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En 1989, j’avais 18 ans 21 Sep 2017

Do Invetig´Action, 21 de Setembro, 2017 


Si l’expérience du socialisme réel a prouvé que la lutte de classes se poursuivait au sein du processus de socialisation, et qu’elle se déroulait à l’intérieur même des Partis communistes au pouvoir, elle s’est aussi déroulé au sein des dissidences et des oppositions, en particulier au sein du mouvement de masse que fut le syndicat polonais « Solidarnosc ». Dans cet article, nous avons un témoignage d’époque d’une militante aujourd’hui marxiste qui a commencé son éducation et sa pratique politique dans le « socialisme réel » finissant et qui décrit ce qu’elle pensait et ressentait à l’époque. A une époque où les mots « communisme », « socialisme », « solidarité », « démocratie » voulaient dire tout autre chose qu’au début de leur existence …et tout autre chose qu’aujourd’hui. Il est donc utile de commencer la compréhension de ce que fut le tournant de 1989 en redécouvrant le point de départ d’une génération qui, entretemps, a découvert l’essence du capitalisme et donc la pertinence des analyses marxistes.

Je suis devenue féministe à 15 ans, en 1986, grâce au magazine féministe allemand « Emma » et à Anna, une amie de 5 ans de plus que moi. Je séjournais en Allemagne Fédérale de 1984 à 1987 du fait du travail de mon père qui était diplomate à l’Ambassade de Pologne à Cologne. Mais je vivais très mal mon séjour en Allemagne malgré tous mes efforts pour m’intégrer au lycée que je fréquentais. J’avais réussi à apprendre l’Allemand toute seule et à progresser dans ma scolarité : malgré mes lacunes linguistiques, je n’avais jamais redoublé. Cependant il était plus difficile de s’intégrer socialement et à vrai dire, je ne réussis jamais à me faire accepter complètement par mes camarades d’école. Ce n’est qu’à la fin de mon séjour que grâce au féminisme, mon sujet de conversation préféré, je me fis des amis mais aussi pas mal d’ennemis. Bref, j’étais très heureuse de rentrer en Pologne, le 15 août 1987, afin de pouvoir passer mon bac dans un prestigieux lycée de Varsovie et surtout de préparer les concours d’entrée à l’Université de Varsovie, car depuis l’âge de 11 ans je rêvais d’étudier l’histoire.

Malgré mon désir de revoir ce qui était pour moi à l’époque « mon pays, ma patrie », je me souviens encore de la peur que j’ai ressentie en passant les guérites et des barbelés qui marquaient la frontière entre les mondes ennemis « Est » et « Ouest ». L’autoroute était coupée par toutes ces installations militaires, la voiture avec ma mère, ma sœur et moi s’engageait dans une voie spéciale réservée aux diplomates et nous rentrions dans ce monde fermé qu’était le système communiste. Je frissonnais, je pressentais qu’il ne me serait pas si facile de sortir de ce système et que malgré tout, à l’Ouest, je laissais une liberté dont adolescente, je n’avais pas encore eu le temps de profiter. Cependant, en Pologne, j’étais heureuse de retrouver mes proches qui me manquaient tant : ma sœur, mes cousin et cousine Pierre et Jeanne, mes grands-parents, mes tantes, mon oncle et surtout mes amies que j’avais quittées trois ans auparavant. La plupart de mes amis étaient issus de mon ancienne école élémentaire. Mes plus proches amies étaient deux jeunes filles de 17 ans, deux anciennes camarades de classe, Gosia et Agnieszka avec lesquelles j’avais formé ce que nous avions appelé sur un mode ironique notre « triumvirat ». Nous nous étions jurées qu’aucune de nous ne ferait rien sans informer les autres dans le microcosme relationnel de notre classe, surtout dans le domaine des relations entre les filles et les garçons. Nous avions tenu notre triumvirat jusqu’à la fin de notre école élémentaire et mon départ en Allemagne en 1984[1].

Très vite, je parlais à mes amies de ma découverte du féminisme, en particulier à Gosia, une fille très dynamique, pratique et plutôt méfiante face au pouvoir des garçons. Son accueil à mes idées fut plutôt sceptique. Elle soutenait mes revendications de respect des hommes pour les femmes, mais il lui semblait évident que certaines de mes idées, comme le partage des tâches domestiques, étaient exagérées. Elle me dit que ce partage était matériellement impossible. Je lui promis de lui prouver que c’était possible en instaurant avec ma sœur avec qui je vivais, un calendrier spécial sur lequel on reportait toutes les semaines toutes les tâches ménagères scrupuleusement partagées en deux. Par exemple chacune avait sa semaine de vaisselle et celle qui n’était pas de vaisselle avait la responsabilité du ménage du samedi. Les courses et les repas de week-end étaient aussi soumis au roulement et les soirs chacune mangeait comme elle l’entendait. Selon les règles édictées ensemble, chacune avait le droit de demander l’aide de l’autre, mais pas d’exiger l’aide car cette aide ne devait pas être considérée comme donnant droit à une exemption des tâches obligatoires. Ce système fonctionna si bien que quelques mois plus tard je pus triomphalement annoncer à mon amie que si cela était possible avec une femme, cela devrait l’être avec un homme, puisque mon amie ne niait pas que les deux sexes sont égaux de nature.

Cependant, cela ne se passe pas si bien avec mes autres camarades. Je me souviens d’une soirée de retrouvailles qui avait lieu chez Pierre, un garçon qui avait été le pilier de notre bande et dont ma meilleure amie Agnieszka avait longtemps été amoureuse. Pierre était devenu un beau jeune homme, bien plus poli qu’avant. Lorsque le féminisme apparut sur la table, Pierre se mit à rire et déclara qu’il était hors de question qu’il touche au ménage. Le ménage était une affaire de femmes, point à la ligne ! Gosia s’allia donc avec lui contre moi et je fus gentiment mais fermement remise à la place des « gens pas normaux ». Je n’ai pas trop cherché à discuter. « Au fond », me disais-je « Qu espérais-je ? C’est un mec qui n’a jamais connu autre chose que cette cité ouvrière perdue de Varsovie, sa mère qui l’idolâtre et des copains qui lui ressemblent. Il est utopique de croire qu’il penserait autrement ». J’espérais plus de compréhension de la part de Beata, une ancienne star de notre classe, femme libre et dominatrice, élève d’un prestigieux lycée d’arts plastiques et fille d’intellectuels. Son opinion comptait beaucoup pour moi puisque j’admettais qu’elle avait été très émancipée à une période ou moi je croyais encore en « l’homme-sauveur ». Ma déception fut donc grande, lorsqu’au cours d’une visite chez elle, Beata se moqua du féminisme à sa manière tranquille, détachée et condescendante. Elle me dit qu’elle ne se sentait aucunement dominée, qu’elle avait toujours eu ce qu’elle voulait et que par conséquent le problème « femme » n’existait pas dans le monde. De surcroît elle trouvait que la féminité était quelque chose de beau et enviable et qu’elle-même adorait faire des dessins de bustiers ultra-serrés et sexy pour les filles. Je ne dis rien lorsqu’elle me montra ses croquis. Il ne m’échappa pas que cette féminité en question était surtout destinée à d’autres femmes alors que Beata ne jurait que par sa coiffure punk et ses jeans. J’étais perplexe : je ne savais pas comment lui expliquer ce que je savais de l’exploitation de la féminité dans les journaux féminins, du modèle de bêtise et de superficialité que cela amenait, enfin de mon propre combat pour débusquer mes envies de me conforter au modèle, puis de mes efforts de lui échapper.

Il est vrai que l’unique magazine féminin en Pologne communiste, « Kobieta i życie » (« La femme et la vie ») comportait singulièrement peu de photos de mode, de recettes de cuisine et de conseils de beauté, comme si la beauté des femmes était le cadet des soucis du système communiste. Je regardais, perplexe, ce magazine qui racontait la vie de vraies femmes sous un angle assez conservateur : les femmes y étaient avant tout destinées à être épouses et mères, le ménage était une fatalité féminine alors que le travail y était vu comme une obligation envers la société. Les conseils du journal étaient destinés à faire « concilier » les différentes obligations de la femme envers l’homme, les enfants et la société. De sexualité autonome, point. De plaisir, très peu. De voyages, d’évasion…rien. Des projets ? Seulement si le mari est d’accord. Je me rappelle toujours de ce poignant reportage sur une jeune fille de 17 ans qui était séquestrée dans la maison de ses parents, obligée de faire quotidiennement la lessive, le ménage, le repassage, la cuisine…Le plus injuste était qu’elle devait servir également son frère, laver et repasser son linge. Je fus touchée et horrifiée par cette histoire qui me rappelait la mienne, à Cologne ou j’étais la bonne à tout faire de mes parents… J’étais révoltée parce que le journal n’avait émis aucune critique à l’égard des parents : l’exploitation du travail de cette jeune fille semblait être autant une fatalité tombée du ciel que l’était pour la Pologne le « socialisme réel » imposé par les Soviétiques. Je me félicitais d’avoir échappé, du moins provisoirement à mes parents restés à Cologne, je me jurais de tout faire pour passer mon bac et leur échapper définitivement.

