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Suisse. Les réactions de la droite bourgeoise à la grève générale

Do Alencontre,16 de maio. 2018
Por Dorothe Zimmermann



Milices bourgeoises chargées de «nettoyer les rues» durant la grève
de 1919 à Bâle. (Staatsarchiv Basel-Stadt, BILD 13, 399)

La grève générale de novembre 1918 dans tout le pays (appelée en allemand Landesstreik, la grève du pays) ne fut pas seulement en Suisse une des crises politiques les plus graves. Elle a eu également des conséquences durables pour la constellation politique de la société suisse, et cela jusqu’en pleine Deuxième Guerre mondiale. A côté de quelques concessions sociales et politiques à la classe ouvrière, la grève générale de 1918 a eu surtout des conséquences répressives. La marginalisation systématique de la social-démocratie durant les années qui ont suivi, la surveillance pour la sécurité de l’Etat des gens de gauche durant des années, la formation de groupements de la droite bourgeoise comme la conclusion d’alliances du gouvernement avec justement cette sorte de groupements, dans le but de combattre le communisme, peuvent être considérées comme des conséquences de la grève générale. C’est durant ces années avant et après la grève générale que la société suisse du XXe siècle a été engagée dans cette orientation politique et la Suisse libérale du XIXe siècle refoulée par un discours anticommuniste réactionnaire.

Des théories de la conspiration à propos du mouvement ouvrier et des peurs d’une révolution avaient déjà cours dans certains secteurs de la bourgeoisie plusieurs décennies avant la grève générale. Mais c’est à l’occasion de la grève générale de novembre 1918 que dans plusieurs endroits furent créées des milices bourgeoises pour combattre la révolution prétendue imminente. Il est bien connu que le commandement de l’armée ordonna l’entrée de troupes dans la ville de Zurich le 5 novembre déjà, soit une semaine avant la grève. Comme motif de cette mobilisation militaire, il citait les rumeurs de putsch à l’occasion du premier anniversaire de la Révolution russe. Du côté de la bourgeoisie, tous les signaux étaient donc réglés sur tempête bien avant la grève générale. La grève générale de 1918 eut pour effet de rassembler toutes ces idées effrayantes, qui décrivaient une classe ouvrière préparant la révolution, idées et obsessions qui bouillonnaient depuis longtemps, et suscita une mobilisation massive de la bourgeoisie.

A l’appel à la grève générale furent constituées dans plusieurs villes des milices bourgeoises qui eurent un grand retentissement. A Bâle environ 6000 hommes purent être rassemblés encore pendant la grève, à Zurich ils furent même 10’000 à s’inscrire sur les listes déposées dans les maisons des corporations. En plus de Bâle et Zurich, des milices bourgeoises ont été mises sur pied, par exemple, à Genève, Berne, Lucerne et en Argovie. En outre, plusieurs sections du Club alpin suisse ont organisé des manifestations de protestation contre la grève générale. Et peu de temps après la grève, le 24 novembre 1918, eut lieu dans l’amphithéâtre romain de Vindonissa, à Windisch en Argovie, une contre-manifestation bourgeoise contre la grève générale à laquelle participèrent environ 12’000 personnes. On y décida d’unifier toutes les milices bourgeoises et groupements patriotiques en une fédération. Ce fut la naissance de la Fédération patriotique suisse (Schweizerischer Vaterländischer Verband/SVV), fondée en avril 1919 et destinée à influencer massivement la politique et la société suisses durant les trente années à venir dans le sens de ses principes anticommunistes. Les milices bourgeoises et les organisations patriotiques pouvaient adhérer à la Fédération en tant que sections, ainsi le SVV réussit à couvrir de façon presque complète tous les cantons.



