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La force indestructible d’un héros légendaire : le Che 50 ans après sa mort

Do Investig´Action, 18 Outubro, 2017
Por MARC VANDEPITTE


Les idoles ne durent généralement qu’une seule génération. Mais pas Che Guevara. Cinquante ans après sa mort il continue d’inspirer des millions de personnes dans le monde, et même des présidents. Qu’a donc de si remarquable cette icône de la résistance contre l’injustice ?

« Ceux qui ont éliminé le Che et l’ont fait disparaître
ne comprendront jamais que sa trace dans l’Histoire
était alors déjà ineffaçable.
Son regard de prophète est devenu un symbole
pour les milliards de pauvres dans ce monde.
Ensemble nous poursuivrons la lutte
pour un monde meilleur »

Fidel Castro (1)

Une légende dangereuse

La date de péremption des idoles n’est jamais très éloignée. John Lennon, Mao Zedong, Malcolm X, Mandela ou James Dean n’ont pas duré plus d’une génération. Ce n’est pas le cas d’Ernesto Guevara. Cinquante ans après son assassinat, il demeure imbriqué dans l’inconscient collectif comme source d’inspiration pour la résistance à l’injustice et pour la solidarité entre les peuples. Il est l’un des symboles éthiques les plus éminents de l’Histoire récente et il incarne ce qu’on pourrait définir comme un « humanisme révolutionnaire ».

On retrouve son icône photographiée sur des affiches, drapeaux, tee-shirts, gadgets, tatouages et j’en passe. Cette photo au « regard pénétrant et sérieux » demeure aujourd’hui une des images les plus reproduites au monde (2). On la trouve à des manifestations syndicales chez nous, dans des bureaux des territoires palestiniens ou kurdes, mais aussi bien dans des quartiers populaires en Afrique ou des coins reculés de la jungle en Inde. l’hebdomadaire Time l’a placée dans le classement des cent personnages les plus influents du XXème siècle.

On peut s’étonner que le Che ait survécu à l’effondrement idéologique qui suivit la chute du Mur de Berlin. Presque toutes les étoiles furent décrochées du firmament marxiste, mais celle du communiste pur jus que fut le Che continue de briller. Le médecin argentin continue même d’inspirer des personnages d’État comme Rafael Correa, Hugo Chávez, Nicolas Maduro, Fernando Lugo, Daniel Ortega et Alexis Tsipras. « Nous achèverons le combat de Che Guevara » a dit Evo Morales lorsqu’il accéda à la présidence de la Bolivie en 2006 (3).

Le système estime que le potentiel subversif d’une figure comme celle du Che est parfait. Il se rend bien compte que dans le monde entier des groupes et des peuples opprimés cherchent force et inspiration auprès de héros morts. C’est pourquoi il fait tout pour briser la légende et souiller son image, quelquefois jusqu’au grotesque. Selon un de ces lieux communs très répandus, Fidel et le Che se seraient brouillés et l’Argentin serait tombé en disgrâce dans l’île. Il fut envoyé au Congo puis pourchassé à mort en Bolivie. Pas le moindre fait ne vient étayer ces allégations. Et même si elles étaient à moitié vraies, cela n’explique pas pourquoi après sa mort l’épouse du Che et ses enfants sont non seulement restés sur l’île mais sont en outre de grands défenseurs de la révolution cubaine.

L’ultime tentative pour briser l’image du Che est l’accusation de meurtres de masse. C’est également une pure invention, répandue sans fournir la moindre preuve. Après la victoire révolutionnaire de 1959, un tribunal populaire fut installé à Cuba. Criminels de guerre et criminels de la dictature y ont été jugés selon les principes du Tribunal de Nuremberg. Sous la dictature, quelque 20.000 personnes perdirent la vie, et un grand nombre furent torturées ou blessées. Le Che présidait la commission des recours de ce tribunal. Accuser le Che de meurtres de masse devrait alors s’appliquer tout autant aux juges de Nuremberg ou de la Belgique d’après-guerre. Les audiences du tribunal cubain, qui étaient publiques, ont jugé et exécuté au total quelque 200 personnes. En Belgique, elles furent 242 et en France, elles furent 10.000, dont 9.000 sans aucune forme de procès (4).