Quant à Beata, je décidais de ne plus la fréquenter afin de ne pas avoir à subir son arrogance, d’autant plus de j’appris qu’elle faisait des gorges chaudes de mon féminisme avec d’autres camarades de classe. Ceux-là, dès qu’ils me voyaient, entamaient la même rengaine : «cela te passera » [2] Je ne comprenais pas pourquoi le féminisme devait «me passer », cette phrase me rappelait le mépris qu’exprimait mon père. « Cela te passera » voulait dire que je vais abandonner mes opinions « lorsque je vais être grande ». Cela voulait dire que la personne qui me le dit est précisément « plus grande », supérieure à moi, puisqu’elle « voit plus loin ». Je décidais d’arrêter tout contact avec ces personnes.



La pire déception me vint de ma meilleure amie, Agnieszka, membre du « triumvirat ». Elle était orpheline depuis le mois de mai et habitait dans l’appartement de son père avec sa grand-mère. Elle sortait avec un garçon et je savais par d’autres amis qu’il me serait difficile de la voir à cause de l’emprise que le mec exerçait sur elle. Je fus effectivement sidérée par cette emprise, car le mec en question, un garçon de notre âge, refusait que je vienne hors de sa présence, écoutait notre conversation et ne cachait pas son hostilité à mon égard. Je n’osais pas parler de féminisme et lorsqu’enfin de réussis à voir Agnieszka en tête-à-tête pendant une heure, je n’ai même pas su formuler tout ce que je pensais. Je n’en ai pas eu le temps d’ailleurs, car mon amie prit un air supérieur pour me dire que maintenant elle vivait le grand amour, qu’elle avait compris des tas de choses sur la vie, et surtout que l’essentiel était de se consacrer à son amour. J’étais pétrifiée : cette attitude ressemblait fort à celle de ma mère et à mon comportement personnel de dépendance vis à vis des mes amoureux avant ma rencontre avec le féminisme. Agnieszka semblait ne plus soucier de l’école et passait son temps à obéir à son mec. Toute conversation semblait vouée à l’échec. Je m’en ouvris à Gosia, troisième du « triumvirat », qui confirma mes craintes en disant que le mec devait surveiller Agnieszka et lui interdire de voir des amies. J’avais donc perdu une amie, mais je ne me résignais pas encore. J’invitais notre « triumvirat » à une « soirée de vierges », comme j’appelais cette rencontre chez moi ou je préparais une bonne bouffe et j’achetais du vin pour que nous puissions tranquillement parler de nous. Agnieszka vint mais resta silencieuse, notamment lorsque nous parlions de sexe et échangions nos connaissances acquises dans les livres et magazines pour ados ou, pour moi, dans la littérature féministe que ma copine Anne m’avait laissée. Elle vint aussi à un rendez-vous chez une gynéco que m’avait conseillée ma sœur. En effet j’avais conçu ma première visite chez une gynéco comme une fête de notre jeune féminité et j’avais prévu un après-midi avec thé et gâteaux dans un café du quartier. J’ai gardé un excellent souvenir de cette visite dans ce centre médical « K »[3]. La gynécologue, sympathique et très professionnelle nous posa des questions sur notre vie sexuelle et amoureuse et mes deux amies reçurent la pilule car elles avaient des copains alors que moi je revendiquais joyeusement mon statut de vierge. Cependant, au café, Agnieszka ne dit presque rien et se sauva très vite. La rupture survint quelques 6 mois plus tard lorsque invitée à sa soirée anniversaire, je la défendis contre son copain qui la frappa. Le mec voulut me frapper à mon tour et je ne pus me sauver que de justesse. Notre amitié s’arrêta là. J’étais impuissante.

Ce qui est intéressant, c’est que dans la société de l’époque, la dérive d’une adolescente orpheline victime d’un compagnon violent n’était pas considérée comme inquiètante. C’était quelque part l’ordre normal des choses, Agnieszka n’avait pas eu de chance. Aucun adulte n’a voulu aider cette jeune fille, il n’y avait pas de services sociaux ou on pouvait raconter l’histoire. Moi–même, agressée par ce mec, je ne savais même pas que je pouvais porter plainte. Il faut dire que porter plainte à la milice communiste haïe de la population était très mal vu…Ainsi finit ma première amitié féminine.



Dès le début de mon retour en Pologne le féminisme fut donc un point de discorde entre moi et mes amis. J’étais marginalisée par rapport à eux, considérée comme « bizarre ». Paradoxalement moi-même je me considérais comme « supérieure », « libérée » grâce à ma conscience et mon expérience occidentale. Il est vrai que malgré nos différents, dès que je commençais une phrase par «en Occident il y a …. », les gens présents m’écoutaient. Cependant, il était quasiment certains qu’ils ne seraient pas d’accord avec moi. Je souffrais d’être trop différente pour être intégrée.



Ma marginalisation parmi mes anciens camarades, je pouvais néanmoins l’accepter. Je n’avais en effet pas l’intention de passer ma vie dans cette cité pourrie mais je voulais partir à la conquête du monde. Plus dure à avaler était ma marginalisation au sein de ma famille. En effet, dès mon arrivée je ne pus m’empêcher de sortir devant tout le monde mes théories féministes préférées. Chez mes grands-parents j’avais toujours eu le droit de dire ce que je pense et maintenant il était logique que j’y amène la bonne parole féministe. Celle qui s’y opposa le plus violemment était ma tante qui jouait un rôle officieux de tutrice en l’absence de ma mère, encore en Allemagne. Tante Lucie avait 40 ans, était fraîchement divorcée et n’avait pas d’enfant. On aurait pu penser que cette femme avait tout pour être au moins un tout petit peu favorable au féminisme. C’est le contraire qui se produisit. Nos disputes furent violentes, passionnées, orageuses. Tante Lucie était hors d’elle lorsqu’elle entendait parler de féminisme. Elle criait que le destin de la femme était le mariage et la maternité et que la soumission de la femme à l’homme était inscrite dans la biologie. J’étais peinée, surprise et en colère en l’entendant parler ainsi surtout qu’elle-même n’avait visiblement pas envie de réaliser dans sa propre vie la soumission féminine qu’elle prônait mais voulait l’imposer à d’autres femmes, surtout à des jeunes comme moi.



Je crois que je n’étais pas consciente de la différence culturelle entre moi et ma famille. Malgré ces déceptions je persistais à croire à une possible intégration du féminisme en Pologne. Ma sœur n’était-elle pas la preuve vivante de cette intégration ? Ma sœur avait d’abord rejeté le féminisme lorsque je lui en avais parlé l’année précédente. Mais maintenant, elle semblait vouloir le réaliser. Elle écoutait moins les conseils de la famille, elle avait un copain avec qui elle avait des relations sexuelles, elle utilisait des contraceptifs et affirmait qu’il n’était pas question de se farcir toutes les tâches ménagères après le mariage. Ma sœur s’opposait aussi à l’idolâtrie des mecs que pratiquaient ses camarades de faculté, s’intéressait à la politique et me ramenait toujours des journaux clandestins qui circulaient à l’Université. Et surtout… ma sœur voulait à tout prix faire une carrière professionnelle. Bachelière à 16 ans, elle fut obligée par notre père à faire des études de Lettres Françaises, communément dévalorisée car considérées comme étant des réserves pour jeunes filles de bonne famille à la recherche d’un mari. Ma sœur s ‘efforçait de tirer le meilleur profit possible de ces études qu’elle n’avait pas choisies. Elle s’orienta vers une spécialisation difficile mais lucrative, la traduction. Elle suivit les cours d’un prestigieux professeur, se fit remarquer et bientôt se vit confier des travaux ponctuels comme traductrice-interprète et guide pour des Occidentaux francophones venant en Pologne pour des raisons économiques et politiques. Elle développa particulièrement cette activité en 1989 lorsque au moment des négociations de la Table Ronde[4], les visiteurs officiels et officieux du Monde Occidental affluaient en Pologne. Ma sœur me donnait l’exemple ! En la voyant faire, je croyais à l’émancipation des femmes en Pologne et elle me servait de modèle pour ma propre émancipation.



