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La blanchité et la crise de légitimité du capitalisme global

La scène politique des États-Unis a subi un lifting dans le but de rétablir la légitimité décroissante de la classe capitaliste à orientation transnationale.


Do Investig´Action,14 Juin 2017
Por JEB SPRAGUE-SILGADO / SALVADOR RANGEL



Cette transformation s’est caractérisée par une droite qui a cherché à se représenter comme étant économiquement nationaliste afin d’élargir le soutien de la classe ouvrière (principalement, parmi la classe ouvrière blanche) dont la stabilité économique a diminué au cours de l’ère néolibérale. Pourquoi cela ?

À partir des années 1970, face à la baisse des taux de profit et d’accumulation, ainsi qu’à l’augmentation de la concurrence internationale, le capital devait se libérer des contraintes nationales qui lui avaient été imposées pendant l’ère de « nouvelle donne » fordiste-keynésienne. L’une de ces « contraintes » avait été la responsabilité d’assurer la reproduction sociale de sa main-d’œuvre nationale. La globalisation a permis aux capitalistes d’éliminer cette préoccupation, car ils pouvaient puiser dans un groupe mondial croissant de travailleurs marginalisés.

Montée de la globalisation capitaliste

À la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, les nouvelles technologies et les progrès organisationnels ont permis aux entreprises d’opérer plus facilement à travers les frontières. De nouveaux réseaux transnationaux de production et de finance ont commencé à se former.

La globalisation capitaliste a eu un impact majeur sur les travailleurs, pas seulement dans le sud global, mais également dans le « monde développé ». Comme c’est souvent le cas, les travailleurs les plus marginalisés ressentent les effets des politiques anti-travailleurs plus tôt et plus profondément que ceux qui ont des postes plus stables et mieux rémunérés. Pourtant, à mesure que la globalisation s’est approfondie, elle a également commencé à ébranler plusieurs industries syndiquées qui étaient stables dans le passé.

Cet ordre néolibéral a abouti à une nouvelle réalité pour de nombreux travailleurs blancs, à qui, auparavant, une série d’avantages était garantie et à laquelle ils s’attendaient (avantages à la fois matériels et idéologiques). Pour beaucoup d’entre eux, le capitalisme global et les politiques néolibérales ont entraîné l’insécurité de l’emploi et la stagnation des salaires, mais aussi la réduction des « salaires de la blanchité » : le sentiment subjectif de supériorité sur les groupes négativement racialisés (l’un de ces salaires était la colère contre les travailleurs provenant d’autres parties du monde qui étaient perçus comme étant les coupables).

La scène politique des États-Unis

Sur la scène politique américaine, dans les années 90, les establishments conservateurs et progressistes développèrent de nouveaux mécanismes d’accumulation de capital tout en ébranlant le pouvoir des travailleurs, comme l’ALENA (l’Accord de libre-échange nord-américain). Du côté conservateur : les candidats xénophobes, comme Pat Buchanan, et les dirigeants d’entreprises anti-ALENA, tels que Ross Perot, furent mis à l’écart. Du côté progressiste, les dernières fortes voix en faveur des travailleurs furent réduites au silence. Un grand marché fut conclu entre l’establishment militariste conservateur et l’establishment progressiste qui a épousé une sorte de multiculturalisme anti-travailleur (avec son acceptation identitaire croissante des peuples issus de différentes ethnies et avec diverses orientations sexuelles, tout en voyant les travailleurs comme des rouages qui devaient s’intégrer dans une nouvelle économie globalisée). Dans ces conditions, les bénéfices ont considérablement augmenté pour le capital transnational (aidé notamment par de nouveaux mécanismes financiers). Pendant ce temps, les travailleurs faisaient face à la stagnation, la dépossession et l’insécurité de l’emploi.