Contrairement à nos pays après la deuxième Guerre Mondiale – période dite de « l’ épuration » – en 1959 à Cuba il n’y eut pas d’exécutions ni d’assassinats sommaires. Il n’y eut pas non plus de règlements de comptes personnels ni d’humiliations et de viols de prétendus collaborateurs. Une des raisons pour lesquelles le groupe de rebelles dirigé par Fidel Castro l’a emporté sur l’armée cubaine, beaucoup plus puissante, c’est précisément le bon traitement des soldats faits prisonniers. La conséquence en fut que vers la fin du soulèvement populaire, un grand nombre de soldats sont devenus transfuges dans l’armée rebelle (5).

De la médecine à la révolution

Ernesto Guevara de la Serna naquit le 14 juin 1928. Il grandit dans une famille d’extraction aristocratique mais qui avait des sympathies à gauche. Il entame des études de médecine et témoigne d’un grand appétit intellectuel. Adolescent, il dévore des livres d’histoire et de sciences sociales. Il approfondit les classiques du marxisme. Il veut découvrir le monde et entreprend à 21 ans un premier voyage à travers les provinces du nord de l’Argentine. Tout en poursuivant ses études il travaille comme infirmier sur des navires marchands et pétroliers appartenant à la compagnie d’armateurs de l’État. C’est ainsi qu’il voyage du sud de l’Argentine vers le Brésil, le Venezuela et Trinidad.

A 23 ans il entreprend avec son ami Alberto Granado une itinérance à travers l’Amérique latine, sur une vieille mais vigoureuse moto Norton 500 cc. Au cours de ce voyage il est confronté avec la misère et l’immense pauvreté. Il écrit dans ses carnets de voyage : « Nous parlons avec les nombreux mendiants. Notre nez hume attentivement la misère ». Après avoir rencontré une vieille femme malade qui vient d’être virée de son travail, il écrit : « Dans des cas pareils, conscient de sa totale impuissance vis à vis de l’environnement, un médecin veut forcer le changement. Ici on apprend à connaître la tragédie des travailleurs du monde entier. Jusque quand cet état de choses, basé sur un absurde sentiment de classe, va-t-il perdurer ? » (6).

La misère le touche profondément et après une discussion sur la pauvreté de la région, il reprend dans ses notes les paroles du poète cubain et combattant pour la libération José Marti : « Je veux lier mon sort à celui des pauvres de ce monde ». Mais il comprend très vite que pour améliorer le sort des pauvres, il faudra lutter contre la superpuissance qui tient le continent dans ses griffes : « Le principal effort à accomplir est de secouer le joug de l’embarrassant « ami américain ». C’est une tâche immense, certainement en ce moment, vu la grande quantité de dollars qui sont investis ici, et la facilité avec laquelle ils peuvent exercer une pression économique dès qu’ils savent leurs intérêts menacés » (7).

Il termine ses études à 24 ans. Sa décision est prise, il veut devenir un révolutionnaire et part pour le nord. Sa destination est le Guatemala, où un gouvernement progressiste se trouve au pouvoir. En chemin il passe par Panama, où il s’indigne de l’attitude de soumission du gouvernement par rapport aux Etats-Unis. Au Costa Rica il se heurte à l’omnipotence de la United Fruit qui exploite la misère. Dans une lettre à sa tante Beatriz il écrit : « À El Paso j’ai parcouru les immenses domaines de la United Fruit. Jai encore pu mesurer combien ces pieuvres capitalistes sont criminelles. Au Guatemala je veux continuer à me perfectionner pour devenir un authentique révolutionnaire » (8). Fin 1953 il arrive au Guatemala. Il y fait la connaissance de la révolutionnaire Hilda Gadea, en fuite. Deux ans plus tard ils se marient et ont une fille, Hildita.