J’en avais besoin car dans ma vie sociale les choses n’étaient pas aussi simples. D’abord en ce qui concerne ma créativité féministe. J’écrivis deux articles sur l’écologie et sur les femmes destinés au magazine scout « Na Przełaj ». Ce magazine avait toujours été un support du régime communiste et voilà que fin 1987 il s’émancipait en lançant un mouvement écologiste « Wolę Być » (« Je préfère Etre »), soutenait les actions d’opposition à la construction de l’unique centrale nucléaire à Żarnowiec et parlait même des manifestants arrêtés. Cela m’intéressait au plus haut point, d’autant plus que l’affaire Żarnowiec, potentiellement un nouveau Tschernobyl, était un dossier explosif entre le gouvernement et l’opposition clandestine.[5] Pourtant, je n’envoyais jamais mes articles déjà prêts. J’ai eu peur de je ne sais trop de quoi, de ma propre audace, de mes imperfections ainsi que de la surveillance policière qui s’exerçait immanquablement sur ce journal ainsi que sur moi, en tant que fille de diplomate en poste. J’écrivis également un devoir très documenté historiquement, théologiquement et juridiquement sur le mariage afin d’obtenir mon bac de cathéchisme. En effet, je suivais encore des cours de catéchisme à la paroisse comme une majorité de jeunes Polonais. J’étais souvent effrayée par le discours ultra-réactionnaire que j’y entendais. Ce texte devait récuser les théories sur l’obéissance nécessaire de la femme envers le mari. Mais je ne rendis pas non plus ce devoir. J’avais déjà peur du système. L’Eglise était omniprésente, écrasante dans la vie du Polonais moyen qui n’avait le choix qu’entre la voix du régime dans les médias et celle du pape dans la chaire dominicale. Je décidais de quitter l’Eglise sur la pointe des pieds pour ne pas me faire remarquer. Hélas, je m’attirais les foudres de ma famille qui me vit refuser d’aller à la messe et m fit subir de nombreuses pressions pour me faire céder, dont les non moindres étaient des menaces du genre « tu vas le regretter, ta vie est en danger ». A 16 ans je me savais inexpérimentée et ignorante, j’avais peur car j’étais seule. Je ne connaissais pas grand chose au monde. C’était faire preuve d’un sacré courage que de quitter volontairement une communauté si soudée et de me retrouver seule avec mes interrogations sur la vie, l’amour, le sens des choses, le devenir adulte. Je vivais dans une société ou de nombreuses personnes croyaient sincèrement que manquer la messe amenait à rôtir en enfer pour l’Eternité et manquer de respect à l’autorité du Pape était inconcevable. Le féminisme était loin, je n’avais aucun contact avec lui à part les quelques livres et magazines que j’avais ramenés d’Allemagne. Pourtant, c’est précisément parce que j’avais été très croyante et que je prenais ma foi très au sérieux que je quittais une structure qui ne me convenait plus et je décidais de chercher seule mon chemin.

Je n’écrivis donc rien en Pologne mais par contre j’écrivis tous les 3 mois une correspondance pour le journal de mon ancien lycée à Cologne. J’étais fière lorsque mes amis allemands m’envoyaient la publication, mais j’étais inquiète de ne pas savoir faire pareil en Pologne alors que j’avais tant voulu revenir ici ! Je voulais toujours croire en une intégration possible et je me mis avec ardeur à me faire une place à l’école.



A l’école, un lycée d’excellente réputation et considéré comme prestigieux, il n’était pas question que je parle de féminisme. J’étais nouvelle, j’avais beaucoup de lacunes étant donné mon séjour en Allemagne et je n’y avais été admise que grâce à un « piston » judicieux. L’histoire de ce « piston » illustre bien ce qu’étaient les relations sociales dans la société communiste polonaises de la fin des années 80. En 1984 j’avais passé un concours d’entrée obligatoire pour être admise dans ce lycée à la fin de ma scolarité élémentaire. J’obtins une bonne note et je devais m’y inscrire quand mes parents m’emmenèrent en Allemagne. De retour en Pologne, je voulais absolument revenir passer mon bac dans ce lycée. Mais à ma grande surprise, la directrice me le refusa comme si mon concours réussi n’avait jamais eu lieu. C’était totalement arbitraire, mais ni moi ni ma mère ne savions comment me défendre. Il se trouva que mes parents recevaient chez eux une dame d’une cinquantaine d’années, employée du Comité Central du Parti Communiste et cette dame était une amie intime de la directrice de ce lycée, elle-même « rouge vif ». Cette dame se prit d’affection pour moi car elle appréciait ma fougue et mon féminisme. Elle parla de moi à la directrice et au début de l’année scolaire je fus inscrite sans problème dans ce lycée. J’étais mortifiée car je devais admettre que mon mérite ne pouvait rien, seul le piston comptait. Encore heureuse que je pouvais m’en tirer à bon compte avec mon piston : il s’avéra en effet que rien n’était gratuit, la dame me réservait en effet à son fils, un étudiant en droit sans grâce ni intelligence. Je le compris très vite et je la fuyais désormais. Par chance, elle ne m’en tint pas rigueur.



Etant donné ces circonstances, j’avais tout intérêt à faire attention à ce que je dis à l’école pour m’intégrer correctement. Très vite, je fus mis en face de la première épreuve. La place qui me fut attribuée se trouvait dans un banc à côté d’un groupe de filles gentilles, mais falotes et effacées. Ces filles-là venaient d’un milieu d’entrepreneurs privés et n’avaient que peu de culture générale et de conversation. Pour moi, il était évident que les parents les avaient envoyées dans ce lycée fréquenté par les enfants de l’intelligentsia varsovienne afin de se faire mousser avec un joli diplôme. En effet, après le bac, aucune d’elles n’entreprit d’études supérieures et deux tombèrent enceinte dès la fin des épreuves. Menacée d’être happée par leurs conversations niaises autour de fanfreluches, je changeais de place après quelques semaines prétextant mes problèmes de vision. Je me déplaçai à l’autre bout de la salle et je m’assis au premier rang à côté de Magda. Magda était une fille dynamique et intelligente issue d’un milieu populaire et habitant, comme moi, le quartier de Praga, de l’autre côté de la Vistule, le « mauvais côté ». Elle ne s’intégrait pas à la dizaine de filles et aux cinq garçons tous issus de l’intelligentsia « rive gauche » de la Vistule. Les filles de l’intelligentsia m’horripilaient souvent par leur préciosité, leur idolâtrie des garçons, leur maniérisme et leur dédain pour tout ce qui ne leur ressemblait pas. Cependant, lorsqu’elles ne jouaient pas aux dames, elles disaient des choses intéressantes sur la littérature, l’art, le cinéma et le théâtre car elles avaient une culture bien plus étendue que la mienne. Malheureusement elles « jouaient aux dames » constamment devant leurs camarades et ne réservaient leur vraie personnalité qu’aux contacts avec les profs. Je n’aimais pas non plus les garçons pour leur identification ridicule à une histoire révolue, celle de la noblesse polonaise et des ses aspirations politiques conservatrices. J’étais particulièrement irritée par la mode les blasons et quand on me demandait quel était le mien, je répondais, à peine ironique en pensant à mes grands-parents agriculteurs, que mon blason familial était « une bêche sur un champ vert ». Par contre, les garçons étaient plus accessibles que les filles pour des discussions au sujet de ce qui passionnait le plus le pays entier : la situation politique.



Lorsque je lui parlai féminisme, Magda, tout comme les autres, me répondit promptement qu’il n’y aura jamais d’égalité entre les femmes et les hommes car les femmes sont vouées au mariage et à la maternité. Je me tus donc et je ne polémiquais pas pour ne pas perdre mon unique amie. Mais en attendant le mariage et la maternité, Magda profitait bien de la vie : elle était chef d’une unité scout masculine et pratiquait le parachutisme avec son équipe. Elle avait un copain et elle aimait manger, rire et discuter sexe. Elle ne se laissait pas dominer par les garçons et c’est grâce à elle que j’ai pu prendre part à de nombreuses discussions avec les garçons au sujet de la politique. Si jamais les garçons faisaient bloc pour nous discréditer à l’aide de la misogynie si répandue (par des phrases du genre « vous avez tord sur tel ou tel point car chacun sait que la femme est de nature moins intelligente que l’homme car son cerveau est plus petit. Cela a été prouvé par la science »), nous nous y opposions ensemble. Un jour, un des mec insulta Magda et elle lui mit un coup de pied dans les couilles. Le garçon ne recommença jamais et elle en fut très fière. Dans l’ensemble la misogynie des garçons restait mesurée. Elle était contenue par leur bonne éducation dans des familles cultivées ainsi que par l’idéal chevaleresque de la Pologne nobiliaire furieusement « tendance » à la fin des années 80[6]. Un des obstacles au déploiement d’une plus grande misogynie était aussi sans conteste l’attitude de nos professeurs, majoritairement des femmes fortes et dynamiques qui ne se laissaient pas manipuler par ce genre de boniments. Ma bien-aimé prof de Polonais, une jeune femme qui respectait totalement la liberté d’opinion des élèves, se moquait gentiment du féminisme, mais défendait âprement son autorité personnelle face aux garçons. La prof d’histoire terrorisait filles et garçons de la même manière. Quant aux profs faibles, elles avaient droit à notre compassion et notre discrétion. C’est ainsi qu’on ne se moquait jamais de comme la prof de physique dont les rumeurs courraient qu’elle était battue par son mari. On respectait aussi les cours de la prof de Russe ou on travaillait un minimum alors que le boycott des cours de russe était largement considéré comme un acte de résistance au régime. Les rares profs-hommes étaient d’un autoritarisme caricatural et excessif et n’avaient le respect ni des filles ni des garçons. Au fond, les garçons, comme les filles s’identifiaient aux fortes femmes qu’étaient nos profs. Naïvement nous pensions que le monde est organisé à l’image de notre école. C’est pourquoi la misogynie terrible de l’université fut un aussi grand choc pour moi.