Dans le sillage de la crise financière la plus grave depuis des décennies (2007-2008) et avec les guerres en Irak et en Afghanistan faisant rage (2001-), l’establishment progressiste a échoué à apporter des ajustements substantiels. Plutôt que de modifier le cours (ou l’idéologie), la réponse de l’establishment progressiste a été de s’engager dans un multiculturalisme amplifié sous l’égide du système : pour faire appel à l’espoir, pour s’engager dans des réformes limitées (comme la loi sur la santé abordable, qui, bien que ce fût un premier pas positif, n’a fait qu’une petite avancée vers l’accès aux soins de santé dont la population a besoin). Même ces réformes (pour compenser en partie le caractère non abordable croissant des soins de santé pour les Américains à faible revenu) se sont heurtées au rejet des forces conservatrices. Sur d’autres questions, telles que la politique étrangère, les Démocrates au pouvoir étaient largement en accord avec leurs homologues républicains pour promouvoir les politiques interventionnistes à l’étranger et les tentacules gonflantes d’un appareil de renseignement global.

Cela nous amène à la candidature de Hillary Clinton en 2016 et à son enthousiasme pour les politiques d’interventionnisme militaire et les nouveaux traités supranationaux (comme le TPP, le Partenariat Trans Pacific). Cela a essentiellement positionné sa campagne en tant que défenseuse du statu quo, ce qui a été stratégiquement exploité par la rhétorique xénophobe de la campagne de Donald Trump. Tout en ayant perdu le vote populaire à trois millions de voix près, l’arène électorale (la meilleure que l’argent puisse acheter) s’est jouée dans le système antidémocratique du collège électoral (elle fut aussi affectée par des décennies de propagande électorale et la suppression en masse de votes), ce qui a permis le retour étonnant au pouvoir du Parti Républicain ; avec le retournement de seulement quelques districts de la région industrielle en déclin qui fit pencher la balance en faveur de Trump.

Il est important de comprendre comment les forces derrière Trump (et leurs mécanismes idéologiques) fonctionnent à présent sur la scène politique américaine. C’est dans ce contexte que nous devons donner un sens aux retournements politiques qui ont eu lieu pour l’establishment démocrate et à la domination actuelle des Républicains sur les branches fédérales du pays.

Nous argumentons que la raison pour laquelle le slogan de Trump « Make America Great Again » (Redorer le blason de l’Amérique) et sa rhétorique ont fait écho chez tant de classes moyennes et travailleurs blancs est parce que le terrain idéologique était, en partie, déjà préparé pour cela. Le terrain dans lequel Trump plantait la semence de la xénophobie et de la haine parmi les blancs avait été cultivé par le néolibéralisme et fertilisé avec l’argent des frères Koch, de Rupert Murdoch et d’autres élites dirigeantes. En fait, cela provient également de l’histoire formative de la nation, à travers la violence contre les populations négativement racialisées, notamment contre les Amérindiens et les Afro-Américains. En ce sens, le slogan et la campagne de Trump promettant de « Redorer le blason de l’Amérique » ne sont pas nouveaux ni originaux, mais simplement l’itération la plus récente du plan du Tea Party de « reprendre le pays », ce qui puisait dans le même sentiment de droit lésé.

La droite de Trump mêle également à ce sentiment une critique populiste de droite de la globalisation. Pourtant, l’élection de Trump ne représente pas une rupture mais plutôt une continuation des stratégies déployées par la classe capitaliste transnationale (CCT), sous une autre forme.

Sous la surface du système politique américain, il est possible de voir comment le pouvoir est ancré. Le cercle restreint de Barack Obama était composé en grande partie des membres du Conseil sur les Relations Etrangères, alors que la campagne d’Hillary Clinton a été soutenue par les magnats des finances « éclairé » et les secteurs de la CCT penchant vers les faucons libéraux, comme Warren Buffett, George Soros, Michael Bloomberg et d’autres. Alors que la rhétorique populiste du cercle restreint de Trump peut sembler plus contestataire, ses membres sont manifestement ultra-élitistes et ont tous des intérêts commerciaux mondiaux.

Avec les récentes guerres américaines impopulaires et désastreuses, au cours de sa campagne électorale, Trump a critiqué certaines des guerres et interventions entamées sous George W. Bush et Obama. Il a fait une différence entre ce qu’il a décrit comme les guerres « intelligentes » et les guerres « stupides ». Il y a eu une brève lueur d’espoir dans la possibilité de détente avec la Russie, où les deux puissances nucléaires importantes dans le monde auraient pu commencer à baisser les tensions. Cependant, sans cesse critiqué par ses adversaires progressistes et dans les médias traditionnels comme étant la « marionnette de Poutine, » au bout du troisième mois à son poste, la politique étrangère de Trump s’est largement conformée à l’appareil d’état-sécurité militaro-industriel.

