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Catalogne : de l’autonomie à l’indépendance



Do Investig´Action, 28 Outubro 2017
Por CHRISTINE GILLARD


Le nationalisme catalan est l’expression d’une culture et d’une langue minoritaires qui essaient de vivre ( et non survivre) dans un contexte espagnol et européen. Mais il est basé sur l’intégration des populations qui naissent, vivent et travaillent en Catalogne.

Les événements survenus depuis le 1er octobre 2017 en Catalogne ont mis un coup de projecteur sur l’organisation territoriale de l’Espagne, si mal connue des citoyens européens et du voisin si proche qu’est la France.

Pour comprendre la demande d’organisation d’un référendum sur l’indépendance de la Catalogne, et la réaction du gouvernement de M. Rajoy, il convient de rappeler quelques éléments historiques.

La Catalogne (Royaume de Catalogne et d’Aragon) a perdu ses privilèges au 18ème siècle avec l’avènement des Bourbons au trône d’Espagne. Le mouvement autonomiste renaît à la fin du 19ème siècle comme mouvement littéraire et politique, soutenu par la bourgeoisie industrielle et d’affaire. Contrairement au Pays Basque, le catalanisme alors n’est pas séparatiste. La catalogne, région la plus industrialisée d’Espagne et donc la plus riche, revendiquait une autonomie de gestion au sein de l’état espagnol.

Un premier projet d’autonomie voit le jour en 1919 mais la Catalogne obtient pour la première fois un statut d’autonomie en 1932 après la proclamation de la 2ème République le 14 avril 1931. La Constitution républicaine reconnaissait les peuples qui composaient l’état espagnol et en particulier prévoyait d’octroyer un statut d’autonomie à la Catalogne et au Pays Basque. Ce qui fut fait pour la Catalogne mais le coup d’état militaire franquiste du 18 Juillet 1936 a mis un terme au processus ; l’Espagne franquiste ne reconnaissait qu’un seul peuple, le peuple espagnol, et faisait de l’Espagne un État/Nation : « España Una Grande Libre », interdisant l’usage des langues régionales.

La monarchie parlementaire qui succède au Franquisme reconnaît dans la Constitution de 1978 les différents peuples qui composent la nation espagnole et réorganise le territoire en 17 communautés autonomes, mettant en place un lent processus de transfert de compétences. En principe toutes les compétences peuvent être transférées à l’exception de l’armée et de la monnaie. Les limites administratives des Communautés autonomes sont déterminées par un ensemble de traits communs historiques, culturels et linguistiques.

La Catalogne et le Pays basque sont les deux territoires dont l’identité est incontestablement très forte sur les trois plans. La richesse économique se concentre essentiellement en Catalogne avec un réseau important de grandes entreprises mais aussi de PME. C’est pourquoi elle demande le maximum possible de transferts de compétences, sans toutefois toutes les obtenir de la part de l’état, alors que certaines Communautés autonomes sont obligées de rester dans le giron de l’état.

La langue catalane est le fer de lance de la catalanité. C’est pourquoi la Generalitat met en place l’enseignement en Catalan, considéré nécessaire pour intégrer la très nombreuse main-d’œuvre provenant des diverses régions d’Espagne. Elle se préoccupe donc, non seulement de sauvegarder la langue catalane et de permettre sa diffusion au sein de la communauté catalanophone mais aussi d’éduquer dans la langue et la culture catalanes les enfants nés sur le territoire de parents non catalanophones ou arrivant en cours de scolarité. Tous les enfants sont enseignés en catalan avec des cours de castillan ; c’est un système d’immersion. L’objectif est double : maintenance de la langue catalane et bilinguisme catalan/castillan.

Pendant les divers gouvernements du socialiste Felipe Gonzales, le processus d’autonomie suit son cours.

Une rupture apparaît quand le Parti Populaire remporte les élections pour la première fois depuis la mort du dictateur ; José Maria Aznar, chef du parti, devient chef du gouvernement en 1996. Le Parti Populaire (PP) fondé en 1989 est un parti de droite, conservateur, avatar de l’Union Populaire, fédération créée en 1976 par des personnalités du régime franquiste. Aznar forme difficilement son gouvernement après des négociations avec les petits partis nationalistes. Très vite cependant les bonnes relations avec les partis nationalistes se dégradent. Lors du retour au pouvoir du Parti Socialiste en 2004, un nouveau statut des autonomies est mis en chantier très favorable à la Catalogne, en particulier concernant la langue ; il est approuvé par référendum en 2006 mais le Parti Populaire entame des recours auprès du Tribunal Constitutionnel contre le statut de la Catalogne.