En juin 1954 le Che est témoin d’une invasion des USA depuis le Honduras voisin. Le Che veut aider à organiser la résistance et il se propose pour organiser des milices ouvrières. Mais le Président Arbenz se réfugie dans l’ambassade mexicaine et présente sa démission. Le Che est indigné : « Au Guatemala il était nécessaire de se battre, et presque personne ne s’est battu. Il fallait résister et presque personne n’a voulu le faire » (9).

La répression s’abat sur le Guatemala. Ça commence à chauffer pour l’Argentin, qui fuit à Mexico. Ces événements sont pour lui un tournant politique. Il a vu la barbarie des yankees et il est plus résolu que jamais à entamer le combat contre eux. « Grâce à mon expérience au Guatemala, l’agression des USA m’a fait prendre conscience qu’il existe une condition importante pour devenir un médecin révolutionnaire, et c’est : la révolution. Les efforts isolés, individuels, les purs idéaux … ne servent à rien dans des pays où le gouvernement et les rapports sociaux rendent impossible tout changement » (10).

Du révolutionnaire à l’homme d’État

A Mexico le Che recherche les exilés cubains qui ont pris part à la rébellion manquée de Santiago de Cuba en 1953. En juillet 1955 il rencontre Fidel Castro. Immédiatement le Che est disposé à combattre pour la révolution cubaine, à une condition, c’est qu’après la victoire il ait les mains libres pour lancer la révolution dans son propre pays.

Début décembre 1956 l’armée rebelle arrive à Cuba. La lutte prendra un peu plus de deux ans. Le Che se déploie rapidement comme un guérillero compétent et respecté. Après six mois environ Fidel le nomme commandant dans l’armée insurrectionnelle. Il apprend à lire et écrire aux paysans locaux.

La liaison entre l’avant-garde révolutionnaire et la large base est essentielle pour la réussite d’une révolution. C’est comme un petit démarreur qui fait allumer un grand moteur. Sur l’ordre de Fidel, le Che entretient de nombreux contacts avec les paysans pour créer des points d’appui dans la région. Dans tous les hameaux où ils passent, le Che tient des consultations tous les jours pour les gens. Des années plus tard, il écrira : « La guérilla et les paysans se sont peu à peu rejoints, sans que personne ne puisse dire quand cette unité s’est vraiment réalisée. Je sais seulement que ces contacts avec les paysans des montagnes ont vite fait de transformer la décision spontanée en une relation sereine et sérieuse. Ces habitants honnêtes et souffrants n’ont jamais su quel rôle important ils ont joué dans la formation de notre idéologie révolutionnaire (11) ».

Le Che joue un rôle décisif dans l’offensive finale. Sa colonne réussit à s’emparer d’un train blindé avec 300 soldats et beaucoup d’armes. C’est le coup de grâce pour le dictateur, et la révolution est un fait accompli.

Au cours des premières années de la révolution, le Che accède à des fonctions au sommet : il est président de la banque nationale et devient ministre de l’industrie. Son objectif est de construire une société socialiste. C’est central à ses yeux : « Il n’y a pas d’autre révolution à faire, soit une révolution socialiste, soit une caricature de la révolution »(12). Et ce que signifie le socialisme est très clair pour lui : « Pour nous il n’y a aucune autre définition valable du socialisme que la suppression de l’exploitation de l’homme par l’homme » (13).

Il prêche pour un nouveau modèle économique dans lequel il attache beaucoup d’importance aux principes éthiques. Une société socialiste se construit non seulement au moyen d’autres structures mais aussi avec de nouvelles valeurs humaines. « Nous luttons contre la misère, mais en même temps nous luttons contre l’aliénation. L’un des objectifs de base du marxisme est de faire disparaître dans les motivations des gens le facteur de l’intérêt matériel, de l’intérêt égoïste et du profit individuel » (14). Le Che voyage dans le monde en tant qu’ambassadeur de la révolution. Il est porte-parole auprès des Nations-Unies et dans d’autres organes internationaux.

