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Stella Calloni : « Il y a un projet de recolonisation régionale en Amérique latine » (2/2)

Do Investig´Action,03 Fevevreiro, 2018
Por ALEX ANFRUNS



Après la « décennie d’or » des gouvernements progressistes, qui pour la première fois avaient établi des politiques sociales fortes et œuvré à l’unité de l’Amérique latine, le retour au pouvoir de la droite en Argentine et au Brésil est caractérisé par le démantèlement des services publics et une répression brutale qui rappelle les années sombres des dictatures des années 1970.

Pour Stella Calloni, experte en histoire des relations entre les pays du Cône sud (NdT :Argentine, Chili, Uruguay) et les Etats-Unis, ce n’est pas une coïncidence : après la période des dictatures et de leur doctrine de « sécurité nationale » importée des USA, c’est à présent la période des « régimes démocratiques de sécurité nationale ». L’année 2018 sera décisive, avec des élections dans des pays très stratégiques comme le Mexique, la Colombie, le Venezuela, le Brésil ou le Paraguay. L’heure des peuples de Notre Amérique est-elle enfin arrivée ?

Lire également la première partie de notre entretien avec Stella Calloni.

Quel élément fut le plus déterminant pour parvenir à l’unité latino-américaine ?

La voie suivie dans toute l’Amérique latine fut marquée par le « Caracazo » de février 1989, un mouvement populaire durant lequel le peuple s’est révolté contre les mesures ultralibérales prises par le gouvernement de Carlos Andrès Pérez.

L’Amérique latine a fait beaucoup parler d’elle au cours de cette lutte contre le néolibéralisme et les mesures qu’on voulait lui imposer. En Equateur, 3 présidents ont été destitués suite à des manifestations pacifiques. En Bolivie, d’importants mouvements de protestation ont contraint le président Sanchez de Losada à fuir le pays.

Les peuples ont pris la rue en Amérique latine. Et alors qu’ils pensaient nous avoir abattus après des années de dictatures, ces mouvements populaires extraordinaires ont ouvert la voie à de nouveaux présidents qui ont réussi à unifier l’Amérique latine.



Soulèvement populaire à La Paz, en Bolivie – 13 février 2003

Comment l’empire des Etats-Unis est-il parvenu à inverser la situation ?

Les Etats-Unis nous avaient déjà envahis au travers de toute une série de fondations comme le National Endowment for Democracy (NED), Fondation nationale « pour la démocratie » – un mensonge absolu -, USAID et bien d’autres encore. Ils avaient envahi la base sociale en y tissant comme une toile d’araignée. Ces extraordinaires mouvements sociaux ont permis de lutter contre les mesures néolibérales et de mettre en déroute le néolibéralisme, affaibli par les nouveaux gouvernements.

Je pense que ce serait une erreur de qualifier les gouvernements actuels de néo-libéraux. Ils ont un autre régime. Prenons le cas de Michel Temer au Brésil : il était espion du Commando Sud et est également membre de plusieurs fondations états-uniennes. Tous ces présidents et membres du gouvernement sont formés à Washington. Leurs conseillers sont états-uniens et israéliens.

Israël est également très influent en Argentine, comme on a pu le constater récemment lors du voyage de Netanyahou, ainsi qu’au travers de la prise de position de l’Argentine qui, pour la première fois, a voté en faveur de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, sur décision des Etats-Unis. Il s’agit là d’une autre disgrâce pour le monde qu’un pays étranger décide pour un autre pays quelle en sera la capitale.

Dès lors, comment voyez-vous la résistance populaire face à ces offensives de la droite ?

Malgré tout, la droite n’a pas pensé qu’en bas, derrière, il y a toujours tout un monde, des hommes, des femmes, bien organisés. Ils ne l’avaient pas pris en compte. Ce sont ces hommes et ces femmes qui résistent aujourd’hui en Argentine. Le gouvernement est en train d’accumuler les armes au nom de la « sécurité nationale ». Ils achètent même des avions français hors service… Ils achètent également tout ce qu’il y a de plus moderne en matière d’armes létales contre la population.