L’armée «protégeant» le Palais fédéral le 13 novembre 2018 (Archives fédérales)

Des milices bourgeoises furent assurément fondées partout, mais cependant on en vint guère à des engagements directs. A Genève, les volontaires de la milice bourgeoise se sont engagés pour maintenir la circulation des trams et l’approvisionnement en lait; en Argovie fut mis sur pied un service de courriers et un système d’alerte; et à Bâle la milice bourgeoise armée de cannes défendit certains commerces. Mais en 1918, il n’y a pas eu d’autres engagements de milices bourgeoises et on ne rapporte guère des engagements les années suivantes. La recherche historique sur les milices d’habitants en Allemagne, comparables aux milices bourgeoises suisses, montre que la valeur militaire, et l’utilité pour le maintien de l’ordre, de telles milices fut restreinte, ce qui vaut aussi pour les milices bourgeoises en Suisse. C’est au moyen d’un engagement surdimensionné de l’armée, et non par les milices bourgeoises, que les grévistes ont été tenus en échec et des services économiques importants ont été maintenus.


Indépendamment de la question de l’utilité militaire des milices, s’est posée à l’Etat-major et au Conseil fédéral, après la fin de la grève générale, la question du statut juridique des organisations nouvellement apparues. Le Conseil fédéral craignait une provocation inutile des ouvriers et a refusé aux milices bourgeoises un soutien financier. Le général Ulrich Wille [le 3 août 1914, il est élu général par un parlement quelque peu divisé sur intervention du Conseil fédéral], lui aussi, s’est exprimé tendanciellement de façon sceptique sur les milices bourgeoises. Par contre, le chef de l’Etat-major général, Theophil Sprecher von Bernegg, voyait en elles un important complément des troupes du service d’ordre, comme aussi le commandant des troupes du service d’ordre zurichois, le colonel Emil Sonderegger, futur chef de l’Etat-major général. Sprecher et Sonderegger formulèrent finalement des domaines possibles d’engagement – la garde d’immeubles, la protection des non-grévistes, et la prise en charge de services de secours – et conclurent que la question de la reconnaissance juridique des milices bourgeoises devait incomber aux cantons et aux communes et non pas à la Confédération.

Dans les cantons de Lucerne, Fribourg, Argovie, Zurich, Tessin et Vaud, les milices bourgeoises se virent donc attribuées des fonctions semi-officielles de police supplétive. Le Département militaire fédéral (DMF) équipa les milices bourgeoises reconnues par un canton d’armes et de munitions de la Confédération. En même temps des dépôts de munitions furent établis à divers endroits pour les milices bourgeoises. La découverte de tels dépôts suscita quelques interpellations de parlementaires de la gauche. Mais dans sa réponse, le conseiller fédéral Karl Scheurer [de 1919 à 1929, date de son décès], chef du DMF, ne chercha nullement à minimiser l’équipement militaire des milices bourgeoises. Il le déclara légitime et les milices bourgeoises furent ainsi rétroactivement reconnues par la Confédération également.

Déjà à la fin de l’année 1920, le mouvement des milices bourgeoises commença à décliner. De nombreuses milices bourgeoises ont perdu dès le début des années 1920 la majorité de leurs membres et dès 1930, au plus tard, dans de nombreux cantons elles n’existaient plus que sur le papier. Les milices bourgeoises furent certes, de la sorte, une démonstration «impressionnante» de la disposition au combat de la bourgeoisie, mais en fin de compte elles eurent peu d’effets. Bien plus efficace fut le déplacement des activités du SVV dans le service de briseurs de grèves, et également le domaine de la sécurité de l’Etat. D’une certaine façon, le SVV quitta les rues pour s’engager dans les institutions, où ses activités étaient peu visibles pour le public.