A ce titre il poursuit « une alliance entre les peuples sous-développés et les pays socialistes » (15). Ses positions tiersmondistes heurtent autant Moscou que Washington. En pleine guerre froide, l’Union Soviétique opte pour la « coexistence pacifique », c’est-à-dire qu’elle tente d’éviter les confrontations avec les Etats-Unis. Le Che voit les choses autrement. La seule manière de mettre fin à la misère intolérable des peuples est de prendre les armes. « Je crois à la lutte armée comme unique solution pour les peuples en lutte pour leur libération, et je suis cohérent dans mes convictions. D’aucuns me considèreront comme un aventurier, et j’en suis un, mais d’un autre type : de ceux qui risquent leur vie pour leurs idéaux » (16). Le Che n’est pas un Don Quichotte. Les élites occidentales sont superpuissantes et elles peuvent peut-être affronter un conflit unique, mais si elles sont confrontées à différents foyers en même temps, elles vont s’épuiser et elles pourront être vaincues. « Deux Vietnam, trois Vietnam, beaucoup de Vietnam, c’est ça le mot d’ordre » (17). Lui-même joindra rapidement l’action et la parole.

C’est la ligne qui sera également suivie après la mort du Che par la direction cubaine. Dans les 30 premières années de la révolution, La Havane accorde son soutien à l’Algérie, au Ghana, au Congo (Brazzaville), au Zaïre, à la Guinée Equatoriale, à la Guinée Bissau, au Zimbabwe, à la Tanzanie, à l’Ethiopie, à la Somalie, à l’Erythrée, l’Angola, la Namibie, le Mozambique, le Sud-Yémen, la Syrie, le Vietnam, le Nicaragua et la Grenade, ainsi qu’à divers mouvements de guérilla en Amérique latine. Cela se fait souvent contre la volonté de l’Union Soviétique et plus encore contre les Etats-Unis.

L’homme d’État redevient un révolutionnaire

Le Che forge promptement des plans pour un nouveau combat de guérilla. En 1962 il entame les préparatifs pour la guérilla dans le nord de l’Argentine, avec l’intention d’y propager la lutte sur tout le continent. Mais le projet est découvert et annulé. Le Venezuela est ensuite envisagé, mais finalement on opte pour la Bolivie, où les conditions sont les plus favorables. Les préparatifs se font. En attendant, en avril 1965 le Che part clandestinement pour une mission importante au Congo, à la demande des rebelles dans l’est du pays. Mais sept mois plus tard cette opération est annulée parce que les conditions de succès de la guérilla ne sont pas réunies.

Entre-temps le Che est l’homme le plus recherché par la CIA. Toujours dans la clandestinité, il retourne en secret à Cuba, où il travaille à préparer la guérilla en Bolivie. Il renonce à toutes ses fonctions et à ses titres honorifiques ainsi qu’à son confort. Dans sa lettre d’adieu à Fidel il écrit : « Dans une révolution – si c’en est une vraie – ou tu gagnes ou tu meurs » (18). Il laisse aussi une lettre à ses enfants. « Si jamais vous lisez cette lettre, ce sera parce que je ne suis plus parmi vous. Par-dessus tout, soyez toujours en état de ressentir profondément toute injustice contre qui que ce soit, où que ce soit dans le monde. C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire. Adieu à jamais, mes enfants, j’espère encore toujours que je vous reverrai. Un gros baiser de papa qui vous embrasse » (19).

En novembre 1966 le Che arrive en Bolivie. Tout semble d’abord se dérouler selon le plan, puis rapidement ça déraille. Le dirigeant du parti communiste abandonne son soutien à la guérilla, et suite à une trahison les rebelles n’ont pas le temps de s’implanter. Washington voulant à tout prix éviter un second Cuba envoie d’importantes forces armées dans la région afin d’étouffer le soulèvement dans l’œuf. Les rebelles sont pourchassés pendant des mois. Le 8 octobre 1967 a lieu un combat final au cours duquel le Che est fait prisonnier. Le lendemain il est exécuté sur ordre de la CIA.