Néanmoins, comme tu as pu le voir, le peuple est descendu dans la rue à plusieurs reprises. Depuis l’installation du gouvernement actuel : il y a eu les plus grandes manifestations de ces dernières années. Contre l’application par la Cour suprême de la loi appelée loi 2×1 (NdT : Cette loi a en effet été abrogée en 2001. Elle stipulait qu’après deux années de prison, les années supplémentaires passées en préventive étaient considérées double). Contre les tentatives de destruction du travail accompli par l’Argentine au niveau mondial pour la défense des droits de l’homme. Contre la réforme prévisionnelle, votée malgré la présence dans les rues de milliers de manifestants réprimés par les forces de l’ordre.

De plus, la méthode bien connue selon laquelle des groupes de provocateurs infiltrent les manifestations afin de faire dégénérer la situation est de plus en plus répandue. Pourtant, au cours de cette manifestation civile, il y avait 300 000, 400 000 personnes totalement pacifiques ; il fallait envahir les rues afin que l’on réalise bien le nombre important de manifestants présents.

L’attitude récente du président Macri peut s’expliquer non seulement par le fait qu’il est accusé de faire partie des fonctionnaires ayant des comptes « offshore », mais aussi par d’autres affaires, comme sa dette envers Correos Argentinos (NdT : la poste argentine) ou le blanchiment d’argent pour des proches. Il ne peut même pas être jugé, car dès qu’un procès commence, il est qualifié de procès politique. Voilà pourquoi il y a tant de mobilisation actuellement.



Grève générale à Buenos Aires – 4 janvier 2018

Bien que l’année vienne de commencer, il y a déjà eu le 4 janvier une grève générale de l’Association des fonctionnaires suite à de très nombreux licenciements fin 2017. Et quoique ces mesures soient déjà très dures, le Fonds monétaire international vient encore d’en exiger davantage : pousser toujours plus loin les réformes d’ajustement.

Quelles pourraient en être les conséquences ?

Ça va faire l’effet d’une bombe dans le pays. En premier lieu, parce qu’on n’avait jamais vu auparavant des hausses de prix de l’ordre de 500% à 1000%, voire 3000% dans certains cas. Nous vivons donc une période très grave, mais nous résistons ! Il ne faut pas l’ignorer. Ils ont tenté de renverser trois pays clefs de l’intégration : le Brésil, l’Argentine et le Venezuela. Mais il y a une résistance extraordinaire au Venezuela malgré ce qu’en dit la presse internationale, dans des pays comme l’Espagne, qui sont incapables de se tenir debout… mais qui tentent malgré tout de renverser les gouvernements d’autres pays.

Nous sommes en guerre. Une guerre de basse intensité, une guerre contre-insurrectionnelle… Mais la résistance s’organise. Il faut vraiment le souligner. Le président Evo Morales a réussi à rester au pouvoir avec beaucoup de vigueur, lui qui a obtenu des avancées extraordinaires dans son pays. En Amérique centrale, le Nicaragua est également stable. Le Salvador aussi tient du mieux qu’il peut, alors qu’il est attaqué tous les jours… Et bien sûr, Cuba, qui a fêté ce 1er janvier le 59e anniversaire du début de la Révolution cubaine.

Voilà pourquoi la carte de l’Amérique est très intéressante en ce moment. Cependant, à l’époque des dictatures, nous pouvions compter sur le soutien de l’Europe, du moins au sujet des droits de l’homme.

Pensez-vous que l’Europe pourrait jouer un autre rôle ? Plus positif ?
Oui, mais ce n’est malheureusement pas le cas. Ils ont discrètement abattu l’Europe. Ils ont fait de la Grande Europe une sorte de grande colonie soumise aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis et à Israël car n’oublions pas qu’ils sont comme unis par un cordon ombilical. En résulte une situation très particulière. Nous déplorons fortement que l’Europe se prête ainsi au jeu, par exemple lorsqu’il s’agit de renverser le Venezuela.

Le Venezuela a beaucoup progressé, malgré tous les obstacles devant lui, comme les ruptures de stock, les pénuries. Il s’agit là d’une guerre très cruelle… En parallèle, on peut également observer la situation au Honduras, où le candidat de l’opposition semblait avoir gagné les élections, avant qu’on lui enlève la victoire afin de préserver la dictature. Au Mexique aussi, rien que cette année, plus de 24 journalistes ont été assassinés et beaucoup d’autres ont été menacés ; plus de 250 000 personnes sont mortes depuis le début de cette foutue soi-disant guerre contre le trafic de drogue.




