. Toutes mes remarques critiques et mes avertissements n’ont pas été écoutés, ont été méprisés et disqualifiés, en leur collant l’étiquette de propositions néolibérales.

Croyez-vous que le président Chávez aurait pris des décisions économiques différentes pour sortir de la crise?

Ce n’est pas possible de le savoir. Ce ne serait qu’une spéculation pro domo. Je me souviens d’un appel qu’il avait adressé à la direction de son parti depuis Cuba où il était en convalescence lui demandant de l’aider dans la question de la «viabilité financière de la révolution». Qui sait, peut-être aurait-il rénové et actualisé ses positions face à une crise. C’est possible.

Que pensez-vous de la nouvelle reconversion monétaire décrétée par le gouvernement pour le milieu de cette année? Vous-même en avez réalisé une il y a onze ans.

J’ai écrit un article qui alertait sur le fait que les manques de cette reconversion [instauration de nouveaux billets de banque et émission d’une monnaie virtuelle intitulée petro lié au prix de vente du baril de pétrole] pouvaient causer de graves pénuries de monnaie effective [soit la relation entre la demande de la seule monnaie en cours – par rapport aux trois types de monnaies indiqués précédemment – et la demande de monnaie désirée], dès le 4 juin. Une politique sensée serait de reporter cette reconversion au 1er janvier 2019. Ceci dit, je ne discute pas la nécessité d’un ajustement dans le domaine monétaire qui corrige les distorsions dans le système de paiements et la collecte des données informatisées liées au système monétaire. Toutefois, la reconversion n’a pas de sens si on ne donne pas la priorité à l’objectif d’arrêter l’hyperinflation dévastatrice. En moins de trois mois nous aurons besoin de billets à dénomination plus élevée [le «bolivar souverain» auquel se réfère Maduro n’est autre que de nouveaux billets ôtant 3 zéros aux actuels bolivars; le montant le plus élevé se limiterait à 500 bolivars]. J’imagine que le directoire de la Banque centrale en aura informé le gouvernement.

Comment évaluez-vous la réélection du président Maduro et les élections du dimanche 20 mai, que les autres candidats et une vingtaine de pays ont qualifiées d’illégitimes?

Au cours des derniers dix-huit ans, c’est le résultat électoral qui aura produit un gouvernement dont la base politique et sociale est la plus fragile. On ne peut pas occulter l’abstention de la majorité des Vénézuéliens. C’est un fait historique, car sans précédent.

Croyez-vous possible un virage ou des changements dans la conduite de l’économie sous la direction de Maduro?

Je n’ai aucun espoir de changements dans la conduite de l’économie qui a été erronée jusqu’à présent. Comme je l’ai dit, ils sont sous l’emprise d’un dogmatisme stérile et acritique qui leur a fait perdre le sens de la réalité. Ils ne comprendront jamais que la première mesure de politique économique n’est pas, au sens strict, économique, mais d’économie politique.

Je me réfère à l’urgence de résoudre ou surmonter le blocus économique et financier des Etats-Unis. Comme c’est là pour l’actuelle direction du pays une question de préservation de son pouvoir à n’importe quel prix, ils ne négocieront pas avec le gouvernement des Etats-Unis. Il n’y aura pas de programme de stabilisation économique et monétaire, même bien élaboré et pertinent, qui puisse réussir sans que soit suspendu auparavant ce blocus pernicieux. Leur myopie dogmatique ne leur permettra pas non plus de voir l’urgence de nouvelles solutions juridiques et économiques pour arrêter l’effondrement de la PDVSA. (Entretien publié sur le site de BBC Mundo,le 24 mai 2018; traduction A l’Encontre)

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