Aujourd’hui Trump se vante d’améliorer la vie des travailleurs américains, mais il y a peu de preuves sur son intention d’améliorer sensiblement les conditions de toute personne autre que ses copains élitistes au pouvoir (exactement le contraire, en fait), car les plans qu’il propose cherchent à verser des milliards en plus dans le budget du Pentagone, tout en éliminant les repas subventionnés par l’état pour les jeunes pauvres, privatisant l’éducation et retirant à des dizaines de millions de personnes à faible revenu les soins de santé subventionnés.

Pourtant, sa victoire électorale dans les états de la région industrielle en déclin était une indication du mécontentement de beaucoup de travailleurs blancs. Pour conserver ce soutien, il devra les garder à bord. Ici, il semble essayer de convaincre le capital, non seulement avec sa rhétorique mais aussi avec divers allégements fiscaux et des subventions pour se livrer à des compromis limités de capital-travail dans la région industrielle en déclin, dans le Michigan, l’Ohio et même dans le Wisconsin. Avoir ces états pourrait aider les victoires du Parti Républicain au niveau national pendant de nombreuses années à venir. La stratégie du collège électoral dans le sud, le mid-ouest et la région industrielle en déclin semble être visiblement la meilleure stratégie gagnante du Parti Républicain.

Le populisme de droite comme stratégie pour contrebalancer
la crise de légitimité chez les travailleurs blancs lésés

La classe dirigeante est engagée dans diverses stratégies idéologiques pour renouveler sa légitimité. Certaines des plus importantes sont les mécanismes idéologiques de division et désorganisation des classes ouvrières, y compris le racisme classique qui a fait ses preuves, la xénophobie et le chauvinisme. Et, comme sous Trump, une aile de l’élite à orientation transnationale chante les louanges du protectionnisme pour désorienter les gens et recruter. Avec cela à l’esprit, son administration tente de faire des incursions avec les syndicats, en particulier ceux qui sont présents dans la région industrielle en déclin.

Les pressions et les caractéristiques structurelles de la scène politique américaine penchent fortement en faveur du capital, et en particulier le capital transnational. Les dirigeants des états doivent avoir accès au capital, et le capital est entre les mains des gens d’affaires transnationales liées à l’économie globale. Les politiciens doivent toujours faire appel à leur public dans leur région d’origine, par des déclarations constantes de patriotisme et autres exagérations. Ceci est la jonglerie constante des principaux acteurs politiques du pays : tenter de maintenir une légitimité tout en approfondissant les pratiques qui permettent la rentabilité continue du capital transnational.

Dans une contradiction apparente, la stratégie de Trump du rejet du TPP a aidé à le faire passer pour un « nationaliste économique », un combattant pour les travailleurs américains. Ce fut la clé pour qu’il emporte la région industrielle en déclin, où tant d’emplois de la production industrielle ont été éliminés au cours des dernières décennies, un grand nombre d’entre eux avaient été occupés par des travailleurs blancs.

Le TPP symbolisait la tentative la plus ouverte des élites transnationales d’imposer des politiques sur de nombreux pays (dont les États-Unis) où les principaux bénéficiaires sont les sociétés transnationales. Est-ce que l’opposition de Trump au TPP signifie qu’il s’oppose au capital transnational ? Bien au contraire, c’est une stratégie alternative : bien que ce soit une façon partielle de freiner, en même temps il étend beaucoup d’autres facteurs bénéfiques au TCC (baisse des impôts, éviscération des règlements et protections de l’environnement, expansion des contrats de prisons militaro-industrielles, tout en favorisant de nombreux nouveaux accords bilatéraux qui peuvent aider l’accumulation transfrontalière). Tout cela implique de reproduire l’ordre dominant, et sous une idéologie conservatrice remise à neuf.