Le seul garçon qui contestait l’autorité des femmes était très impliqué dans le mouvement des « oazy », une communauté de jeunes chapeautée et organisée par l’Eglise. Mais il se faisait régulièrement remettre à sa place par ses camarades qui le traitait comme un illuminé.[7]



D’un côté je ne me sentais pas si mal à l’école pour devoir défendre quotidiennement ma dignité, de l’autre côté mon intégration et par conséquent mon bac pouvaient être compromis si j’affichais ouvertement mon féminisme. Ce furent les deux raisons pour lesquelles toute l’année je n’écrivis ni ne dis rien de féministe. Par contre, je me jurais de circuler librement entre le monde des filles et le monde des garçons. Le monde des garçons, c’était la politique. Le monde des filles, ce furent avec mes amies Magda et Iwona[8], de folles galopades dans les couloirs du lycée, des sorties au café ou nous nous rigolions en nous empiffrant de crème fouettée au chocolat et des discussions passionnées au sujet du sexe. C’était beau et c’est bien la liberté de circuler entre le monde masculin et féminin qui m’a permis de vivre également ma première relation érotique avec Patrick, le plus beau garçon de la classe.



Avec tous les malheurs qui se sont abattus sur moi plus tard, j’ai presque oublié combien j’ai aussi été HEUREUSE. J’étais libre, sans parents, expérimentant la vie, le désir, le flirt, les relations, l’étude, la politique dans un milieu stimulant et protégé…J’ai pu croître intellectuellement, socialement et émotionnellement, cette année 1987-1988. Je ne devrais pas l’oublier.

Mes blocages créatifs et relationnels, je les mettais sur le compte de ma méconnaissance de la culture polonaise et je croyais que je résoudrai ce problème en m’intégrant dans cette société. Cependant, l’impossibilité d’exprimer mon féminisme demeurait une constante interrogation. C’est alors qu’un des mes amis, mon ancien «premier amour », me mit en garde lors de notre dernière rencontre : « Avec tes idées féministes, tu vas avoir la vie dure ici ». Marcin n’approuvait pas mes idées, mais respectait mon opinion, car ce fils de fonctionnaires expatriés, élevé comme moi en France, savait ce que signifie la liberté d’expression. Je ressentis une vague inquiétude, mais que pouvais-je y faire ? Je n’avais pas le choix que de croire à ma réussite. Je perdis vite Marcin de vue car il disparut dans le milieu des « oasis ».



L’époque du passage de mon bac est une des périodes les plus destructrices et déstabilisante de ma vie. Ce fut le moment que choisit mon père pour quitter le ménage mal assorti et malheureux avec ma mère. Il avait une maîtresse depuis 3 ans et déménagea chez elle après 3 mois de terrorisme et de scènes violentes, justement au moment ou je passais mon concours d’entrée à la fac. Par la suite, il ne donna plus de ses nouvelles, ne paya aucune pension alimentaire et engagea une procédure pour le divorce. J’ai vécu son départ comme une mort psychique. Mais je me devais de survivre et de me reconstruire pour faire les études pour lesquelles j’avais tant lutté. J’habitais avec ma sœur et ma mère, une maison pleine de femmes complètement chamboulées par la disparition du pilier central autour duquel toute la vie devait tourner. De plus, ma mère était très dépressive, refusait de se soigner et se couchait tous les jours après son boulot en me disant qu’elle va mourir. Dur de se construire dans une pareille ambiance.



Le bac fut également un enfer. Ma prof d’histoire était membre du KPN, un parti nationaliste clandestin. Elle haïssait les communistes et avait décidé de faire la peau des enfants des communistes. Elle me collait systématiquement des zéros à tous les contrôles et lorsque ma tante-tutrice, ma sœur majeur ou carrément ma mère venait la voir pour lui demander que faire pour moi, elle leur répondait qu’il ne se passait rien, que je n’avais aucun problème à l’école ! Elle savait que je voulais aller à la faculté d’histoire et voulais à tout prix m’en empêcher. Juste avant les épreuves blanches, elle m’humilia en collant un zéro et en lisant publiquement un des devoirs ou je décrivais le régime politique de la Pologne d’avant-guerre comme étant une dictature. C’était bien sûr une dictature selon les critères de démocratie occidentale qui étaient aussi les miens, mais pour ma prof, c’était un crime de lèse-majesté à l’encontre de son héros, le maréchal Pilsudski, effectivement créateur de l’indépendance polonaise en 1918, puis maréchal putschiste et fossoyeur de la démocratie en 1926. J’étais atterrée, d’autant plus que même mon prof particulier, plutôt chrétien démocrate de droite et très actif dans Solidarité clandestine[9], estimait la note injuste et mon travail correct. La prof nationaliste avait décidé de m’empêcher de passer le bac et je dus lui promettre de ne pas m’inscrire à la fac d’histoire pour qu’elle ne mette pas ses menaces à exécution. Je déposai même mon dossier de demande à la faculté de linguistique et il y resta jusqu’à ce que j’aie mon diplôme de bac en poche. Cependant, cela ne l’arrêta pas complètement : peu après les examens écrits j’appris par ma prof de polonais que la prof d’histoire avait décidé de mettre un zéro à mon travail et m’obliger à redoubler. Pour empêcher la catastrophe, la prof de Polonais nota mon épreuve de littérature polonaise « très bien » ce qui obligea la prof d’histoire à revenir sur ses intentions. Car une élève qui écrit un devoir excellent en Polonais et nul en histoire, cela semblait trop suspect et pouvait déclencher une enquête des autorités. Elle me nota « 3 avec deux moins », ce qui était la note minimum juste au-dessus de « 2 » qui signifiait zéro. Et elle me mit « très bien » à mon épreuve orale en faisant semblant que l’histoire dans les coulisses n’avait jamais eu lieu ! J’avais passé mon bac… mais dans quel état !



Dans l’état psychique que j’étais, je n’étais pas capable de me battre contre les préjugées misogynes massivement présents à l’université lorsque j’y arrivai à l’automne 1988. Je me sentais profondément humiliée lorsque les professeurs faisaient publiquement des blagues du style « les femmes pensent avec leur utérus c’est bien connu ». L’attitude des enseignants encourageait la misogynie des collègues de mon âge qui souvent étaient encore plus odieux. Comme nous n’étions que 20 filles pour environ 80 garçons dans la promo et que mes copines s’osaient pas protester, je me sentais très seule. Il faut dire que les collègues masculins plus âgés ne faisaient pas mystère de la discrimination quasi officielle qui régnait à l’Institut d’Histoire. Les candidates aux concours d’entrée étaient aussi nombreuses que les candidats, mais si seulement une minorité n’était admise aux études, c’est parce que, comme les collègues me le dirent crûment, « il faut bien des secrétaires pour les garçons ». J’étais découragée et très dépressive, d’autant plus que j’avais du mal à me reconstruire après le choc du départ de mon père. C’est alors que je commençai une thérapie dans un centre socio-psychologique pour jeunes gens qui s’occupait gratuitement d’adolescents blessés comme moi.[10]



J’avais décidé d’adhérer très vite au mouvement anti-communiste et je vins m’inscrire au NZS, (Niezależne Zreszenie Studentów – Organisation Indépendante des Etudiants), syndicat étudiant proche de Solidarité. Ce Syndicat, crée en 1980 et dissous pendant l’état de siège de 1981, avait été reconstruit après une période 7 ans d’illégalité totale. En 1988 il était très populaire parmi les étudiants. Il était toujours illégal officiellement mais le pouvoir tolérait son existence sur le terrain des universités, tout comme il acceptait l’existence réelle de Solidarité. Je vins avec enthousiasme à ma première réunion de NZS avec quelques collègues de ma promo et ma surprise fut grande quand les garçons présents invitèrent mes collègues masculins à entrer et me demandèrent à moi d’aller chercher les sandwichs à la cafétéria. Je refusais et … ils me fermèrent au nez la porte de la salle de réunion ! Lorsqu’ils sortirent et me virent toujours dans le local, bien décidée à rester, celui qui semblait être le chef me demanda alors de préparer les banderoles pour la prochaine manifestation. Je fus d’accord pour ne pas me marginaliser et aussi pour avoir une occasion pour discuter. Les chefs du NZS me donnèrent un peu d’argent et j’achetai le matériel de peinture dans la boutique des Beaux-Arts. Confectionner les pancartes et peindre les revendications sur de vieux draps m’amusa bien. J’étais contente de participer à quelque chose de concret. J’étais accompagnée par un de mes collègues de promo et par l’unique femme parmi les « chefs », Anna K. Je ne l’aimais pas car elle était autoritaire, mais je comprenais sa difficulté à se maintenir dans un milieu de mecs aussi hostiles. Je me plaignis de l’ostracisme des mecs de NZS et du manque de solidarité de la part de mes camarades de promo. Anna K. me répondit sèchement qu’il fallait bien que quelqu’un fasse les banderoles. Je lui répondis que je n’avais rien contre les banderoles, la preuve, j’étais là avec elle, mais que je trouvais injuste de m’exclure de la réunion. Elle ne dit rien. Peu après, mes collègues de promo furent également exclus de la prochaine réunion… Paweł Piskorski[11], le chef du NZS de la Faculté d’Histoire, nous somma de d’abord structurer l’organisation dans notre promo. Au fond, j’étais d’accord avec lui, mais je n’avais jamais demandé à exclure qui que se soit, je voulais être juste incluse moi-même !