Le SVV disposait de trois branches de service: un service de presse, un service d’action et un service d’informations politiques. Le service d’action du SVV avait la fonction d’un service de briseurs de grèves et mettait des briseurs de grèves à disposition de différentes entreprises classées comme indispensables, tels le chemin de fer, les usines électriques ou les centrales téléphoniques. A partir de 1922, le SVV a conclu dans le domaine de la lutte contre les grèves une coopération avec les autorités et les Chemins de fer fédéraux (SBB-CFF). Un premier engagement du service d’action eut lieu durant la grève nationale des typographes en 1922. La même année, le SVV put reprendre l’organisation existante de briseurs de grèves des CFF. Les CFF finançaient en collaboration avec le DMF, de 1927 jusqu’en 1931, également des cours de formation pour les volontaires du service d’action. En plus des CFF, la Poste participait aussi au service d’action du SVV. Déjà dans les années 1930 – entre autres à cause d’une diminution des grèves dès la fin des années 1920 et du ralliement en 1935 de la social-démocratie à la défense nationale militaire – on n’a plus connaissance d’autres engagements du service d’action et les autorités mirent fin à leur coopération avec le SVV. Cependant, c’est à ce moment que furent jetées les bases d’un réseau reliant le SVV et les autorités qui dans les années 1930 allait être durablement actif dans le domaine de la sûreté de l’Etat et du service de renseignement. L’objectif principal du SVV dans les années 1930 fut le développement de la sûreté de l’Etat et par là une défense préventive contre le communisme, soit des activités qui, à la différence des milices bourgeoises, restaient normalement cachées au public. A partir de 1930 environ, le service de renseignement politique du SVV est pleinement opérationnel et va seconder à l’avenir les activités du Ministère public de la Confédération.

Le service de renseignement va fournir durant des années aux autorités fédérales, au Ministère public fédéral avant tout, des informations sur des communistes, sur des prétendus préparatifs de révolution et autres dangers potentiels. Pour cela le SVV travaillait avec des personnes de confiance issues de son milieu et de cercles plus larges qui gravitaient autour de lui.

A côté de cela, le SVV entretenait aussi des contacts avec des indicateurs qui infiltraient le Parti communiste suisse. Certains de ces indicateurs avaient été membres du PCS avant d’être engagés comme indicateurs, d’autres adhéraient probablement exprès au PCS pour servir d’indicateurs. Les indicateurs étaient rémunérés pour leurs services, les hommes de confiance provenant du SVV lui-même travaillaient bénévolement, mais pouvaient se faire rembourser leurs dépenses en billets de train et communications téléphoniques. Tant les hommes de confiance que les indicateurs avaient pour tâche de surveiller les membres du Parti communiste et du Parti socialiste et de signaler des développements suspects. Les indicateurs du SVV réussirent toujours à être mis au courant de décisions importantes du PCS ou à mettre la main sur du matériel secret (portant, par exemple, sur des campagnes de votations). Pour les hommes de confiance qui n’étaient pas membres du Parti communiste l’activité de surveillance était plus difficile à organiser. Ils essayèrent ainsi de se glisser, «déguisés en ouvriers», dans des assemblées, se prétendaient communistes et cherchaient ainsi à parler avec des membres du parti ou observaient des assemblées depuis des bâtiments voisins.



Dorothe Zimmermann

Indicateurs et hommes de confiance adressaient leurs observations au secrétariat du service de renseignement du SVV d’où les informations pertinentes étaient transmises plus loin aux autorités fédérales concernées. La plupart des informations du service de renseignement aboutissaient au Ministère public de la Confédération de par sa tâche d’autorité d’accusation et de direction de la police politique des étrangers. Le Ministère public fédéral reportait les informations transmises par le SVV de manière systématique sur des fiches personnelles déjà existantes, ou en créait de nouvelles, et transmettait en outre les informations du SVV pour examen supplémentaire aux services de police politique concernés des cantons.