Malheureusement, ceux qui en font les frais sont les Mexicains les plus modestes ; ce sont les représentants des droits de l’homme et les personnalités politiques les plus courageuses. Au vu de tout cela, on peut donc déplorer que, pendant que nous résistons, l’Europe se soit offerte aussi facilement et qu’elle en soit arrivée à la situation actuelle où elle envahit des pays inutilement, ne parvenant dans aucun de ceux-ci à gérer la situation.

Pendant ce temps, les citoyens européens s’appauvrissent, voient leur niveau de vie se dégrader et refusent d’accueillir les réfugiés que l’Europe bombarde alors que c’est le seul endroit où ils peuvent fuir. C’est terrible ! C’est le signe d’une Europe décadente. C’est très triste, déplorable et douloureux… Beaucoup d’Argentins sont des descendants d’Européens. Je suis profondément blessée que l’Europe soit tombée sans lutter, sans lutter…

Cela témoigne de la période difficile traversée par la gauche européenne… Que faire ?

Tout à fait ! Ce serait différent si la gauche se portait mieux. Mais pourquoi est-elle si faible ? Parce que les Etats-Unis ont fait du très bon boulot. Goebbels n’est qu’un enfant à côté de la guerre psychologique en cours. Leur empire contrôle 95% des informations émises à travers le monde. Que pouvons-nous y faire ? C’est précisément ce que nous devons établir !

En Italie, Luciano Vasapollo, un intellectuel très populaire, imaginait ceci : que tous les peuples de l’Europe s’unissent et forment un front commun. Cela me semble une très bonne idée. Pour se libérer, il faut accumuler des forces déterminées à le faire. Puis le reste, on le règle en cours de route. Nous faisons à nouveau face à un processus de libération. L’Europe aussi doit se libérer : de cela dépendent l’avenir et notre vie à tous.

Actuellement, nous sommes confrontés à un terrorisme d’Etat au niveau mondial. Déjà en 1992, Paul Wolfowitz l’avait énoncé clairement : il était enfin temps pour les Etats-Unis d’établir une sorte de gouvernement mondial. Cela nous concerne tous, partout dans le monde. Ils ne négligent personne. Ils ont fait tomber l’Europe, pourtant capitaliste, parce qu’elle était un concurrent dangereux.

Nous devons donc collaborer et rassembler nos forces. Il faut également un sursaut de la gauche, qui elle aussi s’est parfois laissé aller à une forme de décadence, incapable de faire preuve de raisonnement. Non seulement nous n’avons pas anticipé ce qui allait se passer, mais en plus, nous y répondons très tardivement et de façon médiocre.

Je crois donc qu’il manque ce front commun dont je parlais plus tôt. Il faut aussi inclure les peuples africains, tous les peuples qui résistent. La résistance syrienne a été très intéressante et très forte.

Nous ne pouvons pas rester spectateurs lorsque, quelque part, un peuple tente de résister. Nous ne pouvons plus assister à l’invasion d’un pays en tant que simples spectateurs. Nous faisons partie de la solution, une solution qui ne pourra venir que si nous unissons nos cris.



Quel serait le thème à aborder en priorité pour libérer nos peuples ?

Nous devons détruire l’utilisation brutale, terroriste, des médias de communication de masse au niveau mondial : car c’est le premier missile qu’ils nous envoient sur la tête. Et commencer à dénoncer ce type de journalisme complice du système. Ce n’est pas du journalisme : c’est une arme contre-insurrectionnelle qui joue un rôle essentiel dans la justification des pires atrocités. Ceux qui font cela ne sont pas dignes d’être appelés journalistes, et ce qu’ils font n’est pas du journalisme.

Il faut contrer leur déplorable progression. Je pense qu’ils ont tellement peu de scrupules et agissent tellement en toute impunité, avec tant de cruauté, d’incapacité à prendre conscience de leur propre décadence et avec un décalage avec la réalité tel que nous avons les moyens de les affronter. Avec beaucoup d’énergie et de capacités d’action, sans recourir à la brutalité, à la terreur ni à la tragédie qu’ils ont répandues dans le monde.

Traduit de l’espagnol par Thadée Guevart pour le Journal Notre Amérique

Source : Le Journal de Notre Amérique n°33, février 2018 (à paraître)

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