Je me rappelle de la première réunion de NZS pour notre 1ère année, une réunion que j’ai organisée et modérée. Nous étions cinq, quatre garçons et moi. Je me rappelle avoir posé la question cruciale : à quoi doit servir notre organisation ? Quel est notre programme ? Dans quelle société, quelle Pologne voulons-nous vivre après le communisme ? Les mecs répondirent par un bla-bla flou et incohérent. Un des défauts majeur des hommes de cette génération était en effet la propension à beaucoup parler pour ne rien dire de concret. Je devais apprendre plus tard que ce défaut était très présent non seulement dans la politique, mais aussi dans les séminaires d’études. Et moi, je fus saisie de vertige : j’avais l’espace, ici et maintenant, pour élaborer un projet de société et… je n’en avais aucune idée ! Je compris alors que les idées, c’est mes études d’histoire qui justement allaient me les donner. Je me suis dit donc que NZS devrait servir à l’amélioration de nos conditions d’études. Et il y avait de quoi faire ! Tout d’abord changer la déplorable ambiance qui constituait à traiter les étudiants, pourtant adultes, en enfants mineurs et les menacer de mes mettre à la porte à la moindre incartade. Deuxièmement, le scandale des TD d’archéologie où nous étions cent personnes dans une pièce minuscule et on n’entendait même pas le prof parler. Troisièmement, l’intégration des étudiants qui n’avaient pas eu le nombre requis de points aux concours d’entrée et qui devait effectuer une espèce de service civil sous forme de travail gratuit pour l’université afin d’avoir le droit d’assister à quelques cours. Quatrièmement, la suppression du travail en usine en été rendu récemment obligatoire par le ministère de tutelle pour les étudiants ayant passés leur concours d’entrée [12]. Enfin, la réforme tant réclamée par tous les étudiants des cours de préparation militaire obligatoires en quatrième année. Lorsque j’exposai mon programme à mes camarades, ils parurent peu convaincus. Cela leur semblait peu spectaculaire, peu romantique. La réunion s’arrêta là. Les deux réunions suivantes d’enlisèrent à nouveau dans du bla-bla. J’essayai de convaincre mes copines de participer afin d’apporter un peu de propositions concrètes, mais elles refusèrent et se moquèrent de moi. Elles ne voyaient pas l’utilité de s’engager dans une cellule NZS, alors qu’il devenait de plus en plus évident, fin 1988, que les jours du régime communiste étaient comptés. Elles raisonnaient : pourquoi se battre pour les autres alors que le plus important c’est réussir nos études ? J’essayai de les convaincre que NZS, en tant que syndicat proche de Solidarité, sera un bon tremplin pour le pouvoir après la victoire de Solidarité, car les jeunes issus de ses rangs seront aux premières loges pour faire partie de la future classe dirigeante. L’avenir m’a montré que je ne me trompais pas…



A la fin de l’année 1988, lorsque notre cellule NZS fut constituée par notre promo 1ère année, je fus élue par mes collègues trésorière et les chefs du NZS ne s’y opposèrent pas. J’étais chargée de collecter les cotisations et de distribuer les cartes d’adhésion toutes neuves. J ‘étais fière de moi car je réussis à rassembler une trentaine nouvelles adhésions. En fait, j’aimais bien le pouvoir. J’étais grisée par cette liberté de participer, de parler, d’argumenter… J’aimais bien m’exprimer, convaincre, expliquer. Moi qui avais dû me taire si longtemps à la maison chez mon père ou à l’école. NZS me donnait l’opportunité de participer à une lutte majeure, de faire l’Histoire. J’aimais l’union autour d’un idéal. Bien sûre, j’étais consciente que la réalité n’était pas aussi romantique que l’idéal, mais je dois avouer que j’ai vécu des moments de bonheur.



Pendant ce temps, les chefs d’NZS nous firent comprendre qu’en échange de l’honneur de participer à la lutte, il était bon que nous partagions également les risques inhérents à toute activité illégale. Ils nous pressèrent de participer à l’action de jeter des tracts. Cette opération était illégale car les tracts étaient illégaux. Quiconque était surpris par la milice en train de jeter des tracts d’opposition sur la voie publique, courrait le risque d’être battu puis transféré devant un jugement administratif qui collait au contrevenant immédiatement une amende de 50 000 Zlotys[13]. Et la personne était fichée sur le fichier des opposants de la police politique. Autant le tabassage par la milice était pour les garçons une bonne occasion pour exhiber des bleus héroïques[14], autant l’amende de 50 000 Zlotys n’était pas du tout considérée comme héroïque. Cette amende équivalait à trois bons salaires. Comment aurais-je pu annoncer à ma mère qu’elle devait payer une somme pareille ? Si malgré ma répugnance pour l’idéologie virile du martyre chère aux garçons et malgré le risque d’amende j’ai accepté de participer à cette action, c’est pour donner des gages de mon courage et me faire admettre par les chefs dans le Saint des Saints, le Service d’Ordre de NZS.



Le Service d’Ordre était responsable de l’organisation et l’encadrement de toutes les manifestations NZS illégales et dangereuses. Il y en avait au moins une par mois. Toutes les manifestations étaient illégales car le droit de manifester n’existait pas. Les manifestants courraient le risque de se faire brutalement attaquer et frapper par les milices spéciales casquées et armées de matraques, les fameuses compagnies ZOMO. C’est pourquoi Solidarité et les responsables du NZS décidèrent de minimiser les risques courus par les jeunes en recommandant que les manifestations partent toujours de l’Université et restent sur l’avenue bordant l’université jusqu’à la vieille ville afin de pouvoir facilement se replier sur le campus et fermer la lourde grille de fer avant que les ZOMOS chargent. La manifestation ne passait néanmoins jamais inaperçue car l’Université de Varsovie est située en plein centre ville. Ains nous pouvions lancer à la population le célèbre mot d’ordre : « Venez avec nous ! ». C’était assez dangereux surtout pour les étudiants des premiers rangs qui étaient souvent roués de coups par la milice. Les manifs finissaient régulièrement par une charge de la milice contre la grille de l’université que nous bloquions à plusieurs dizaines de personnes. C’était dangereux, mais nous étions nombreux, compacts et solidaires contre un régime autoritaire depuis longtemps haï. De plus, nous savions qu’un accord tacite existait entre le gouvernement communiste et l’opposition depuis les exactions perpétrées par la milice pendant les manifestations de mars 1968 dans l’enceinte de l’université et qui avaient été un scandale affaiblissant le régime. Selon cet accord, la milice n’avait pas le droit de pénétrer à l’intérieur du campus, en échange de quoi les manifestations étudiantes se limitaient au centre ville immédiat.



Le Service d’Ordre NZS était donc le nerf de la guerre. C’était l’endroit ou on était informé de choses ultra-secrètes comme les réactions du pouvoir à nos revendications, les consignes des responsables de Solidarité à notre égard, les dates des prochaines manifs. Fin 1988 seuls les étudiants de deuxième année d’histoire avait le droit de faire partie du Service d’Ordre, les étudiants de 1èreannée en étaient exclus. Pour donner des gages, j’acceptai donc de jeter des tracts. Je me rappelle d’un soir d’hiver. Je me tenais, le cœur battant, au troisième étage dans l’escalier de la Faculté de Géologie, à l’école Polytechnique, une pile de tracts appelant à notre manif à la main. Le gardien de la fac pouvait à tout moment appeler la milice. J’étais seule et j’avais peur. Je m’aperçus que si je voulais participer à la lutte, je n’avais aucune envie de me faire tabasser et humilier par les flics. C’est comme si le régime communiste ne valait pas mon sacrifice. Néanmoins je surmontai ma peur et je jetai mes tracts qui retombèrent en pluie sur tous les étages de la faculté, et je me sauvais à toute vitesse. Je donnai le reste des tracts à une amie qui fut ravie de les distribuer, en toute sécurité, dans son lycée. Quelle ne furent pas ma rage et mon désespoir lorsqu’à la manif suivante, les chefs de NZS décidèrent d’inclure mes collègues de 1ère année dans le Service d’Ordre et de m’exclure parce que j’étais une fille ! Je protestai, je tempêtai, je fis valoir mon travail, mes preuves de courage avec ma participation à l’action tracts, mes cours de karaté depuis 6 mois qui ne rendait plus forte que bien des garçons chétifs…Rien n’y fit. Les mecs, hautains, me clouèrent le bec avec des arguments imparables comme les femmes sont biologiquement plus faibles que les hommes, donc elles ne sont pas capables d’assumer les tâches d’un service d’ordre. Chez moi, je pleurais mon humiliation. En voyant mes camarades parader, fiers comme des coqs, le brassard « NZS » sur le bras, je compris que la nouvelle démocratie polonaise ne serait ni juste ni favorable aux femmes, puisque d’emblée, avant même son avènement, nous étions déjà exclues par les hommes des vrais cercles de pouvoir. Je décidai de quitter NZS.