C’est ainsi qu’il est possible de mettre en évidence de nombreuses mesures policières qui apparaissent indirectement issues d’informations du SVV: plusieurs personnes ont été surveillées par la police, certaines interrogées dans le cadre d’une enquête ouverte contre elles, leurs maisons ou appartements ont été perquisitionnés et leur courrier ouvert et censuré. En plus, dans des cas isolés, cela a abouti également à des mesures plus drastiques comme des peines de prison, le refus de délivrance de l’autorisation fédérale de naturalisation ou un nouvel examen d’autorisations de naturalisation déjà octroyées. Il existe en outre plusieurs indices que l’expulsion des personnes signalées a été ordonnée sur la base d’une information du SVV.

Du point de vue du Ministère public de la Confédération, c’est surtout le manque d’un service national de renseignement, jusqu’à la création en 1935 de la police fédérale, qui justifiait la collaboration avec les enquêteurs anticommunistes privés du SVV. C’est ainsi que le chef du service de police du Ministère public fédéral, Werner Balsinger, a déclaré officiellement en 1948, à l’occasion d’une interpellation portant sur la collaboration avec le SVV, que les informations du SVV avaient assumé la fonction d’un service de renseignement actif dans tout le pays: «Mes relations directes avec le SVV remontent principalement à l’époque qui précède la création de la police fédérale. A l’époque, le renseignement de police politique était en général peu développé en Suisse. Le Ministère public de la Confédération avait de la peine à se procurer une information de police politique rigoureuse […]. C’est justement dans cet intervalle de temps que les renseignements du SVV étaient particulièrement bienvenus comme compléments ou plutôt comme points de départ d’enquêtes officielles.»

C’est donc justement par ce qui est ainsi révélé, à savoir cette collaboration extensive des autorités avec l’acteur de la société civile qu’était la Fédération patriotique, que l’anticommunisme à cette époque n’était pas seulement un élément central de la sécurité de l’Etat en Suisse, mais également du sentiment même de l’identité suisse. Cela fit obstacle à une remise en question critique des pratiques anticommunistes. La construction d’un appareil de sécurité de l’Etat, actif préventivement, centré sur la sûreté intérieure, et potentiellement répressif, avec pour tâche principale la surveillance et la persécution des opinions politiques, fut une composante d’un dispositif de sécurité anticommuniste qui a eu des conséquences durables pour la relation entre protection de l’Etat et droits fondamentaux.


Ce n’est qu’à partir de 1946 que la collaboration du SVV avec le Conseil fédéral et le Ministère public de la Confédération dans le domaine du renseignement est devenue l’objet de débats publics et même d’un véritable scandale. Des interpellations répétées et des questions de parlementaires de gauche ont conduit à dévoiler graduellement le service privé de renseignement. Il apparut alors que pendant des années le SVV avait corrompu un fonctionnaire de la police municipale de Zurich et obtenu de lui du matériel de renseignement supplémentaire. Le secrétaire du service de renseignement du SVV fut condamné par la justice et dut se retirer. Le SVV était ainsi arrivé sur le plan national à la fin de son activité qui durait depuis 1919. Mais certaines sections cantonales restèrent encore actives, dont la Fédération patriotique zurichoise. Son existence est attestée jusqu’en 1955 au moins. Ou encore, jusqu’à aujourd’hui, la Fédération patriotique du canton d’Argovie, son président est le conseiller national UDC Andreas Glarner [membre de l’ASIN-Action pour une Suisse indépendante et neutre], et sa publicité placée sous le slogan «Vigilant depuis 1918». (Article publié sur le site Fabrikzeitung, le 5 mars 2018; traduction A l’Encontre)

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Dorothe Zimmermann est historienne et vient de soutenir à l’Université de Zurich sa thèse de doctorat Antikommunisten und Staatsschützer. Der Schweizerische Vaterländische Verband, 1930-1948qu’elle va publier prochainement (Anticommunistes et protecteurs de l’Etat. La Fédération patriotique suisse, 1930-1948). Cet article est une version résumée d’une étude à paraître dans un ouvrage collectif consacré à la grève générale aux Editions Hier+Jetzt.

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