Un intellectuel pur sang

Le Che a été médecin, guérillero, ministre de l’économie, homme d’État et diplomate international. Mais on sait moins qu’il était un penseur éminent. Etudier faisait partie intégrante de la discipline révolutionnaire du Che. Même au cours de ses activités de guérilla il se consacrait à l’étude théorique. Dans les circonstances les plus inhospitalières, épuisé physiquement, affamé et tourmenté par des crises d’asthme, le Che passait encore des heures à lire et à écrire à la lumière de la lune, pendant que les autres guérilleros dormaient. « Nous négligeons souvent l’attention nécessaire à la théorie » écrit-il un an après la victoire (20).

Pour une jeune révolution l’étude est très importante parce que la phase du début, en particulier, requiert beaucoup de choix difficiles. Des fondements théoriques faibles comportent le risque pour la direction de dévier de sa ligne. « La révolution peut se réaliser si elle interprète correctement la réalité et utilise de manière correcte les forces en présence, même sans connaissance de la théorie. Mais il est clair qu’une connaissance théorique adéquate facilite la tâche et empêche de tomber dans des travers dangereux, toujours en supposant que la théorie correspond à la réalité » (21).

La théorie est celle du marxisme et il la conçoit de manière rigoureusement scientifique : « On doit être marxiste de la même manière évidente qu’on est newtonien en physique et « pasteurien » en biologie » (22). Une telle approche est diamétralement opposée à une attitude dogmatique. Se référant aux manuels de Moscou il se moque de « la scolastique qui a freiné le développement de la philosophie marxiste et a empêché une approche systématique de la période de transition vers le socialisme » (23). Les œuvres de Marx et Engels ne sont pas des livres sacrés. Il souligne

« certaines inexactitudes » chez les deux auteurs (24). Une attitude scientifique et antidogmatique signifie aussi que l’on ne peut imposer des idées à quelqu’un d’autre : « Il n’est pas possible d’éliminer une opinion par la violence. C’est précisément ce qui empêche tout libre développement des capacités de penser » (25).

Pour lui la discipline intellectuelle n’est pas une occupation sans engagement, elle doit se centrer sur la construction d’un monde meilleur. Il marche ainsi dans les pas de Marx : « Il ne suffit pas de comprendre la nature des choses, il est également nécessaire de la changer. L’homme cesse d’être esclave et instrument de l’Histoire et il devient l’architecte de son avenir » (26). Et cela n’est possible que si l’individualisme est vaincu. L’effort isolé, l’effort individuel, la pureté des idéaux, le zèle à sacrifier toute sa vie pour les idéaux les plus nobles, tout cela ne sert à rien s’il s’agit d’un effort en solo, quelque part dans un coin de l’Amérique latine »(27).

L’œuvre théorique du Che couvre un large éventail. Citons les thèmes principaux : la planification économique, la conception du travail, les relations internationales économiques et politiques, le combat armé, le rôle de l’université, le rôle du parti, une représentation socialiste de l’homme. Au début des années ‘60 les plus éminents économistes marxistes ont largement débattu sur quelques thèmes clés que le Che avait développés (28).

L’homme nouveau

Dans le capitalisme tout tourne autour du profit et de la richesse, et non pas de l’être humain. Le Che a inversé cette échelle de valeurs : « La vie d’un seul être humain vaut mille fois plus que toutes les possessions de la plus riche personne au monde » (29). Voilà la raison pour laquelle il est devenu marxiste. Dans un de ses discours il cite Fidel : « C’est précisément l’amour envers l’être humain qui a fait naître le marxisme. C’est l’amour de l’homme et de l’humanité, le désir de combattre la misère, l’injustice et la souffrance du prolétariat qui ont suscité le marxisme dans l’esprit de Karl Marx » (30).

Dans la révolution que le Che avait en vue, l’homme est central. « Nous ne nous soucions pas uniquement du socialisme. Pour la première fois dans le monde nous établissons un système socialiste marxiste où l’être humain est central, où il s’agit de l’individu et de l’importance qu’il a comme facteur fondamental de la Révolution » (31). C’est pourquoi la révolution cubaine s’est immédiatement attelée à une campagne d’alphabétisation de grande ampleur, aux réformes agraires, à l’emploi pour tous, à la mise en œuvre rapide de la santé publique, à l’enseignement gratuit, etc.