Mais avant de le quitter, j’acceptai de taper et de mettre en forme la deuxième édition du journal de NZS à l’Institut d’Histoire, « HIP- Histoire et Politique ». En fait, je le demandai à ma sœur, qui avait une formation de sténodactylo et possédait aussi une machine à écrire. Ma sœur tapa les textes, puis me dit : « Tu ne crois pas qu’ils t’exploitent un peu, tes amis du NZS ? ». Je rougis et je démentis avec véhémence. J’avais honte car je savais que ma sœur avait raison. Je regardai les articles : c’étaient des analyses politiques que j’étais tout à fait capable d’écrire. Alors, pour quoi je ne le faisais pas, je ne m’exprimais pas au lieu de faire le sale boulot pour les mecs ? Je me sentais mal, humiliée et rabaissée par ce milieu. La goutte qui fit déborder le vase fut la manif du 8 mars[15], au cours de laquelle pour la énième fois les chefs NZS me refusèrent l’entrée au service d’ordre. L’ennui, c’est que de ce fait je fus aussi exclue de la rencontre avec notre idole, Lech Wałęsa, qui vint ces jours là à l’université nous parler des négociations de la Table Ronde qui se déroulaient alors. Heureusement, grâce à mes bonnes relations avec un ancien dirigeant de NZS 1981, j’obtins une invitation spéciale et je pus m’introduire dans la salle. Ce garçon était étudiant en 4ème année d’histoire, il avait dirigé NZS pendant les dures années de clandestinité entre 1984 et 1987. Il m’avait remarquée dès mon arrivée à la fac et avait apprécié mon énergie et ma connaissance de la politique. C’est lui qui m’avait convaincu d’adhérer le plus vite possible à l’organisation. Je me plaignis auprès de lui de la misogynie régnant au NZS. Il me dit être impuissant à changer cela car il n’était plus dans les instances dirigeantes.



Déjà je me désinvestissais de cette organisation pour m’intéresser à ce qui se passait tout près de moi, dans notre promo à l’Institut d’Histoire. Ma position à l’Institut s’était raffermie car je commençais enfin à mieux organiser mon travail et à participer plus activement aux travaux dirigés. C’était sans doute lié au retour de Cologne de mon amie féministe Anna G. qui ne ramena de nombreux livres sur les femmes et le patriarcat. Grâce à ces livres et à nos discussions, je compris mieux comment fonctionnait la société et mes résultats scolaires s’améliorèrent nettement.[16]. C’est alors que je m’engageai un peu plus dans les affaires de ma promo. Un « groupe d’initiative » s’était formé. Il comprenait cinq copines, moi-même ainsi que quelques copains qui nous suivaient, plus ou moins amoureux de certaines filles. Notre groupe organisa des voyages au ski dans les montagnes pour la Saint Sylvestre, des week-ends à Gdańsk et à Toruń, une randonnée en forêt pour le 1er mai et un stage d’entraide collective pour les révisions en archéologie. Les voyages étaient importants, car connaître notre pays et l’architecture des villes historiques faisait partie de notre formation. Nous les organisions de concert avec le groupe d étudiants et d’étudiantes du foyer universitaire. Les étudiants logés en cité étaient issus de petites villes de province et de milieux modestes et ils avaient du mal à s’intégrer dans ce milieu universitaire très centré sur l’intelligentsia varsovienne qui les snobait. Cependant, ils étaient souvent plus bosseurs et plus sympathiques que les arrogants enfants des « intellectuels ».[17]. C’est ce groupe de plus en plus soudé que j’ai invité chez moi pour mon 18ième anniversaire, en mars 1989. C’est aussi de ce groupe que partit l’idée de remettre de l’ordre dans les relations de notre promo avec les dirigeants de la Faculté.



Depuis quelques temps l’Institut d’Histoire bruissait de rumeurs selon lesquelles les autorités administratives voulaient mettre fin à nos libertés, à savoir la possibilité d’inscription conditionnelle en 3ième année sans avoir obtenu les notes de toutes les matières de 2ème année. Il faut savoir que l’université polonaise était déjà ultra-sélective : un bac dans un bon lycée mettait la personne en bonne position pour le concours d’entrée à la faculté. Le concours d’entrée écrit et oral était très difficile (je l’ai trouvé plus difficile que bien des examens d’histoire pendant mes études). La première année était l’année de la sélection la plus impitoyable : si l’étudiant n’obtenait pas une bonne note au très difficile examen d’histoire de l’Antiquité, il était mis à la porte et revenait à la case départ, aux examens d’entrée. Tous ces obstacles étaient bien suffisants pour «écrémer » chaque année nombre d’étudiants. Si en plus on nous supprimait l’inscription conditionnelle de la 2ième à la 3ième année, cela voudrait dire qu’on pouvait être exclu de la Faculté non seulement après la 1ère, mais aussi la 2ème année ! Et cela était d’autant plus dramatique que notre promo aurait été discriminée par rapport aux promos précédentes qui ne seraient plus concernées par la décision. D’autres méchantes rumeurs circulaient encore : on nous obligerait à être noté à toutes les TD alors que jusqu’à présent seules les notes de matières proprement historiques étaient obligatoires, on voudrait supprimer l’inscription conditionnel en 2ème année sur les matières non-principales. Et même une autre rumeur clamait que la promo de 1ère année est suffisamment irresponsable pour réclamer la suppression d’une matière aussi primordiale pour un historien que le Latin. Peu de monde aimait les cours de Latin, mais tous étaient conscients de leur nécessité pour pouvoir lire et étudier en 2èmeannée les textes médiévaux et modernes polonais et occidentaux.



Bref, il semblait que les autorités de la Faculté avaient décidé de profiter de notre passivité d’élèves terrorisés pour appliquer un certain nombre de mesures restrictives contre les étudiants. Elles ne pouvaient pas le faire avec les étudiants des années supérieures car ces promos étaient toutes politisées et encadrées par NZS dont les profs avaient besoin pour lutter contre le pouvoir communiste, en particulier pour lutter contre la tutelle du ministère d’éducation nationale sur toutes les universités. Nous décidâmes de tirer les choses au clair pour mettre fin aux rumeurs. Pour cela il fallait convoquer une assemblée générale de l’année et cela, c’était le rôle du Délégué des étudiants [18]. Le problème, c’est que le Délégué actuel ne semblait pas concerné par les soucis des étudiants. Elu au début de l’année, alors que personne ne le connaissait, Jarek passait plus de temps aux manifs de NZS et de « l’Alternative Orange »[19] qu’à la faculté. Certaines personnes disaient qu’il serait bon d’organiser de nouvelles élections de Délégué. Mes amis me proposèrent d’être candidate. Je fus d’accord. Je reçus donc la délicate mission d’annoncer à Jarek ce qui se préparait à la Faculté. Jarek vit rouge et m’insulta au téléphone. Cependant, malgré son refus de lâcher le pouvoir, les étudiants étaient déterminés à convoquer une nouvelle assemblée générale. Une sorte de campagne électorale commença, car outre le fait que Jarek n’allait certainement pas se laisser évincer de la sorte, un autre garçon se porta candidat. Ce garçon était un des meilleurs élèves en TD mais comme souvent les hommes de cette génération, aimait parler pour ne rien dire. Il témoignait à mon égard d’un profond mépris alors que Jarek cherchait plutôt la bagarre physique. Un soir en effet, je le rencontrai près de notre tableau d’affichage. Il m’attaqua en m’accusant d’ourdir un complot contre lui pour l’éliminer. Le ton monta rapidement et Jarek leva la main pour me frapper. Je l’avertis que j’allai lui rendre ses coups. Avec mon karaté, je me sentais capable de venir à bout de ce mec. Des amis nous séparèrent à temps, mais je restais profondément choqué. Voilà à quoi je m’exposais si je voulais faire de la politique en Pologne ! A être frappé par le premier mec venu !



