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Microtravailler, «ultra-connecté, ultra-low-cost, ultra-flexible»

Do Alencontre 27 de outubro, 2017
Por Amandine Cloot



Passer des heures sur internet et être payé pour le faire. Visiter des supermarchés comme un client lambda et être payé pour le faire. Un rêve? Une réalité en tout cas. Cela s’appelle «microtravailler». Une habitude déjà bien ancrée aux Etats-Unis, en Asie du Sud-Est… Grimpante chez nous, comme le témoigne l’intérêt médiatique récent pour le topique. Pas étonnant pour une activité qui promet des revenus financiers facilement engrangés, sans pénibilité. On a tenté l’expérience [1].

Mise en bouche: la recherche d’emploi

Pour travailler sur internet, deux conditions sont impératives: disposer d’un ordinateur et/ou d’un smartphone et d’une connexion. Il faudra ensuite passer par une recherche éprouvante: sur le web, des propositions pour «gagner de l’argent facilement» pullulent. Offres binaires, non. Jeux en ligne, non.

Ce que je glane aujourd’hui, ce sont des plateformes «sérieuses», des applications «performantes» qui m’offrent la possibilité de réaliser des petites tâches, complétées systématiquement par celles d’autres énergumènes connectés, contre salaire.

La meilleure illustration de cette segmentation extrême du travail? Amazon Mechanical Turk [2], qui regroupe des milliers d’offres quotidiennes postées par des entreprises diverses à travers le monde. Lancé en 2006, le site internet est l’un des plus populaires en la matière, et surtout un précurseur. Ce qui en fait le plus étudié aussi. Le but du géant de l’e-commerce? Vous faire réaliser des HIT’s pour «human intelligence task», payés à la pièce. En simple? Votre ordinateur est bourré de programmes intelligents. Mais en l’état, l’intelligence artificielle ne peut pas encore totalement remplacer l’humain: pour qu’une machine reconnaisse un crocodile parmi des milliers d’images, il faudra d’abord lui montrer des milliers d’images de crocodile. Et comme le précise Yann Moulier Boutang, économiste français, spécialiste du travail digital: «L’humain qui réalise une microtâche est de toute façon moins cher que la machine.» Sur le Turk d’Amazon, vous classerez donc des photos en fonction d’une thématique donnée, vous trierez des vidéos en fonction de la conformité de leur contenu à telle ou telle règle… A chaque pression sur le bouton de votre souris, vous encaissez une microsomme. Des tâches idiotes; certes, mais dont les géants du Net ont terriblement besoin pour améliorer leur performance.

Je décide de tenter l’expérience. Elle commence mal. Amazon (qui me connaît déjà bien, j’effectue régulièrement des achats en ligne) refuse mon inscription, les raisons sont « strictement confidentielles», me dit l’entreprise par voie d’e-mail. Pas grave, des plateformes répertoriant des microjobs, il y en a à la pelle. Je décide de m’inscrire sur rapidworkers.com, site «made in Yankees» lui aussi, qui fonctionne selon le même principe que le Turk et vante des clients prestigieux comme Google ou Facebook.

Mon affiliation bouclée, je pioche deux trois missions. Mon rôle est facile: m’inscrire sur des sites internet et valider chaque inscription. Accepter à chaque fois les conditions générales, bien sûr. A 10 centimes de dollar le formulaire complété, je ne m’embarrasse pas de les lire ni de consulter les associations et entreprises auxquelles j’adhère. Plus tard, je commente en anglais des produits sur un site d’e-commerce. Avec une condition unique pour que le compteur tourne: laisser un rating plus que positif.

Ai-je nourri la machine ou servi la gloire de quelques marques et inconnus? Il n’y a de toute façon plus d’autres missions disponibles «pour l’international» actuellement et donc pas de temps à perdre. Seule plateforme mesurée par des études indépendantes, Amazon Mecanichal Turk brasserait près de 500’000 utilisateurs actifs au quotidien, bref, sur internet, comme ailleurs en fait sur le marché de l’emploi, la concurrence s’annonce rude.

Du clic intensif au supermarché

En tant que microtravailleuse, la flexibilité serait mon arme: autant en profiter pour se diversifier. Je repère vite deux applications, disons de «micromarketing»: Roamler et Mobeye. Contrairement à des plateformes comme le Turk, elles disposent d’une équipe commerciale en Belgique. Rassurant. La première revendique plusieurs milliers d’utilisateurs chez nous (15’000 précisément dont 2500 très actifs).

