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Catalogne. «La police nous traite comme des délinquants»

Dor Alencontre, 2  outubro, 2017
Por Guillaume Bontoux


La police nationale (obéissant au gouvernement Rajoy) charge devant école Ramon Llull à Barcelone, le 1er octobre 2017

Les indépendantistes catalans avaient fait de ce dimanche 1er octobre un rendez-vous «historique». Ce fut surtout une journée électorale atypique et inquiétante, dans une certaine mesure, pour la Catalogne et l’Espagne. Dans une ambiance pesante, tendue, des centaines de milliers de personnes – «plus de trois millions» selon Jordi Turull, le porte-parole de la Generalitat, le gouvernement régional – ont participé hier au référendum d’autodétermination, suspendu depuis des semaines par la justice espagnole. A la clôture de cette édition [du Soir quotidien de Belgique publié à 6h du matin du 2 octobre 2017] les résultats provisoires publiés par le journal catalan La Vanguardia donnaient plus de 92% (près de 250 000 bulletins dépouillés) de «oui» à la question posée «Voulez-vous que la Catalogne soit un Etat indépendant sous forme de république?».

«Il faudra des heures pour connaître les résultats définitifs», reconnaissait en début de soirée Jordi Turull. La faute à une journée faite d’incertitudes et de rebondissements: plus de 300 bureaux de vote fermés ou mis sous scellé par les forces de l’ordre, des urnes confisquées, des modalités de vote qui changent quelques minutes avant l’ouverture des bureaux… et de la violence. Beaucoup de violence: selon les chiffres du département de Santé de la Generalitat, près de 850 personnes ont été blessées au cours d’opérations des forces de l’ordre qui cherchaient à empêcher que le référendum ait lieu.

Tout a pourtant commencé dans le calme. Et très tôt pour les partisans du référendum. Dès 5h30 [du dimanche 1er octobre], ils sont des dizaines à s’être réunis devant l’école primaire de Collaso i Gil, située dans le centre de Barcelone, pour éviter la fermeture du centre scolaire, un des 2.300 bureaux de vote habilités par la Generalitat pour la journée électorale. «Votarem! Votarem!» (nous voterons, en catalan), scandent de temps à autre les assistants, qui ont envahi la rue devant le centre éducatif. La pluie qui commence à tomber, d’abord fine puis drue, ne freine pas leur enthousiasme. Dans la cour de l’école, des dizaines de volontaires qui ont passé, eux, la nuit dans les locaux, entonnent L’Estaca [Le Pieu], hymne antifranquiste de Lluis Llach [chanteur né en 1948 et qui est une des figures de la culture catalane sous et contre le franquisme], que les indépendantistes se sont appropriés.

«Les urnes et les bulletins viennent de sortir de la clandestinité»

Peu après 7 heures, la tension monte. Un véhicule des Mossos d’Esquadra, la police régionale qui a l’ordre de fermer et d’évacuer les bureaux de vote, vient d’arriver. Quatre agents en sortent, mais ils ne s’approchent même pas de la grille d’entrée! Celle-ci s’ouvre en grand à 8 heures pour laisser passer un homme et une femme. Équipés de chariots de course, ils pénètrent dans la cour de l’école au pas de charge. Les urnes et les bulletins viennent de sortir de la clandestinité sous les vivats de la foule.

Peu après 9 heures, la journée électorale commence vraiment et dans la cour de l’école Collaso i Gil, la file d’attente, parsemée de parapluies, est déjà longue… Elle l’est aussi devant l’Institut Miquel Tarredell, un lycée du quartier du Raval [au centre de Barcelone] qui fait également office de bureaux de vote. Il est 11h passées, et Raimon, 57 ans, attend son tour, à quelques mètres de la porte d’entrée: «Je suis là depuis 5 heures du matin et ça n’avance pas trop», explique-t-il. Dans la foule agglutinée aux alentours de l’établissement, ce n’est pas le temps d’attente qui choque les électeurs, mais les photos et les films qui commencent à circuler sur les réseaux sociaux. «Regardez, c’est à Mataró !» [une ville au nord de Barcelone]. Sur l’écran, on voit des policiers nationaux évacuant à coups de matraque un bureau de vote.

Sabadell, Gérone, Tarragone… Les images de violence et d’affrontements se multiplient. La capitale catalane n’est pas épargnée avec l’évacuation musclée du bureau de vote installé dans le centre éducatif Escola Pia, dans le quartier de Sant Antoni. «Les policiers sont arrivés et ont commencé à frapper les gens qui étaient à l’extérieur», raconte les larmes aux yeux Jon, un des volontaires présents lors de l’intervention: «Ils ont détruit la porte et ils ont tout pris : les urnes et les bulletins.» «C’est une honte, c’est lamentable», s’indigne José Maria, un retraité qui reste devant la porte de l’école pour orienter ceux qui souhaitent voter vers d’autres bureaux de vote.

Pour contourner la probable fermeture de certains bureaux de vote par les forces de l’ordre, l’exécutif régional avait annoncé une heure avant le début de la journée électorale, un système de «recensement universel», permettant aux 5,3 millions d’électeurs convoqués de voter dans n’importe quel bureau. «Les responsables des bureaux téléchargent un programme sur leur téléphone qui leur donne accès aux listes électorales», explique Marina, une responsable administrative de la Generalitat qui supervise la journée électorale dans le CCCB, le Centre de culture contemporaine de Barcelone: «C’est le seul moyen que nous avons de vérifier qu’une personne ne vote pas deux fois.» Seul bémol: «Nous ne pouvons pas voter car, en ce moment, l’application ne fonctionne pas.» Ce système est-il fiable ? «On fait avec les moyens du bord», marmonne Marina.

Ces difficultés, qui s’ajoutent à l’absence de bulletins et d’enveloppes et l’ouverture tardive de certains bureaux, se sont répétées tout au long de la journée. Elles expliquent en partie les immenses files d’attente devant les bureaux de vote. A l’intérieur du CCCB, dans une grande salle aux murs blancs qui abrite habituellement des conférences, cinq urnes ont été installées. Sur une grande table, des bulletins de vote et des enveloppes. Il n’y a pas d’isoloir. «Ce n’est pas grave, personne n’a besoin de se cacher», assure Ana Maria, 53 ans. Cette Barcelonaise d’origine est venue «voter oui, pour un meilleur futur pour nos enfants». Elle attend son tour avec sa carte d’identité espagnole en main depuis plus de 7h «Et j’attendrai encore s’il le faut, sourit-elle. Je voterai, même si cela fait de moi une délinquante. De toute façon, vous voyez bien, la police nous traite déjà comme des délinquants.» (Reportage publié dans le quotidien Le Soir du 2 octobre 2017)

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