Le Tribunal constitutionnel, dont bon nombre de membres sont proches du PP, annule en juin 2010 des pans entiers du nouveau statut des autonomies, affaiblissant la politique linguistique d’immersion. Dans son rapport il refuse que le catalan soit langue des administrations et qu’il ait une préférence sur le castillan. La réaction populaire est immédiate ; des milliers de Catalans défilent le 10 juillet 2010 à Barcelone.

Le Parti Populaire revient au pouvoir en 2011. En 2012 le ministre de l’éducation, José Ignacio Wert, très marqué à droite, commence un bras de fer avec la Catalogne. Il entend renforcer le contrôle sur l’enseignement afin « d’espagnoliser les élèves catalans ». Le projet prévoit, entre autre, de créer des écoles de langue castillane, sans épreuve de catalan au baccalauréat.

En 2014 le président Catalan Artur Mas convoque pour le 9 novembre une consultation d’auto-détermination. Il s’est tenu mais a été déclaré nul par le Tribunal constitutionnel saisi par le gouvernement de Manuel Rajoy (PP). Deux questions étaient posées : « Voulez-vous que la Catalogne devienne un état ? » « Dans le cas d’une réponse affirmative, voulez-vous que cet état soit indépendant ? » Le oui l’a emporté avec 80,76% des voix avec 41% (environ) de participation.

Le referendum du 1er octobre 2017 s’inscrit donc dans une opposition idéologique entre le parti conservateur, héritier du centralisme franquiste – Espagne Une – et les tenants d’une auto-gestion de la Catalogne.

Le statut d’autonomie qui répondait aux aspirations de la population était basé sur un contrat de confiance. Celui-ci a été rompu en 2010. C’est alors que le séparatisme -absolument pas historique – est apparu comme une solution pérenne.

Espagne / Catalogne : affrontement de deux nationalismes différents

Entre le 1er et le 8 octobre trois manifestations ont eu lieu à Barcelone : une manifestation catalaniste séparatiste, une manifestation catalaniste de dialogue avec l’état espagnol le 7 octobre et une manifestation souverainiste, c’est à dire pro-espagnole contre l’indépendance le 8 octobre. Ces manifestations ont eu lieu à des jours différents, sans provocations ; elles étaient en majorité composées de familles. La contre manifestation fasciste le 9 octobre à Valence a marqué un tournant ; des groupuscules d’extrême droite, certains venus de Madrid, ont cherché l’affrontement, groupes que l’on retrouve à Barcelone le 12 octobre. La date du 12/10 n’est pas un hasard, il s’agit d’un jour férié pour célébrer la découverte de l’Amérique, institué en 1935 (gouvernement républicain de droite) avec le nom de « Dia de la Hispanidad » puis remis en vigueur en 1958 par Franco. La commémoration s’accompagne de défilés militaires, en particulier à Madrid. La capitale catalane ne commémore pas cette date. La Catalogne ne se reconnaît pas dans cette « hispanité ».

Dans les événements actuels il convient de comprendre que le nationalisme espagnol n’est pas le nationalisme catalan.

Le nationalisme espagnol est un nationalisme centraliste, héritier d’une tradition monarchiste mais surtout héritier au xx siècle du fascisme. La dictature de Miguel Primo de Rivera en 1923, sous le règne de Alfonso XIII, son fils José Antonio créateur de la phalange, puis la dictature de Francisco Franco défendent l’idée d’une Espagne éternelle, catholique, avec un seul peuple, une seule langue et une seule histoire. C’est un nationalisme qui refuse la différence et professe l’assimilation.

Aujourd’hui les mouvements fascistes espagnols expriment encore et toujours les valeurs de grandeur d’une Espagne Une dans laquelle l’état joue un rôle de contrôle social et politique. Le collectif« Hangar Social » par exemple, groupe d’extrême droite entend s’imposer en créant du lien social parmi la population espagnole (« de souche ») la plus en souffrance économique et sociale, sur le modèle franquiste (Auxilio social).

Il convient de rappeler que pendant la guerre civile de 1936/39 les « nacionales », souvent traduit par erreur « nationalistes » au lieu de « nationaux », désignaient les partisans de Franco.