Malgré tous ces obstacles, l’Assemblé Générale fut organisée. Mes copines firent les affiches, moi je réservai la plus grande salle de l’Institut. Ce fut un succès car près de deux tiers des étudiants était présent. Nous discutâmes longuement des divers projets des autorités et votâmes une pétition-résolution en 3 points : nous demandions l’arrêt des menaces sur notre inscription conditionnelle en 2ème année sur les matières secondaires pour les études, la suppression du projet de notation continue « contraire aux traditions de l’Institut et se rapportant plus au système scolaire qu’universitaire » et la suppression des TD foireux d’archéologie. Nous ne parlions pas des menaces sur l’inscription conditionnelle en 3ème année, mais vu nos revendications, il devait être clair pour les autorités que nous serions vigilants sur nos droits et que nous allions défendre nos camarades qui se feraient injustement exclure dans cette impitoyable sélection. D’ailleurs, une forte controverse s’engagea sur l’opportunité de faire une grève si les autorités n’acceptaient pas notre résolution. Finalement, la grève fut votée, mais nous n’introduisions pas sa menace dans notre texte qui restait calme et pondéré, tout en étant très ferme sur nos acquis. Et au terme de cette Assemblée, je fus élue « Starosta » – Délégué de la promo. A ma charge de faire signer la pétition par les étudiants manquants et de la porter aux autorités. Je me rappelle avoir été très heureuse à la tribune, car je me sentais reconnue et estimée par mes pairs. Cette affaire d’ailleurs finit très bien puisque les autorités acceptèrent nos demandes et les rumeurs disparurent. L’année suivante le cours d’archéologie fut complètement réorganisé pour permettre aux participants de bénéficier de petits groupes.



Il n’y avait juste qu’une chose dont je ne pouvais pas parler ni publiquement ni en privé avec mes amis : le féminisme…. Dès que le sujet relations hommes-femmes apparaissait, même mes meilleurs amis me parlaient de l’infériorité génétique de la femme par rapport à l’homme. Et ceux qui ne se tournaient pas vers la science, se faisait aider par la religion. Cela donnait les vieilles rengaines sur « la femme dont le destin et le mariage et la maternité ». J’étais souvent étonnée par la manière dont ces jeunes scientifiques, hommes et femmes, discouraient sur la primauté des gènes dans le comportement social alors qu’en tant qu’historiens, ils étaient bien placés pour voir combien et comment la société façonne les individus. Je ne pouvais donc pas être moi-même jusqu’au bout.



Autour de moi, le monde changeait. Le communisme était en train de partir après les accords de la Table Ronde qui décidèrent de la création du Sénat et des premières élections libres pour ce Sénat fixées au 4 juin 1989. Quant à la Chambre Basse, le Sejm, les communistes libéraient 30% des sièges pour les soumettre au vote libre et se réservait les 70% restant. J’avais 18 ans et mes premières élections seraient des élections libres !



C’est alors que vers mi-avril 1989 surgit le projet de loi interdisant l’avortement sous peine de trois ans de prison pour la femme et le médecin. « Le projet pour la protection de l’enfant conçu » était l’œuvre d’un minuscule parti politique chrétien inféodé de longue date au régime communiste. En tant qu’allié du Parti Communiste, ce parti siégeait au parlement et c’est dans ce cadre que le projet fut lancé. La nouvelle se propagea depuis la Faculté de Sociologie ou certains professeures avaient traduit et publié quelques textes de féministes américaines. Les premières réunions contre ce projet de loi eurent justement lieu à la fac de sociologie. Des centaines de personnes se présentèrent. La plus grande salle était trop petite pour accueillir tout le monde et nous écoutions depuis la cour. Je participais avec Anna à ces réunions fort houleuses. Personne ne comprenait ce que ce projet signifiait politiquement. Etait-ce une provocation des communistes pour diviser l’opposition avant les élections ? Tout portait à le croire puisque le texte émanait de l’ancien parlement entièrement communiste. J’étais pessimiste. Même si ce projet était une manœuvre du régime, l’occasion était trop belle pour l’Eglise pour ne pas saisir cette opportunité en or pour faire passer son idéologie dans une société ou, selon des sondages sortis à ce moment, 70% des Polonais étaient opposés à ce projet de loi. Cela faisait des années que l’Eglise prêchait avec virulence l’interdiction de l’avortement. Mon expérience m’avait montré que l’élite de l’opposition avait des opinions plutôt à droite et qu’en matière de droits des femmes, elle suivrait l’Eglise. Je me rappelle encore de l’incrédulité, de l’étonnement de mon amie Anna, qui me disait « comment se fait-il que les Polonaises en soient encore là ? ». Je ne savais pas ce que cela voulait dire, je ne savais pas où en sont les féministes occidentales. J’ai eu du mal à prendre la parole pendant ces réunions. Je le dis à Anna qui me fit remarquer qu’il y avait beaucoup de mecs. Effectivement, plein de mecs se bousculait à la tribune, je reconnus même un qui était chef NZS et je fus étonnée de le trouver là, vu la misogynie de cette organisation (Marcin Meller). Finalement, je pris la pétition lancée par le mouvement et je participais à ma première manifestation contre l’interdiction de l’avortement. Cette manifestation eut lieu devant le parlement. J’empruntai le mégaphone de NZS et nous avions crié des slogans sur la liberté, après avoir demandé aux mecs de nous laisser la première place au premier rang. Nous étions quelques milliers et bientôt les caméras de quelques télévisions occidentales vinrent nous filmer. Lorsque les parlementaires virent les caméras occidentales, ils renvoyèrent le projet en commission. Ce manège continua pendant 4 ans. Nous faisions régulièrement des manifs dès que le projet réapparaissait. Nous avertissions les correspondants étrangers et dès que les caméras se pointaient, le projet disparaissait en commission. Jusqu’à ce mois de décembre 1992 où le mouvement était à bout de souffle, nous, les activistes, nous devions nous préoccuper de notre survie matérielle et l’Occident ne s’intéressait plus à la Pologne. C’est alors que le primat de l’Eglise nous asséna le coup de gràce en arrivant au Parlement et en menaçant les députés de ne pas soutenir les « réformes économiques » s’ils ne votaient pas l’interdiction de l’avortement. Les députés votèrent. En 1989 il nous semblait inimaginable que les choses puissent aller dans cette direction. Ce projet de loi était tellement stupide et aberrant qu’il plaçait les femmes polonaises dans une situation de pays sous-développé alors que précisément la Pologne avait retrouvé sa liberté. D’ailleurs, des femmes actives dans l’association laïque « Neutrum » décidèrent de déposer un autre projet de loi améliorant la loi de 1956 sur son volet le plus boiteux, la diffusion de la contraception. En effet il était de notoriété publique que les Polonaises utilisaient l’avortement comme un moyen de contraception faute d’informations alors même que les contraceptifs étaient largement accessibles.



J’avais donné le texte de la pétition à ma sœur. Chacune de nous partit dans sa Faculté respective pour la faire signer. J’installai une table et une chaise au premier étage de l’Institut d’Histoire, en face du grand escalier. On ne pouvait pas ne pas me remarquer. A toux ceux et celles qui passaient j’expliquais les enjeux du projet de loi et le sens de la pétition. Les filles signèrent la pétition en masse, alors que les garçons ne tardèrent pas à m’insulter. Certains appartenaient à mon cercle de très proches amis et j’en fus très peinée. Certains me traitèrent donc de putain, d’autres me demandèrent combien j’avais eu d’avortements. Je me suis sentie profondément humiliée d’autant plus que je n’avais jamais eu de relations sexuelles coïtales et que ces questions m’obligeaient à parler de ma propre vie sexuelle. A la fin, excédée, je leur répondais que j’avais eu 5 avortements et que j’étais prête à faire le 6ième. J’ai eu beau utiliser tous les arguments, leur expliquer que l’histoire de l’Occident aussi bien que celle de la Pologne d’avant 1956 avait démontré que l’interdiction de l’avortement ne supprime pas l’avortement mais aboutit aux avortements clandestins dangereux, humiliants et injustes, que la loi actuelle n’obligeait personne à avorter contre son gré alors que la nouvelle loi interdirait de le faire y compris à celles qui ne partageraient pas la vision catholique de l’enfant conçu… rien n’y fit. Mais camarades, des jeunes de 20 ans, prônaient le mariage, la chasteté avant le mariage, la théorie de 5 enfants-par-femme-afin-que-la-Pologne-soit-forte, celle des communistes et des juifs qui ont autorisé l’avortement pour détruire la Pologne…Bref, toute cette idéologie réactionnaire que je connaissais bien pour l’avoir maintes fois entendue à l’Eglise, aux réunions de NZS, Solidarité ou autres partis clandestins, dans certains cours à la Faculté enfin. Certains professeurs signèrent la pétition en prenant bien soin de ne pas être vus des étudiants. Une seule professeure signa la pétition ouvertement devant tout le monde. Madame Wipszycka, la directrice de la Chaire d’Histoire Ancienne, respectée et crainte de tous, reconnue et réputée pour ses travaux autant en Pologne qu’en Occident. Elle me dit devant toute l’assistance en signant la pétition que ce projet de loi était un scandale indigne de la nouvelle Pologne qui retrouvait sa liberté après un demi-siècle d’oppression. Forte de ce soutien, je persévérai avec ma chaise et ma table quelques jours de plus. Puis les insultes des étudiants de firent pesantes. J’en avais assez de me faire remarquer. Lorsque je ramassai environ 150 signatures, je portai la feuille à la représentante de l’association « Neutrum » qui coordonnait le mouvement et se chargeait de porter nos pétitions au Parlement. On me remercia, je ne demandais rien d’autre. J’étais fatiguée.