Pour réaliser tout cela il faut des structures nouvelles. Mais cela ne suffit pas. Les gens aussi doivent changer, c’est-à-dire leur façon de penser, leurs opinions et leurs habitudes.

Bref, il faut un « homme nouveau » (32). « Pour construire le communisme, de concert avec la rénovation de la base matérielle, il faut aussi créer un homme nouveau » (31). Il doit convertir l’individualisme et l’égocentrisme en solidarité et en engagement pour le prochain. L’individualisme de demain doit être l’engagement total de tout l’individu en faveur de la collectivité » (33). C’est à partir de là seulement que la nouvelle société pourra se construire.

L’homme nouveau ne naît pas spontanément. « La nouvelle société en devenir doit obstinément rivaliser avec le passé. C’est un processus qui demande du temps » (34). Les habitudes et les opinons anciennes qui proviennent de siècles de capitalisme sont profondément ancrées. « La vieille société pèse de tout son poids, les modes de pensée de la vieille société influencent constamment la pensée des hommes. C’est pourquoi il est tellement important de renforcer la conscience socialiste » (35). La contrainte n’est d’aucune aide, seule la force de persuasion agit. « L’exemple, le bon exemple, tout comme le mauvais exemple, est contagieux ; et nous devons être contagieux par nos bons exemples. Nous devons agir sur la conscience des gens, nous confronter à elle, montrer ce dont nous sommes capables » (36).

Nous butons ici sur le cœur de sa pensée. Le Che a fait un mix original de pensée marxiste classique avec le meilleur de la tradition progressiste de l’Amérique latine. On voit chez lui la combinaison du bouleversement individuel et de l’intégrité personnelle, l’interdépendance de facteurs matériels et conscients, l’importance de la subjectivité et du combat des idées, l’accent mis sur l’éthique et l’humanisme dans le cadre de l’action économique et politique. C’est ce qui rend sa pensée puissante et attirante. Combinée à une existence hors du commun, cela explique pourquoi El Comandante reste jusqu’à ce jour une source d’inspiration pour des millions de gens dans le monde. Hasta siempre!


Traduit du néerlandais par Anne de Meert pour Investig’Action

Source : Journal de Notre Amérique
Source originale : Cubanismo


Notes

(1) Fidel Castro, 17 octobre 1997, lors du transfert des restes du Che et de ses camarades de la guérilla bolivienne : http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1997/esp/f171097e.htm.

(2) La photo a été prise par Alberto Korda à l’enterrement des cent victimes mortes la veille dans un attentat terroriste contre un bateau à La Havane, sans doute perpétré par les services de sécurité américains.

(3) Telesur, ‘Evo Morales: “We Will Continue Che’s Fight Against Imperialism”’, https://www.telesurtv.net/english/news/Evo-Morales-We-Will-Continue-Ches-Fight-AgainstImperialism-20170614-0019.html.

(4) Vargas Llosa, A., ‘Che Guevara, la máquina de matar’, El País 31 juli 2005, https://elpais.com/diario/2005/07/31/domingo/1122781958_850215.html; Lamrani S., ‘50 vérités sur Ernesto « Che » Guevara’, https://cubanismo.be/fr/articles/50-v-rits-sur-le-che; Löwy M. & Pouzol C., ‘Ernesto Che Guevara. Ombres et lumières d’une mémoire toujours présente’, 1 mai 2009 : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article15649.

(5) Cuba a précisément tout fait pour guérir le plus vite possible les blessures de la dictature. Au début de la première année scolaire après la révolution, Fidel s’est adressé aux enseignants et leur a enjoint de bien traiter les enfants des criminels de guerre : « Dans nos écoles, tous les enfants sont les bienvenus. Peu importe qu’ils soient les enfants des soldats de jadis, peu importe même qu’ils soient les enfants de l’un ou l’autre criminel ou assassin, car ce n’est pas la faute de ces enfants. Vous devez savoir que les enfants sont innocents et qu’à l’école chaque enfant – même s’il est l’enfant d’un ancien soldat – soit être traité comme un frère. Si cet enfant a le malheur d’avoir un père délinquant, ce n’est pas sa faute, il est lui aussi victime…. Vous devez expliquer le bon de la révolution et tenter de les gagner par l’amour et non par le mépris ». Prononcé le 14 septembre 1959, http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1959/esp/f140959e.html.