La crise grandissante sur la légitimité est maintenant mise en évidence par l’émergence de différents courants politiques, et pas seulement à droite. Au premier rang de ces nouvelles entités se trouve le mouvement qui a évolué autour de la candidature présidentielle du sénateur du Delaware, Bernie Sanders (soutenu par les politiciens anti-guerre tels que Tulsa Gabbard), qui a montré qu’un social-démocrate pouvait obtenir un grand nombre de voix aux Etats-Unis. La campagne de Sanders a été une source d’inspiration à bien des égards, cependant, il n’a pas réussi à faire une critique systématique du militarisme américain. En outre, alors qu’il a critiqué le « capitalisme de copinage », il lui manquait, bien entendu, une critique structurelle plus profonde du capitalisme.

Pourtant, le sort de l’élection présidentielle 2016 provint en partie de la crise, plus large, sur la légitimité du capitalisme global. Comme Clinton et Obama furent les porte-drapeaux du statu quo, Trump a pu exploiter ce sentiment avec sa rhétorique populiste de droite et critique du globalisme.

Au début de 2017, après la défaite de Clinton dans le collège électoral, le courant progressiste de Sanders, enhardi, tenta de s’emparer de la direction du parti. Pourtant, l’establishment au sein du parti prévalut ; un establishment qui peut se moquer de Trump, mais ne peut même pas fournir une alternative sociale-démocrate. Les gens d’influence dans le Comité National Démocratique parient que la révulsion croissante au sujet de Trump, alors que son faux populisme est révélé, suffira à les rajeunir et que semer la peur et culpabiliser conjureront tout défi provenant de gens comme Sanders.

Les appels à reprendre le pays (à « redorer son blason ») se font absolument, et non par hasard, au détriment des groupes déjà opprimés racialement et au détriment des femmes et des enfants qui seront touchés par les compressions dans les programmes sociaux. Il est important de créer des boucs émissaires sur la scène politique américaine, d’autant plus que la classe capitaliste transnationale n’inversera pas facilement les politiques qui leur profitent. La droite de Trump a cherché à compenser la perte des salaires matériels des travailleurs blancs par une hausse de leur « salaire public et psychologique » (tel que W.E.B. Du Bois le décrivait) à travers la promotion du racisme et de la xénophobie.

La rhétorique anti-migrants s’intensifie, comme cela se traduit par la montée d’une « alternative droite » néofasciste, et le but d’augmenter la valeur de la citoyenneté et la blanchité peut s’observer lorsque l’on compare les politiques d’immigration d’Obama et Trump. On appela Obama le « Déporteur-en-chef » parce qu’il a déporté tant de gens. Il est possible que Trump déporte plus de gens qu’Obama, mais, même s’il ne le fait pas, il le fera d’une manière beaucoup plus visible et spectaculaire (comme ce qu’il a tenté avec l’interdiction de musulmans). Les effets de ces politiques auront des conséquences réelles pour les migrants, tout comme celles d’Obama, mais une grande partie du préjudice proviendra d’une normalisation plus manifeste du sectarisme.

Conclusion

En se fondant sur des mantras recyclés de xénophobie et nationalisme, la droite de Trump cherche à détourner la crise de légitimité du capital transnational. Cependant, au lieu de proposer une alternative au capital transnational, ils proposent une stratégie alternative pour le reproduire. Les menaces de guerre de plus en plus fréquentes sont aussi déconcertantes car des groupes néo-conservateurs (lourdement impliqués dans les crimes de guerre américains de ces dernières décennies) semblent avoir réaffirmé leur influence sur la maison blanche.

Les mouvements sociaux, progressistes et de gauche aux États-Unis doivent construire sur les succès du passé, ainsi que les dépasser, en prenant, par exemple, une position plus proactive contre le militarisme et une critique plus profonde du capitalisme. En tendant la main à travers les séparations raciales et les séparations de genre, les ouvriers et les personnes à faible revenu, un tel mouvement ne peut se permettre de tomber sous l’hégémonie des acteurs politiques corporatistes. Au contraire, il doit être un projet qui fournit un véritable combat contre la droite de Trump et l’état de guerre permanente dans lequel elle réside.

Salvador Rangel et Jeb Sprague-Silgado enseignent au Département de Sociologie de l’Université de Californie à Santa Barbara.

Source: Counterpunch.

Cet article a été repris dans le dernier numéro du Journal de Notre Amérique (juin 2017)

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