Pour «pitcher» ce nouveau type de business, rien de mieux qu’un jeune patron dynamique. «Roamler fournit à ses clients, généralement des grandes marques – comme Procter&Gamble, Unilever ou Spadel, par exemple –, des services et des données de très haute qualité sur le placement de leurs produits en supermarché, dans les bars, restaurants, épiceries. Les missions confiées à nos utilisateurs sont ultra-ciblées, toujours vérifiées en amont», explique avec fluidité Jim Mangelschots, à la tête de la version belge de l’application.

Après avoir été collée à mon écran des heures durant, me voilà hors de chez moi, c’est déjà ça. Mobeye m’envoie dans la commune d’Uccle. Les missions du jour à 4 euros l’unité consistent à passer du rayon hygiène d’un supermarché précis à un autre rayon hygiène d’un autre supermarché précis. Trois heures durant (marche comprise bien sûr), je compte le nombre des boîtes de tampons et de serviettes hygiéniques de trois marques différentes, le nombre de produits en rupture de stock, le nombre de produits en quasi-rupture de stock… A chaque affirmation, une photo à l’appui. Et ainsi de suite. J’atterris devant un magasin visiblement fermé depuis plusieurs semaines. Quatre euros qui me passent sous le nez.

Des dizaines d’autres microtravailleurs alimentent les mêmes études que moi. «Via cette technique, nous sommes plus rapides, plus précis et moins chers que des auditeurs classiques. Roamler a réalisé plus de 1,5 million d’audits de ce genre l’année passée en Europe. Nous sommes le numéro un du marché», poursuit Jim Mangelschots.

Au seuil de l’illégalité

Roamler, comme le Turk, offre la possibilité de travailler à tout moment. «Notre réactivité tient dans le fait que nos utilisateurs sont disponibles à tout moment contrairement à des travailleurs classiques.» Téléportée dans des bars de quartier, improvisée «cliente mystère», photographiant telle ou telle carte de boisson, je me sens fatalement plus dans l’imposture que seule devant mon écran. Un patron est mécontent de mon incursion. La légalité de ma démarche est difficile à argumenter. Si au siège de Carrefour Belgique, on précise «ne jamais faire appel à ces entreprises. Mais être conscients que certains industriels et grandes marques le font régulièrement. L’utilisation de ces applications dans les magasins du groupe n’est donc pas interdite et les missions effectuées ne sont pas contrôlées». Le boss d’un bar bruxellois, qui préfère rester anonyme, n’est pas d’accord. Son brasseur, il l’a déjà. «Nulle raison de m’espionner.» Jim Mangelschots ne nie pas l’ambiguïté de certaines missions: «Nos activités se situent clairement dans une zone grise. Si Roamler vous demandait de prendre la photo d’un serveur dans un restaurant, ce serait illégal, nous vous demandons de vous intéresser aux étalages, ce n’est pas la même chose.»

Imaginons cependant que l’une de mes visites «mystère» ait débouché sur un fâcheux incident: un barman fatigué de voir défiler tous les soirs des photographes du dimanche, s’énerve, m’empoigne. Quelle serait ma marge de manœuvre dans un tel cas de figure? «La relation de travail, la légalité, l’éthique: la gig économy (pour «économie des petits boulots») remet tous les prérequis du marché du travail organisé en question. Ici, le travailleur ne jouit d’aucune protection sociale. D’aucune capacité de négociation, le collectif le représentant dans la relation patron-salarié a disparu», cadre Bernard Fusulier, sociologue, directeur de recherche au FRNS.

Minuit trente. J’allume l’ordinateur. Une mission est disponible. De longues minutes durant, je clique sur des images, en échange de quelques centimes de dollar. Peu importe mon état d’éveil, la plateforme qui m’emploie à l’instant ne me demande pas de réfléchir. Juste de «liker» ce qui défile devant mes yeux. Chez les forçats du clic, payés à la tâche réalisée sur internet ou via smartphone, on travaille donc bien à toute heure du jour et de la nuit.