(6) Cupull A. & Gonzalez F., ‘Un Hombre Bravo’, Havana 1994, p. 26. Les prochaines références à ce livre sont abrégées en U suivi de la page.

(7) U 28

(8) U 51

(9) U 58

(10) Guevara E., ‘Obras 1957-1967. Vol.2’, Havana 1970, p. 71. Les prochaines références à ce livre sont abrégées en O suivi de la page.

(11) Grupo Técnico de EcuRed, ‘Personalidades de la Guerra de Liberación Nacional de Cuba (I)’, http://download.jovenclub.cu/ecured/EcuMovil/Personalidades%20de%20la%20…%20Liberaci%C3%B3n%20Nacional%20%28I%29.pdf, p. 33.

(12) O 589

(13) O 575

(14) Tablada C., ‘Het economisch denken van Che Guevara’, Berchem 1995, p. 84.

(15) O 572

(16) O 693

(17) O 584

(18) O 697

(19) O 696

(20) O 93

(21) O 92

(22) O 93

(23) O 377

(24) Il s’agit par exemple de l’interprétation par Marx de Simon Bolivar ou de l’analyse de Engels sur les Mexicains et de conception des races et nationalités. O 93-4.

(25) Guevara E., ‘Apuntos críticos a la economía política’, Havana 2006, p. 369.

(26) O 93-94

(27) O 71

(28) Mora A., Guevara E., Álvarez Rom L., e.a., ‘El gran debate sobre la economía en Cuba 196364’, Havana 2004.

(29) O 76

(30) O 206

(31) Tablada C., ‘Het economisch denken van Che Guevara’, Berchem 1995, p. 49.

(32) O 372

(33) O 74

(34) O 371, 380

(35) O 192

(36) O 194


Sources

Barrio H. & Jenkins G., ‘Che Guevara. Kroniek van een revolutionair’, Baarn 2003. Borón A., ‘El Che y la recreación del marxismo’, El País, 14 juni 2008, https://www.pagina12.com.ar/diario/elpais/subnotas/106028-33425-2008-06-14.html

Cormier J., ‘Che Guevara. Een biografie’, Amsterdam 1996

Cupull A. & Gonzalez F., ‘Un Hombre Bravo’, Havana 1994

Grupo Técnico de EcuRed, ‘Personalidades de la Guerra de Liberación Nacional de Cuba (I)’, http://download.jovenclub.cu/ecured/EcuMovil/Personalidades%20de%20la%20…%20Liberaci%C3%B3n%20Nacional%20%28I%29.pdf, 26-50.

Guevara E., ‘Obras 1957-1967. Vol.2’, Havana 1970

Hart Dávalos A., ‘Ernesto Che Guevara, guerrillero del mundo’, in Hart Dávalos A., ‘Fe, trazos en mi memoria desde la ética. Tomo 9, 1952-2016’, 258-270, Havana 2017

Kohan N., ‘Ernesto Che Guevara. El sujeto y el poder’, Havana 2005 : http://cipec.nuevaradio.org/b2-img/nestor_sujeto.pdf

Kohan N., ‘La concepción de la revolución en el Che Guevara y en el guevarismo’, 1 octobre 2007, http://www.rebelion.org/noticia.php?id=57007

Lamrani S., ‘50 vérités sur Ernesto « Che » Guevara’, https://cubanismo.be/fr/articles/50-v-rit-s-surle-che

Löwy M., ‘El Che Guevara, la memoria y la tradición de los oprimidos’, http://www.rebelion.org/noticia.php?id=13629

Löwy M. & Pouzol C., ‘Ernesto Che Guevara. Ombres et lumières d’une mémoire toujours présente’, 1 mai 2009, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article15649

Tablada C., ‘Het economisch denken van Che Guevara’, Berchem 1995.

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