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Brésil-Débat. «Le PT a déjà accompli son cycle dans l’histoire du Brésil»

Do Alencontre 23 juilho, 2017
Encontro com o Historiador Lincoln Secco conduzido por Gabriel Brito

Lula lors du 6e Congrès du PT de mai 2017 à Sao Paulo

Entretien avec l’historien Lincoln Secco conduit par Gabriel Brito

Un des dernières bribes d’espoir de toute une génération de militants, ce qu’on a appelé «l’autocritique» du Parti des travailleurs (PT), n’aura jamais lieu, encore plus avec les mises en accusation légales présentes de Lula [1]. C’est le principal message transmis par le VIe Congrès du parti qui a eu lieu en mai 2017. C’est sur cette question ainsi que sur la trajectoire politique du pétisme et sur son positionnement face à la crise actuelle, que Correio da Cidadania a interrogé l’historien Lincoln Secco, auteur du livre L’histoire du PT, fruit de sa thèse de doctorat, publiée par Ateliê Editorial en 2011.

Correio da Cidadania: Comment réagissez-vous face aux principales définitions du VIe Congrès du Parti des travailleurs? Qu’en est-il de l’autocritique pétiste ? N’est-elle pas renvoyée aux calendes grecques?

Lincoln Secco : Vu que le PT est tellement éloigné du pouvoir, on pouvait s’attendre à ce qu’il entame un tournant à gauche. Les réactions internes oscillent entre, d’une part, l’approbation des résolutions contre le Collège électoral [qui laisse la voie libre à Michel Temer] et en faveur d’élections directes et, d’autre part, le scepticisme face à l’absence de critiques face aux erreurs des gouvernements pétistes.

Le problème c’est qu’il n’y a pas de consensus sur ce qu’il convient de critiquer. Faut-il centrer la critique sur les scandales de la corruption? Ou sur la politique économique de non-défense des intérêts populaires de Dilma Rousseff comme Présidente? Certains estiment que l’erreur du PT est de s’être radicalisé. D’autres pensent qu’il n’a pas été suffisamment radical. Les discours de Lula seront désormais un thermomètre de l’opinion. Il n’a jamais été et ne sera jamais radical, mais il sait mieux que personne comment calibrer une option proclamée en l’adaptant à la conjoncture. Il a donné des signaux laissant penser qu’il avait pu apprendre quelque chose de l’incapacité de son gouvernement à affronter les entreprises de communications (en particulier, le réseau Globo, qui l’avait soutenu lors de sa deuxième réélection à la présidence en octobre 2002, par exemple).

En outre, même si le PT n’a pas été explicite sur cette question, il a démontré qu’il avait peut-être appris quelque chose par rapport au pseudo-républicanisme qu’il a appliqué.

Correio da Cidadania: Comment le reste de la gauche brésilienne absorbera-t-elle ce Congrès pétiste ?

Lincoln Secco: Le PT est plus qu’un parti de gauche ou de centre-gauche. Je laisse cette définition à ceux qui voudraient s’y atteler. Je pense que sa caractéristique principale est d’être un parti populaire, avec toutes les limitations et les atouts que cela implique au Brésil. Le PT s’est constitué comme un espace de construction d’identité d’un secteur organisé de la classe travailleuse des années 1980. Avec l’application de ses politiques sociales, son électorat s’est répandu dans la plèbe, pour utiliser l’expression du scientifique politique Jessé de Souza [sociologue qui fut nommé en avril 2015 à la tête de l’Institut d’enquête économique appliquée –IPEA et démis par Michel Temer en mai 2016]. Cet électorat s’est également organisé, mais en dehors des organisations de gauche. Et le parti s’est imposé sur le champ électoral, dans lequel le PT prédomine encore.

Lorsque la dictature a détruit les partis de la démocratie limitée qui existait avant 1964 [coup d’Etat militaire], on a pensé qu’ils disparaîtraient définitivement. Mais la mémoire historique revêt d’autres formes qui ne se limitent pas aux connaissances scolaires du passé, elle perdure dans les sensibilités, les attitudes et les espoirs. Les segments sociaux représentés dans les partis avant 1964 se sont réorganisés. C’est la raison pour laquelle une connaissance historique est fondamentale pour ceux qui prétendent les représenter.

Après la prétendue re-démocratisation, et une fois effectuées les adaptations nécessaires, le système des partis qui a fonctionné jusqu’à aujourd’hui s’est remis en place: la vieille UDN (devenue le PSDB), le PSD (devenu le PMDB) et le PTB (aujourd’hui le PT). Il est évident que ce parallèle laisse de côté les contextes et les différentes personnalités. Ce que je veux dire, c’est que le Brésil avait déjà une société civile plus ou moins organisée, et quand nous avons renversé la dictature militaire, les classes se sont à nouveau orientées selon certaines lignes de continuité. Il est clair que le PT diffère du PTB [2] car il a surgi depuis le bas vers le haut, mais il s’est orienté vers la défense d’un genre de desarrollisme (politique de développement accentué avec substitution des importations] et la consolidation du code du travail [CLT- 3], qu’il critiquait auparavant.