Ma vie changeait. Mon père voulait revenir à la maison et mes relations avec ma mère et ma sœur se détériorèrent. Grâce à ma thérapie j’avais compris que je ne pouvais pas habiter avec cet homme sous le même toit. Alors, je commençai à chercher une location avec seulement 50 Dollars d’économie en poche, le coût d’un mois de loyer sur le marché privé. Le 20 mai 1989 je quittai la maison de mes parents à la suite d’une violente dispute avec ma sœur. Pendant 1 mois je fus logée clandestinement par des amis à la Cité universitaire. Puis j’effectuai avec ma promo un voyage d’études en Lithuanie, en Union Soviétique. A notre retour, début juin, l’Université était en grève car le pouvoir refusait de légaliser NZS malgré les promesses de la Table Ronde. Je ne suis restée qu’un seul jour à la grève, car mes problèmes personnels m’appelaient. Je devais finir mon année universitaire, obtenir mes notes de TD et préparer mes examens. Le 4 juin 1989 je votai dans mon ancienne école primaire, dans la cité de mes parents, pour Solidarité. Mais je ne faisais plus confiance à Solidarité, je votais contre le communisme. Certains de mes amis de la cité universitaire avaient d’ailleurs été utilisés par Solidarité pour coller des affiches et organiser les bureaux de vote. Peu après, le 11 juin, j’emménageai dans mon nouvel appartement, fruit des pressions de la part de mon grand-père maternel sur ma mère. Il parvint à la convaincre que je n’allais pas rentrer dans une maison ou régnait le terrorisme de mon père et qu’il fallait faire ce que faisaient toutes les familles aisées dans ce système : investir dans un appartement pour les enfants. C’est ainsi que je me retrouvai à 18 ans propriétaire d’un studio qui ne coûta à ma mère que 8000 Dollars, le prix du marché noir. J’étais enfin tranquille, j’allais pouvoir me consacrer à mes études. Et quelque chose de fondamental avait changé, en moi et autour de moi : j’étais libre et mon pays aussi était libre. A moins que ce ne fut qu’un leurre….



Source: Investig’Action



Notes:

[1] L‘école élémentaire comptait à l‘époque 8 classes. Les élèves la quittaient à 15 ans et devaient poursuivre leur scolarité dans le secondaire, technique ou général, jusqu‘à l‘âge de 18 ans.

[2] En Polonais „Pzejdzie ci“ et se dit d‘un caprice passeger.

[3] „K“ comme „kobieta“ – femme en Polonais. Cétait des centres spécialement conçus pour s‘occuper de la santé des femmes. On y trouvait également des information sur la contraception, l‘avortement et la sexualité.

[4] Négociations entre l‘Opposition clandestine organisée dans Solidarité financée et soutenue par l‘Occident et le Parti Communiste sur le partage du pouvoir ouvrant la voie à la sortie du système communiste. Cette négociation considérée par les Polonais comme un enjeu national majeur pouvant prévenir une guerre civile voire une guerre contre les Russes se déroula à Varsovie de février à mai 1989.

[5] On ne se souvient plus que les actions d‘oppostion répétés des jeunes écologistes contre le chantier de Żarnowiec et la répression policière qui s‘en suivit fut le motif déclencheur des grèves de mai 1988 qui amenèrent le gouvernement communiste à la négociation avec Solidarité. A l‘origine de la chute du communisme… un conflit écologique majeur.

[6] Cet idéal se rapportait à une société polonaise mythique d‘avant l‘industrialisation. Selon lui, le jeune homme qui se veut „noble“ a le devoir de respecter et de protéger les femmes qu‘il connaît: sa mère, son épouse, ses sœurs, les mères, épouses et sœurs de ses amis ainsi que, transposé à la société moderne, ses collègues de classe ou de bureau! Dans une société communiste rigide et triste, cet idéal semblait sympathique, d‘autant plus que les femmes à respecter avaient toutes un métier et ne dépendandaient pas spécialement d‘un protecteur. L‘idéal apportait un supplément d‘âme romantique à une vie quotidienne faite de grisaille et de lutte pour des biens matériels. Surtout que les femmes „de mauvaises vie“ n‘existaient pas: la prostitution était marginale et honnie, l‘imagerie pornographique inconnue, les jeunes filles bénéficaient d‘une relative liberté dans l‘expérimentation d‘une relation sexuelle avant le mariage et les femmes malheureuses en couple pouvaient divorcer sans grande opprobre sociale. Tout cela faisait qu‘il n‘y avait pas réellement de „fille facile“ à mépriser à l‘opposé de la femme „bien“.

[7] „Oazy“ veut dire „les Oasis“. C‘était des groupes de jeunes qui se réunissait pour prirer, chanter, préparer des pélerinages ou écouter des sermonts politiques…sous l‘égide de jeunes prêtres. De ce milieu sont issus nombre d‘activistes de l‘extrême droite fondamentaliste catholique si virulente dans le combat de l‘Eglise pour l‘interdiction de l‘avortement en 1992. L‘organisation étudiante d‘extrême droite fondamentaliste SKMA, fondée en 1990, n‘aurais pas pu voir le jour sans le background des „oasis“.

[8] Iwona était fille d‘acteurs et avait eu une éducation beaucoup libre que tous les autres jeunes, notamment sur le plan sexuel. Elle n‘hésitait pas à parler de ses multiples expériences sexuelles sans craindre de se faire traiter de fille facile.



[9] Je l‘avais rencontré par une amie de mes parents, secrétaire d‘ambassadeur , donc communiste. Cela illustre bien qu‘ils existaient des liens interpénétrant entre les milieux communiste et ceux de Solidarité.

[10] Ce centre, pourtant indispensable, fut fermé avec la transformation économique capitaliste en 1990 et rouvert plus tard, mais payant et très cher. Quand aux adolescents…qui s‘en souciait?

[11] Paweł Piskorski devint député du parti de droite libérale en 1991 à 23 ans et fut maire de Varsovie 1999-2002. Une belle carrière!

[12] J‘ai moi-même échappé à l‘usine gràce à nos profs, presque tous anti-communistes, qui n‘avaient pas l‘intention d‘appliquer ce décret ministériel. Les étudiants qui participèrent à un stage d‘intégration de la fac en septembre furent exemptés de travail en usine.

[13] Dans ce cas, il était évidemment hors de question de distribuer les tracts.

[14] Le rumeur courrait que la milice ne frappait pas et relâchait assez vite les filles. Par contre, on leur faisait payer l‘amende! Etre battu par la milice était donc vu par les garçons comme une preuve de virilité, d‘appartenance à l‘héroïque lutte de l‘opposition. Le garçon devenait ainsi un martyre pour la liberté.

[15] Oui, le 8 mars, quelle ironie! A noter que l‘opposition anti-communiste ne célébrait pas la fête des femmes, mais la commémoration du soulèvement étudiant de mars 1968.

[16] Elle me prêta des livres d‘un féminste allemand homme, Elis Volker Pilgrim, dont le bestseller „Der Untergand des Mannes“ („La fin du Mâle“) qui traitait des mythes patriarcaux et de l‘éducations sociale à la virilité. Je découvris également que la bibliothèque universitaire possédait une collection d‘ouvrages féministes, comme le „Patriarcat“ d‘Ernest Borneman ainsi qu‘une formidable traduction polonaise du „Deuxième Sexe“ éditée en 1960!

[17] Inutile de préciser que les dirigeants et membres de NSZ étaient plutôt originaires de Varsovie…

[18] Son titre „Starosta“ est le nom d‘une fonction royale juridique sous la Pologne nobilaire. Ce nom veut dire à peu près „l‘ancien“.

[19] „Pomaranczowa Alternatywa“ ou „Alternative Orange“ était un collectif informel qui organisait des happenings contre le régime communiste. Ces manifestations qui tournaient très facilement le régime en dérision, étaient très prisées des jeunes. Par exemple on s‘habillait en rouge et on allait clamer notre amour du régime communiste sous la statue de Félix Dzierżyński, fondateur de la Tcheka, la police politique soviétique. Ou on détournait les contes pour enfants pour en faire des métaphores des problèmes politiques. C‘était spontané et très coloré, mais cela n‘empêchait pas la milice de charger les manifestants, sauf s‘ils étaient très très nombreux.

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