Le nationalisme catalan est l’expression d’une culture et d’une langue minoritaires qui essaient de vivre ( et non survivre) dans un contexte espagnol et européen. Mais il est basé sur l’intégration des populations qui naissent, vivent et travaillent en Catalogne. Les consultations populaires d’auto-détermination de 2014 et de 2017 ont concerné tous les habitants de la Catalogne sans distinction d’origine. Les catalanistes ne se désignent pas volontiers par le mot nationaliste. Il n’y a aucune velléité d’expansion du territoire catalan ni d’expansion de sa zone d’influence.

Le catalanisme a traversé au cours de son histoire le clivage droite/gauche. Elle est le fait de la droite libérale bourgeoise, défendant ses intérêts économiques mais aussi le fait d’une gauche progressiste et même révolutionnaire. Actuellement la bourgeoisie reste favorable à l’autonomie mais sans demander l’indépendance. Le catalanisme de gauche trouve son expression extrême dans le parti CUP qui demande la création d’un état catalan républicain. La question du régime politique, dont il est fait peu mention dans les commentaires des médias, reste pourtant en suspens.

Madrid : Le refus du dialogue

La réponse agressive de l’Etat espagnol à une demande d’auto-détermination d’un peuple par l’envoi de forces de police nationale au mépris des forces de police catalane, par l’arrestation de responsables (politiques et administratifs), par l’empêchement par la force de la tenue d’un scrutin dont le résultat positif n’était pas certain, est une posture purement idéologique. Il est clair que l’état espagnol n’a jamais envisagé pas même le début d’un dialogue pour faire évoluer la Constitution nationale quant aux statuts des communautés autonomes.

En voulant appliquer l’article 155 de la Constitution, Madrid essaie de légitimer la voie choisie du refus du dialogue. Le gouvernement de Rajoy et le Sénat qui lui est tout acquis puisqu’à majorité Partido Popular, restent sur la ligne de l’opposition du PP à l’évolution du statut de la Catalogne depuis 2006, date du recours déposé contre le nouveau statut. Une sortie de crise aurait été possible par une négociation aboutissant à un retour à la situation antérieure à 2010. Le président de la Generalitat a demandé en vain l’ouverture de négociations ; son refus de proclamer l’indépendance dès le résultat du scrutin a montré sa volonté de maintenir possible un dialogue.

Madrid donne comme seule possibilité la convocation de nouvelles élections par le Parlement catalan. C’est une fausse ouverture puisque soit les élections donnent la majorité aux catalanistes et il y aura de nouveau demande d’auto-détermination, soit la majorité sera conservatrice et appliquera une autonomie restreinte, contestée depuis 2010.

Madrid menace de mettre à exécution la fin de l’autonomie catalane par une série de mesures mettant en cause – au-delà de l’autonomie – la démocratie : mise sous tutelle des médias catalans, contrôle des Mossos d’Escuadra par la Guardia Civil, destitution du président de la Generalitat régulièrement élu et son remplacement par un gouverneur nommé par Madrid.

La résistance catalane

Face au refus du dialogue le parlement catalan a bien peu de marge de manœuvres. L’attitude fermée de Mariano Rajoy pousse Carles Puigdemont à la résistance. La soumission totale est peu envisageable, la déclaration d’indépendance est souhaitée et réclamée fortement par le parti catalaniste dont la force de mobilisation est évidente au vu des dernières manifestations. Mais Carles Puigdemont sait parfaitement que cette déclaration est aussi un point de non retour, une sorte d’acceptation de la déclaration de guerre ouverte par Madrid.

Sans attendre, les Mossos d’Escuadra ont déclaré envisager de ne pas obéir à la police nationale et ont appelé à la résistance civile.

Le jeudi 26 octobre, Carles Puigdemont déclare refuser l’organisation de nouvelles élections, n’ayant pas reçu l’assurance que le gouvernement espagnol n’appliquerait pas l’article 155 qui suspend le statut d’autonomie. Le lendemain, poussé par le parti indépendantiste et après démission des opposants, le Parlement catalan vote l’indépendance. Carles Puigdemont proclame donc l’indépendance. Madrid annonce l’organisation de nouvelles élections régionales le 21 décembre prochain, espérant qu’en sorte une majorité conservatrice. Les indépendantistes ont déjà annoncé qu’ils n’appelleront pas au boycott et qu’au contraire ils vont organiser une grande mobilisation de leurs partisans.

Quel que soit le résultat il est peu probable que la reprise en main aujourd’hui de la Catalogne par Madrid enterre, à plus ou moins long terme, la demande d’un referendum d’auto-détermination.


Christine Gillard est Maître de conférences

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