Je pense que cette gauche autonome qui travaille dans la base des mouvements sociaux agit sur une tonalité où sa position par rapport au PT est secondaire. Mais en ce qui concerne la gauche «partidaire» et qui veut se substituer au PT, je crois que son orientation n’est pas viable, notamment, comme je l’ai déjà dit, parce qu’une gauche doit avant tout être populaire. Le PT a subi un massacre médiatique et pratique dans la rue et dans les urnes, pourtant il est redevenu le groupement qui a le plus grand soutien «électorale». Pourquoi? A cause de ses propres mérites? Non, c’est plutôt parce qu’il représente un espace de reconnaissance et de rencontre des sensibilités populaires, et ce – jusqu’à un certain point – indépendamment de l’idéologie.

Je pense que cela peut changer et les classes subalternes vont chercher un autre espace, ou alors qu’elles se désarticuleront pendant longtemps.



Gleisi Hoffmann

Correio da Cidadania: Que pensez-vous de l’ascension de Gleisi Hoffmann à la présidence du PT [avocate, sénatrice de l’Etat du Parana depuis 2011; de 2011 elle fut cheffe de cabinet de la Présidente Dilma Rousseff, jusqu’en 2014]?

Lincoln Secco: En dehors du fait que c’est la première femme présidente d’un grand parti, ce qui n’est pas rien, je pense qu’elle représente un PT parlementaire plutôt que les mouvements sociaux. Son adversaire, Lindbergh Farias [sénateur pour Rio de Janeiro depuis 2011; maire de Nova Iguaçu de 2005, député fédéral de Rio dès 1995, alors que né en 1969], est également un parlementaire, mais il a une position plus à gauche.

Correio da Cidadania: Comment analysez-vous la position du PT dans l’actuelle crise politique brésilienne ?

Lincoln Secco : Dans cette situation, le gouvernement Temer donne un coup de main à tous ceux qui s’opposent à lui. Ce gouvernement est une cour dépourvue de légitimité et qui ne jouit d’aucun soutien populaire. Dans le Nord-Est, il n’a pratiquement aucun soutien. La gauche dans son ensemble fait ce qu’elle peut, surtout au Parlement, même si certains députés préféreraient peut-être un pseudo-accord .

Correio da Cidadania: Qu’en est-il de l’attitude du PT – et des centrales syndicales qui lui sont liées – dans la grève, qui a cessé d’être générale le 30 juin? Réaffirmez-vous ce que vous disiez l’année passée, à savoir que le parti préfère la démobilisation aux luttes, ce qui expliquerait également son ressentiment à l’égard des manifestations de juin 2013?

Lincoln Secco : Depuis Marx nous savons que la social-démocratie est là pour harmoniser et non pour stimuler la lutte de classes. La radicalisation de n’importe quelle protestation n’aura pas de soutien du PT parce que ce parti est réformiste et parlementariste. Et il ne fait pression qu’en vue de négocier. Le problème est que lorsqu’il était au gouvernement, il pensait pouvoir simplement négocier, sans impulser la mobilisation populaire. Et maintenant, avec un taux de chômage aussi élevé, il n’est pas facile de mobiliser les travailleurs. Lorsqu’il le pouvait, le PT n’a pas voulu, et quand il le veut, il ne le peut plus.

En outre, une grève générale a un coût, y compris financier. Entre la première grève réussie et l’autre, mal organisée, il y a eu l’affaire des enregistrements de Temer [soit la diffusion sur la TV et les radios de la conversation de Temer avec le patron de JBS-Friboi, le géant de l’agroalimentaire, concernant les versements d’argent et le système de corruption] Cette affaire a diminué la capacité du gouvernement à adopter les contre-réformes, en particulier les mesures provisoires [concernant la sécurité sociale et le droit du travail, cette contre-réforme a toutefois passé], mais dans le même temps le courage de la population s’est refroidi.

Correio da Cidadania: Compte tenu de tout cela, est-ce que vous réaffirmez ce que vous écriviez dans votre livre «L’histoire du PT» ? Pouvez-vous synthétiser une ligne cohérente de la trajectoire du parti dans votre ouvrage ?

Lincoln Secco : Le parti a accompli son cycle dans l’histoire du Brésil. Avant, il était socialiste, non pas à cause de son discours mais à cause de sa forme: celle des organismes de base. Aujourd’hui, le PT est devenu un parti de professionnels, dans lequel ces «noyaux», pour autant qu’ils existent, n’ont aucun pouvoir. Mais cette histoire nécessite encore des recherches. Je suspecte que les tendances organisées, de gauche ou modérées, ont contribué à neutraliser ces structures de base [dans les entreprises, les quartiers populaires], parce que personne ne pouvait contrôler un parti constitué de cette manière. Cela ne signifie pas que le parti est terminé. C’est devenu un parti électoral investi dans les «réformes».