L’usine en 2017

Apogée du freelancer, le microtravailleur est ultra-connecté, ultra-low-cost, ultra-flexible. Souvent, pas toujours, peu qualifié. Après quelques jours passés dans la peau de l’un d’entre eux – d’ici à 2019, l’OIT (Organisation internationale du travail) estime que nous serons 213 millions dans le monde à vivoter grâce au web! – je ne me sens pas plus «libre» pour autant. En échange d’une poignée d’euros péniblement gagnée, sans savoir qui m’a réellement payé ces microsalaires de misère, c’est bien une partie de mon autonomie et de ma spontanéité, la plupart de mes données privées, que j’ai perdues à coups de visionnage de vidéos, de faux commentaires, de sondages bidonnés et de photos de rayons de supermarché [3].

Mes batteries sont à plat – j’ai quelques kilomètres dans les pattes –, celle de mon téléphone également. «Vous avez expérimenté la déshumanisation la plus totale du travail, Mademoiselle. C’est normal de ne pas vous sentir bien, me rassure gentiment Laurent Taskin, professeur de management à l’UCL (Université catholique de Louvain), spécialisé en ressources humaines. Face à ce type de tâches, vous êtes totalement seule. Votre rémunération est ridicule. D’autres peuvent vous remplacer instantanément. Et vous le savez. Vous êtes un de ces ouvriers qui attendaient en masse devant la porte de l’usine qu’on lui attribue un travail pour quelques heures et pour lequel il n’avait aucune compétence personnelle à faire valoir. L’usine moderne, où l’offre et la demande se rencontrent dans leur expression la plus brute, la plus violente, est désormais mondialisée, incarnée par ces plateformes.» Dans cette armée de travailleurs zombies grandissante, tous les coups, mais du «patron» seulement, sont bel et bien permis. (Publié dans Le Soir daté du 27 octobre 2017)

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[1] De notre démarche journalistique, les dirigeants des plateformes et applications testées ont été prévenus en amont. Quand cela était réalisable. Pour certains sites américains, il était impossible de remonter jusqu’à un responsable. Précisons également qu’il ne s’agit pas d’une étude représentative d’un marché donné mais d’un test effectué au hasard des opportunités rencontrées, avec fatalement sa part de subjectivité. Concernant les micro-tâches effectuées en ligne sur des plateformes spécialisées américaines, l’argent «gagné» n’a pas été «perçu»: afin de préserver une partie des données privées de la journaliste, les coordonnées bancaires (ainsi que Paypal) n’ont pas été communiquées au commanditaire intermédiaire. (A.C)

[2] Quand Amazon s’octroie un trait d’humour. Amazon Mechanical Turk. La plate-forme de «microtravail» du leader américain de l’e-commerce ne s’appelle pas bien sûr de cette étrange manière par hasard. Le «turc mécanique», littéralement, fait référence à un célèbre canular du 18e siècle. Le pitch? Un automate enturbanné semblait savoir jouer aux échecs et résoudre des problèmes complexes. En réalité, à l’intérieur de l’installation, se trouvait un être humain qui le manipulait. Ce n’est donc pas parce que l’on est un mastodonte coté en Bourse que l’on s’interdit une pointe d’ironie: le fait que la machine ne peut pas totalement remplacer l’intervention humaine est à l’origine de l’existence même de la plate-forme… (A.C.)

[3] Qui « microtravaille» et comment déclarer ce type de revenus? Il est à l’heure actuelle impossible d’objectiver le nombre de microtravailleurs, ou plus largement de «travailleurs du web» en Belgique. Les différents services publics fédéraux compétents en la matière que nous avons sondés confirment que la question n’a pas encore été abordée par leurs services d’études. Impossible également d’affirmer si ces sites et applications smartphone proposant des microjobs occupent plus de travailleurs soucieux «d’arrondir leur fin de mois» que de travailleurs cherchant à vraiment «gagner leur vie». Selon l’Organisation internationale du travail cependant, les nouveaux entrants sur le marché du travail digital sont principalement des travailleurs mal occupés ou non occupés. En d’autres mots, employés partiellement ou pas du tout… Pour le sociologue Bernard Fusulier, «ces formes économiques ont bien été pensées comme source de revenus «complémentaires», mais la situation économique actuelle peut pousser à la multiplication de situations très précaires». (A.C.)

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