Nous devons critiquer le PT non parce qu’il a cessé d’être révolutionnaire, mais parce qu’il n’a pas été suffisamment réformiste. Au gouvernement, le PT a sans doute fait un travail important dans le domaine social, en stimulant le revenu et la consommation des plus pauvres (bourse famille). Mais cela n’a pu durer que tant que la croissance des exportations garantissait l’augmentation des dépenses sociales en même temps qu’un excédent primaire [solde positif du budget avant de payer le service de la dette, dont une partie appartient à la bourgeoisie brésilienne ; de plus la consommation interne «populaire» s’est faite à crédit].

Lorsque cela est devenu impossible, le parti n’a pas osé stimuler une mobilisation pour aller au-delà du marché interne de masse qu’il avait créé. Il aurait fallu tenter de créer les bases d’un Etat de bien-être social, réformer la structure fiscale [système des impôts qui repose pour l’essentiel sur la TVA] et viser une meilleure distribution des revenus [de la masse de la plus-value].

Correio da Cidadania : Dans l’entretien déjà mentionné, vous avez dit que nous avions un gouvernement qui rappelait la fin du mandat de Sarney [José Sarney, membre du Pari du mouvement démocratique brésilien, président de 1985 à mars 1990, sortie de la dictature], dont absolument tous les secteurs voulaient se débarrasser. Est-ce dans cette direction que continuera à avancer le gouvernement Temer? Le Brésil peut-il supporter encore 18 mois dans cette orientation?



Jair Bolsonaro

Lincoln Secco : Nous vivons une crise tellement grave que tout, absolument tout, est devenu imprévisible. Nous avons un gouvernement médiocre, incapable de diriger l’Etat et qui n’a aucun projet, au-delà de gaspiller tout et détruire les droits sociaux. Mais nous devons réfléchir à la nature du coup de 2016. Car le PMDB au pouvoir n’est qu’un accident. Ce qui est déterminant c’est la déstabilisation créée pour la première fois par le Parti des toges, autrement dit cette partie du système judiciaire et de la Police fédérale qui constituent une sorte de parti et qui bénéficie d’un soutien médiatique.

Les Forces armées avaient un projet anti-populaire, mais national. Ces putschistes actuels n’ont pas la moindre idée de nation dans leurs projets. La plus grande crainte est que, dans une situation de déséquilibre dans laquelle l’ensemble des partis sont démoralisés, une solution fasciste ne surgisse, comme celle de Bolsonaro [4]. (Entretien publié par le Correio da Cidadania, 10 juillet 2017; traduction A l’Encontre)
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[1] Le 20 juillet 2017, les grandes manifestations annoncées par le PT et les syndicats (CUT) n’ont pas mobilisé autant qu’ils l’espéraient. Plusieurs milliers de personnes, à São Paulo, étaient venues soutenir l’ancien président. Lula était présent, devant la foule, et il a répété que la justice ne disposait d’aucune preuve pour le condamner.. Les manifestants étaient également venus dénoncer la réforme du droit du travail, votée récemment au Parlement, à l’initiative du président Temer. (Réd. A l’Encontre)

[2] Partido Trabalhista Brasileiro (PTB) fondé à Río de Janeiro le 15 mai 1945 et s’inspirant de Getúlio Vargas, président du Brésil entre 1934 y 1945, et relancé plus tard, entre 1951 et 1954, lorsqu’il s’est suicidé. Un parti défini comme «populiste», contemporain du mouvement péroniste en Argentine. (Réd. A l’Encontre)

[3] Consolidatión des Lois du travail. La CLT a été créée en 1943, sous la présidence de Getúlio Vargas, durant la période de l’«Estado Novo» – «L’Etat nouveau». (Réd. A l’Encontre)

[4] Jair Bolsonaro, député du Parti progressiste (PP). Il a passé par de nombreux partis, militaire de réserve, à la droite extrême, raciste, homophobe. Lors du rapport de la Commission vérité – qui a établi la liste des morts et des disparus entre 1964 et 1985 – la députée Maria do Rosario, ancienne ministre de Lula, a rendu hommage à la Commission vérité (créée en 2011 et rapportant en 2014) et a déploré «la honte absolue» des criminels de la période dictatoriale. Jair Bolsonaro, devant les caméras, invective la députée et lui demande de ne pas partir. Il évoque les accusations de Maria do Rosario sur les viols à grande échelle pratiqués par les militaires sous la dictature, qu’il nie, et lui lance: «Je ne te violerai pas. Tu ne le mérites même pas.» Ce n’est qu’une des expressions de ce politicien dont les liens avec la droite extrême et la caste militaire sont étroits. (Réd. A l’Encontre)

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